Mardi 26 mars 2013 à la librairie Guillaume Budé, Damien Chaussende, sinologue et traducteur de l'ouvrage récemment paru aux Belles Lettres L'invention de la Chine éternelle de Yuri Pines (coll. Histoire), est venu nous donner une passionnante présentation de l'ouvrage se proposant comme un parcours dans la Chine intellectuelle des premiers temps. À notre demande, il a accepté de nous donner la version écrite de cette communication, dont la vidéo suivra très prochainement. Nous l'en remercions vivement.
La première partie publiée précédemment reprend la présentation. La deuxième, ci-dessous, reprend l'entretien qui a suivi, mené par notre libraire Gaëtan Flacelière.

 

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Gaëtan Flacelière : 1) La période des Royaumes combattants est celle d'une réorganisation sociale de grande ampleur, caractérisée par, d'une part, la résurgence de la puissance des souverains dans tous les grands états, et, d'autre part, et c'est ce qui va nous intéresse particulièrement, l'ascension spectaculaire de cette classe assez large de penseurs, d'intellectuels, de lettrés que l'on appelle les shi. J'aimerais tout d'abord que l'on revienne sur la première. Les penseurs vont s'attacher à justifier le pouvoir monarchique. Sur quels arguments, concepts ou croyances se sont-ils fondés, quels  sont selon eux les avantages de ce système politique ?

 

Damien Chaussende : Premièrement, le système monarchique est le seul que les intellectuels ont pensé. Il n’y avait pas autre chose. L’idée que le peuple puisse intervenir directement dans la politique était exclu. Dans le passé, pendant la période des printemps et automne, il était arrivé que des sortes de comités populaires soient réunis, mais toujours à l’occasion de graves crises. Le souvenir de l’implication du peuple dans la politique est donc très négatif négatif dans la Chine ancienne.

Deuxièmement, le système monarchique était lié à la religion et aux cultes aux ancêtres. Le souverain était à l’origine un chef de clan, et en tant que chef, il lui incombait de célébrer certains sacrifices ; il était difficile de revenir sur cela sous les royaumes combattants. Comme le dit Yuri Pines :
 

l’unité politique et spirituelle était un idéal profondément ancré dans la culture politique des Zhou. Si quelques violations pouvaient être tolérées, l’abolition complète d’un système pluriséculaire était peut-être une refonte trop radicale même pour les penseurs les plus innovants. La nécessité d’un unique dépositaire symbolique du pouvoir dans le monde sous le Ciel, dans chaque État et dans chaque lignage, un pouvoir mandaté par le système religieux des Zhou, était une idée trop admise pour être contestée ouvertement. (Y. Pines, L’invention de la Chine éternelle, p. 40)

 

Les penseurs des Royaumes combattants ont renforcé l’autorité effective des souverains. Ils pensaient que la dispersion du pouvoir était néfaste (ils avaient sous les yeux l’échec de la féodalité), et ne permettrait pas de mettre fin aux guerres.

 

2) Les penseurs des Royaumes combattants vont développer de nombreux discours sur la figure du souverain idéal. Yuri Pines en dégage trois "types" : celui du "sage divinisé", celui du "parangon moral" et celui de "l'administrateur suprême". En même temps, ces mêmes lettrés sont très critiques envers les monarques de leur époque. Quelles solutions préconisent-ils pour résoudre cette contradiction et faire en sorte que leurs espoirs soient exaucés ?
 

Il faut bien insister sur le fait que ces maîtres penseurs ont dans la tête un modèle idéal qui ne correspond pas à la réalité qu’ils ont sous leurs yeux. Leur discours est destiné à convaincre les souverains de leur temps d’appliquer les recettes qu’ils proposent, afin qu’ils deviennent les souverains idéaux.

Il faut aussi garder à l’esprit que les penseurs travaillent aussi pour eux-mêmes, pour leur propre classe. Disons qu’ils essayent de se placer dans la pyramide du pouvoir. Leur discours tient en général à dire que le monarque a besoin du ministre, et que le monarque éclairé sait prendre en compte les conseils de celui-ci.

 

3) J'aimerais que l'on parle des écrits de deux penseurs, Xunzi et Han Fei, dont les écrits sont, je cite Pines, "les sommets de la pensée politique des Royaumes combattants". Ils vont avoir énormément d'importance dans l'élaboration de la culture politique impériale : ce sont eux qui vont développer l'idée que vous avez évoqué, celle du monarque vu comme un pantin omnipotent. Quelles idées leurs discours développent-ils, quels étaient leurs objectifs ?
 

Yuri Pines les présente comme des sommets parce que le discours de ces deux penseurs est très élaboré par rapport aux autres, leurs œuvres sont assez importantes en terme de volume (ce sont deux très gros livres, plus gros que le Mencius ou les Entretiens de Confucius). Ces ouvrages sont très riches.

Han Fei est un représentant du courant légiste : il place la Loi au dessus de tout, et cherche à convaincre le souverain auquel il s’adresse, qu’il doit mettre en place des lois rationnelles, une mécanique parfaitement huilée qui s’autorégule. Ainsi, il peut se protéger même de ses ministres. Il peut rester en retrait, et laisser les choses avancer d’elles-mêmes. Le souverain devient alors invisible.

Xunzi, qui aurait été le professeur de Han Fei, est quant lui considéré comme un confucéen. Il représente ce qu’Anne Cheng appelle, dans son Histoire de la pensée chinoise, « l’héritier réaliste » de Confucius (Mencius étant « l’héritier spitituel »). Xunzi propose un confucianisme un peu plus dur que Confucius ou Mencius, un peu plus autoritaire : sa thèse est que la nature humaine est mauvaise et il faut la dompter par l’éducation (et non par la Loi). Sur le plan de la pensée politique, il aboutit d’une certaine manière à la même conclusion que Han Fei : le souverain doit rester en retrait. Là, il s’agit de faire fonctionner le pays en choisissant de bons ministres (confucéens bien entendu).

 

4) Nous l'avons dit : la période des Royaumes combattants est caractérisée par l'ascension fulgurante de cette classe de lettrés dont Confucius fut le premier porte-parole connu, les Shi. En premier lieu, peut-on dresser un portrait type d'un membre de cette classe ?

 

Un shi est d’abord quelqu’un qui maîtrise l’écrit et la culture. C’est la caractéristique première de cette classe. Cette classe est très large, et regroupe beaucoup de professions différentes, comme des maîtres de musique par exemple. Dans le cas qui nous intéresse, les maîtres à penser, l’élite intellectuelle des shi si vous voulez, ce sont des gens qui voyagent de cours en cours, proposant leurs conseils aux différents souverains. Souvent, ils ne sont pas vraiment écoutés, comme Confucius par exemple. Ils se sentent parfois supérieurs aux souverains en termes culturel. Ils possèdent l’expertise des rites et de la politique, sans pour autant vouloir devenir souverain eux-mêmes.
 

5) Comment parviennent-ils à intégrer la pyramide du pouvoir et quel rôle jouent-ils à la cour ? Comment s'articule les relations entre les shi et les souverains ?
 

En devenant les conseillers avisés des souverains, en faisant en sorte de leur être indispensables, ils deviennent la cheville ouvrière du système politique. Sous l’empire, les shi sont intégrés à l’appareil d’État, ils deviendront ensuite les lettrés-fonctionnaires impériaux, qui plus tard, bien plus tard, à partir des VIIe et VIIIe siècles de notre ère seront recrutés en partie par voie de concours (ce sont les fameux concours mandarinaux). C’est donc bien la maîtrise de la culture qui est importante chez les shi, ce qu’il veulent mettre en avant, leur domaine d’expertise. Les souverains joueront de leur côté le jeu en puisant leurs ministres et leurs conseillers dans cette classe. La voie royale des intellectuels dans la Chine impériale sera le service envers l’État, le fonctionnariat. D’un côté, on peut dire que les shi de l’époque pré-impériale ont gagné leur pari, puisqu’ils ont réussi à mettre au point un système dans lequel ils sont pleinement intégrés, en ayant un rôle dans l’État particulièrement prestigieux. Mais d’un autre côté, ils ont perdu en autonomie intellectuelle, puisqu’une doctrine devient officielle. Une fois l’empire fondé, ils ne peuvent plus voyager de cours en cours comme ils le faisaient auparavant. Ils se retrouvent parfois à servir des souverains pas nécessairement aptes, ou ne respectant pas les normes morales et éthiques prônées par les shi. Cette contradiction a conduit à un malaise chez les intellectuels chinois qui traversera toute l’histoire de la Chine. 

 

 

L'ouvrage:

 

Yuri Pines, L'invention de la Chine éternelle, Comment les maîtres-penseurs des Royaumes combattants ont construit l'empire le plus long de l'histoire (Ve - IIIe siècles av. J.-C.), traduit de l'anglais par Damien Chaussende, Paris: Les Belles Lettres, coll. Histoire, 2013, 394 pages.

 

 

Bibliographie des sources cités:

 

 

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Entretiens de Confucius, traduction, introduction et notes  d’Anne Cheng, Points Sagesse, 1981, 153 pages, 7,60 €. 

En bref : « Les Entretiens proposent à la fois un idéal de l’homme et un véritable Art de gouverner, dont l’actualité dans la Chine moderne s’est encore manifestée par la virulence de la récente campagne anti confucianiste. Voici ce texte, fondamental pour la compréhension de la pensée chinoise, dans une traduction nouvelle, accessible au lecteur d’aujourd’hui et accompagnée d’une introduction, de notes, de cartes et d’une chronologie. »

Mozi, Œuvres choisies, traduit de l'anglais par Pierre de Laubier d'après la traduction du chinois par Yi-pao Mei, avant-propos Patrick de Laubier, introduction de Léon Wieger, Desclée de Brouwer, 2008, 294 pages, 19.30 €. 
 

En bref : « Textes recueillis par les disciples du philosophe chinois, dont la pensée s'oppose à celle de Confucius. Son oeuvre a inspiré la sympathie des savants missionnaires chrétiens pour son monothéisme, par contraste avec l'agnosticisme du courant confucéen. Elle a également suscité l'intérêt de Sun Yat Sen et des communistes. Sa pensée repose notamment sur l'idée d'amour universel. »
 

Mencius, traduit du chinois, présenté et annoté par André Lévy, Rivages, coll. Rivages Poche Petite Bibliothèque, 2008, 290 pages, 9.65€ €. 
 

En bref : « Oeuvre de Mencius ou Mengzi, philosophe chinois du IVe siècle av. J.-C., polémiste habile qui s'attacha à développer les aspects idéalistes du confucianisme sans négliger les conditions matérielles de la vie. Le fondement de sa pensée morale et politique est la thèse d'une nature spécifique à l'homme, caractérisée par une inclination spontanée au bien. »
 

Philosophes taoïstes, Volume 1 : Lao-Tseu, Tchouang-Tseu, Lie-Tseu, édition et traduction du chinois par Benedykt Grynpas et Liou Kia-hway, textes relus par Paul Demiéville, Étiemble et Max Kaltenmark, avant-propos, préface et bibliographie par Étiemble, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1985, CXIV-776 pages, 45,70 €. 
 

En bref : «L'ouvrage réunit les trois grands textes des "pères fondateurs" de la philosophie taoïste, Lao-tseu, Tchouang-tseu et Lie-tseu, à partir des traductions soigneusement revues, assorties d'un "répertoire" général. C'est la somme, de haute tenue littéraire, d'une démarche de la pensée sans équivalent dans les cultures occidentales, désormais bien commun de la philosophie universelle.»
 

Philosophes taoïstes, Volume 2 : Huainan zi, de Liu An , traduction du chinois par Bai Gang, Anne Cheng, Charles Le Blanc, Jean Lévi, Jean Marchand, Rémi Mathieu, Nathalie Pham-Miclot et Chantal Zheng, édition publiée sous la direction de Charles Le Blanc et Rémi Mathieu, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 2003, LXXXIII- 1280 pages, 58 €. 
 

En bref : « Le Huainan zi est dû à Liu An, prince de Huainan et petit-fils du fondateur de la dynastie Han. Somme philosophique autant que politique, il se présente comme un ensemble de traités sapientiaux ayant pour fond le tableau vivant de la société des Han.
 

Philosophes confucianistes, édition Charles Le Blanc, Rémi Mathieu, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 2009, LXVI-1468 pages, 53,50 €. 
 

En bref : « Ce volume rassemble les textes majeurs du confucianisme, présenté comme un système potentiellement universel et, en partie, intemporel. C'est parce qu'il fut une sagesse avant d'être une philosophie qu'il s'adresse non seulement aux Chinois, mais à l'humanité tout entière. »

 

Han Fei, Han Fei tse ou Le tao du prince, traduit du chinois par Jean Levi, Seuil, coll. Points Sagesse, 1999, 704 pages, 11,20 €. 
 

En bref : « Le tao du prince, qui réunit les oeuvres du philosophe chinois du IIIe siècle avant notre ère Han Fei, est l'un des textes les plus importants de l'histoire de la pensée politique chinoise. Le programme qu'il contient a été appliqué à la lettre par un empereur, Qin Shihuang, au IIIe siècle avant notre ère, sur un territoire aussi vaste que l'Europe. »
 

Zhuang Zhou, Les oeuvres de maître Tchouang, traduit du chinois par Jean Levi, édition revue et augmentée, Ed. de l’Encyclopédie des Nuisances, 2010, 370 pages, 25,40 €. 
 

Cette traduction de l'un des trois grands textes fondateurs de la philosophie taoïste comprend l'ensemble des 33 chapitres du Tchouang-tseu.

Note sur l’édition : « La présente édition révisée est augmentée en annexe de textes pouvant servir à éclairer les problèmes que posent la compréhension et la traduction d’une telle oeuvre. Il s’agit en particulier du compte rendu de notre édition publié par Jean François Billeter dans la revue savante Études chinoises, ainsi que d’un échange de lettres entre celui-ci et Jean Levi, où ils discutent de leurs conceptions parfois divergentes de la tâche du traducteur. C’est pour eux l’occasion d’aborder divers points concernant aussi bien le taoïsme et l’histoire de la Chine que les théorisations arbitraires, mais fort en vogue, d’un François Jullien. »
 

Les sept traités de la guerre, traduit du chinois et commenté par Jean Lévi, Hachette, coll. Grand Pluriel, 2008, 591 pages, 15.30 €. 
 

En bref : « Traduction et commentaires à partir des originaux chinois des sept grands classiques de la conception chinoise de l'art de la guerre (dont celui de Sun Zi). Cet ensemble se compose de six traités écrits à l'époque des Royaumes combattants (Ve-IIIe siècle av. J.-C.) augmenté d'un dernier, plus tardif (VIIe-IXe siècle), qui récapitule et commente les précédents. »
 

Le Lao Tseu, suivi de Quatre canons de l'empereur jaune, traduction du chinois et commentaires de Jean Levi, Albin Michel, coll. Spiritualités vivantes, 2009, 231 pages, 14,20 €.
 

En bref : « En 1973 et 1993, des archéologues ont découvert des versions très anciennes du Tao-tö-king calligraphiées sur de la soie ou du bambou, avec des versets inédits mais aussi un ordre inversé des deux grandes parties. J. Levi prend en compte ces nouvelles donnes pour sa traduction et offre de nouvelles voies d'interprétation. »

 

 

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