Mardi 26 mars 2013 à la librairie Guillaume Budé, Damien Chaussende, sinologue et traducteur de l'ouvrage récemment paru aux Belles Lettres L'invention de la Chine éternelle de Yuri Pines (coll. Histoire), est venu nous donner une passionnante présentation de l'ouvrage se proposant comme un parcours dans la Chine intellectuelle des premiers temps. À notre demande, il a accepté de nous donner la version écrite de cette communication, dont la vidéo suivra très prochainement. Nous l'en remercions vivement.
La première partie publiée ci-dessous reprend la présentation. La deuxième, qui suivra, reprendra l'entretien qui a suivi, mené par notre libraire Gaëtan Flacelière.

 

CouvC Pines 1re

 

Le livre que je viens présenter aujourd’hui, je ne l’ai pas écrit, je l’ai traduit depuis l’anglais. Pourquoi ? La revue Études chinoises m’avait confié ce livre pour que j’en écrive un compte rendu, et j’ai trouvé ce livre si intéressant, si clair et si convainquant que j’ai proposé aux éditions Les Belles Lettres de le traduire en pensant que c’était une très belle synthèse sur le sujet abordé dans l’ouvrage, la pensée politique dans la Chine ancienne.
 

Le point de départ de ce livre est comprendre comment le système impérial chinois a pu se maintenir pendant 2132 ans, c'est-à-dire depuis l’unification du territoire par le premier empereur en 221 av. J.-C. jusqu’à 1911 ap. J.-C., date marquant la chute de l’empire sino-mandchou des Qing et l’abdication de Puyi en faveur de la République de Chine.
 

Ce système impérial a bien entendu évolué au cours des siècles et des dynasties successives, mais l’esprit qui le sous-tendait a toujours été le même : l’idée d’un État centralisé avec à sa tête un monarque effectif unique, l’empereur, ce qui n’était pas le cas dans le monde chinois avant la création de l’empire, j’y reviendrai.
 

Yuri Pines considère qu’en plus de facteurs politiques, administratifs et sociaux, l’une des raisons de la pérennité du système impérial réside dans ses fondements idéologiques et philosophiques : le premier empire s’est bâti parce que les esprits, notamment ceux de l’élite intellectuelle, étaient préparés depuis longtemps à l’idée d’unification sous l’égide d’un monarque unique. Le travail de l’auteur a donc été de relire les textes philosophiques pré-impériaux (parmi lesquels les Entretiens de Confucius, le Livre de la Voie et de sa Vertu (Daode jing / Tao Tê King), le Mencius, le Zhuangzi et d’autres) et de tenter de trouver le fonds commun en rapport avec ces idées d’unité, de monarque unique théoriquement omnipotent, sans pour autant bien entendu omettre de souligner les différences entre les doctrines.
 

Pour bien comprendre ce qu’il s’est passé, il est nécessaire de brosser rapidement un tableau de l’évolution historique et politique de la Chine durant le ier millénaire avant notre ère.
 

 

Introduction historique : la Chine durant le Ier millénaire av. J.-C.

 

Le terme « Chine », dont l’étymologie renvoie très probablement au nom de la première dynastie impériale des Qin, fait de nos jours généralement référence au territoire occupé par un pouvoir politique dont le nom officiel est République populaire de Chine. Cet État est l’un des plus vastes du monde – 9 500 000 km2, plus du double de l’Union Européenne avec ses 27 États membres – et le plus peuplé du globe – 1,3 milliard d’habitants, contre 500 millions dans l’Union Européenne. Il faut donc en premier lieu insister sur le fait que le territoire chinois actuel est immense, c’est davantage un continent ou un sous-continent qu’un simple pays.
 

Ce pouvoir politique est la résultante de plusieurs millénaires d’histoire ; il est l’héritier des différents États qui ont occupés le même espace, et notamment celui de la dernière dynastie impériale, celle des Qing (1644-1911), fondée non par des Chinois, mais par des Mandchous. Cette dynastie est très importante dans l’histoire chinoise car c’est sous son règne que la Chine a atteint son extension maximale : l’empire Qing, à son apogée, autour des années 1760, s’inscrivait dans un vaste quadrilatère d’environ 3 500 km du nord au sud (légèrement plus qu’entre Paris et Jérusalem) par 4 400 km d’ouest en est (à peu près de Paris à Téhéran). Il était un peu plus grand que ne l’est l’actuelle Chine populaire car il englobait alors la Mongolie et des territoires qui appartiennent de nos jours à la Russie. Les souverains mandchous, qui conquirent la Chine de la dynastie Ming (1368-1644) durant la deuxième moitié du xviie siècle, doublèrent son territoire en y agrégeant des régions qu’ils apportèrent – comme la Mandchourie et une partie de la Mongolie – ou qu’il annexèrent une fois au pouvoir, comme le Turkestan oriental (le Xinjiang actuel).
 

Ce phénomène d’expansion territoriale, qui est dans l’exemple des Qing un cas extrême, s’est produit à plusieurs reprise dans l’histoire de la Chine : chaque dynastie faisait fonds sur le legs territorial et politique hérité du ou des pouvoirs précédent. Cependant, la continuité historique manifestée par les sources chinoises, et notamment, pour les périodes anciennes, par les histoires officielles dynastiques, est une continuité essentiellement idéologique et historiographique, et résultant toujours d’un regard rétrospectif : les Mandchous des Qing (1644-1911) se présentaient comme les héritiers des Ming qu’ils avaient conquis, lesquels faisaient suite aux Mongols des Yuan (1276-1368) qu’ils avaient remplacés, ces derniers avaient succédé à la dynastie chinoise des Song (960-1276) par annexion, les Song avaient quant à eux réunifié le territoire, fragmenté après la chute de la dynastie des Tang (618-907), laquelle avait succédé aux Sui, etc., etc. jusqu’aux dynasties royales pré-impériales des Zhou (vers 1050-222 av. J .-C.) et des Shang (vers 1500-1050 av. J .-C.). D’après les sources anciennes, ces derniers faisaient suite à une dynastie appelée Xia (1ère moitié du IIe millénaire av. J .-C.), qui demeure légendaire car elle n’a jamais été attestée par l’archéologie.
 

Globalement, à mesure que l’on recule dans le temps, le territoire occupé par les pouvoirs politiques considérés comme chinois par la tradition historiographique est plus petit, bien moins étendus que la Chine actuelle. Le reste du territoire était bien entendu peuplé d’êtres humains, mais la tradition historiographique sur laquelle nous nous fondons – la tradition écrite en chinois – ne considère pas ces zones comme relevant de l’écoumène chinois.
 

Ce que nous appelons « Chine » dans l’Antiquité pré-impériale correspond à deux grands pouvoirs politiques monarchiques qui se sont succédés par voie de conquête.
 

Le premier de cette entité politique est appelé Shang. Du point de vue traditionnel chinois, c’est une dynastie. Il faut savoir qu’en Chine les noms des dynasties impériales, par exemple Tang ou Ming, qui sont des dynasties que l’on connaît en général, ne sont pas le nom de la famille régnante, il s’agit du nom de l’État, choisi par le souverain fondateur. En général, il s’agit d’un terroir, d’un fief que ce souverain a reçu avant de devenir empereur (donc sous la dynastie précédente) ; pour certaines, ce n’est pas le cas. Ming, par exemple, signifie la Claire.
 

Cet État Shang était très petit en comparaison de la Chine actuelle et était situé autour du bassin inférieur du fleuve Jaune et de l’un de ses affluent, la rivière Wei. Il s’est maintenu pendant environ 600 ans, de 600 av. J.-C. à 1000 av. J.-C.
 

Au environ de 1000 av. J.-C, un changement dynastique est opéré : une autre famille prend le pouvoir et fonde la dynastie des Zhou. Les zhou sont un peu plus étendus que les Shang et autre différence, afin de remercier ceux qui l’avaient soutenu dans sa conquête, le premier roi des Zhou distribua des fiefs. La Chine des Zhou est donc un monde multipolaire dont le fonctionnement politique rappelle la féodalité médiévale occidentale : il y a un roi, un domaine royal, et des fiefs héréditaires dont les souverains sont les vassaux du roi des Zhou. Pendant 300 ans, ce système fonctionne relativement bien, mais au milieu du VIIIe siècle av. J.-C., les rois des Zhou subissent les attaques de peuples non Chinois venus de l’ouest ; ils déplacent alors leur capitale à l’est et sont dès lors très affaiblis par rapports aux vassaux. C’est alors que commence une lente désagrégation de ce système féodal. Si au début des Zhou, les fiefs étaient très petits et très nombreux (plus de mille) – c’était en sorte des cités-États –, graduellement leur nombre décroît par fait de conquête ou d’alliance, et ces fiefs deviennent de véritables États territoriaux. Au milieu du Ve siècle, ces États commencent à se faire la guerre les uns les autres, c’est alors que commence la période à laquelle on a donné le nom de Royaumes combattants. Cette période dure jusqu’à la création de l’empire en 221 av. J.-C. Elle dure donc environ 300 ans.
 

C’est une période très troublées sur les plans politique et militaire, les États rivalisent  pour obtenir l’hégémonie dans le concert des nations, et se font la guerre également pour s’annexer les uns les autres. La royauté des Zhou existe toujours, mais elle perd de son pouvoir effectif pour ne devenir plus qu’un symbole.

C’est là que débute l’analyse de Yuri Pines.
 

Cette période des Royaumes combattants n’est pas marquée uniquement par le fracas des armes, c’est aussi une époque d’intense effervescence intellectuelle, c’est en Chine la grande époque des philosophes. Pourquoi a-t-on ce phénomène ? Parce que l’urgence est de trouver un remède aux guerres. Aussi, cette pensée chinoise antique s’intéresse-t-elle principalement à deux grands thèmes, qui sont liés dans le contexte chinois : la pensée politique et l’éthique. Il n’y a guère encore de réflexion sur des sujets aussi divers qu’en Grèce à la même époque, tel que la pensée esthétique par exemple. Non seulement les conditions dans lesquelles on assiste à cette poussée intellectuelle sont très différentes de la Grèce du Ve siècle (Athènes domine, c’est une période de paix), mais les interrogations ne sont pas les mêmes.
 

Pendant les Royaumes combattants, de nombreux intellectuels circulent de royaumes en royaumes ; ce fut le cas de Confucius (dates trad. 551-479 av. J.-C.), l’un des premiers de ces penseurs à avoir laissé une trace qui a laissé une trace. Ces penseurs vont se mettre au service de seigneurs afin de de faire entendre leur voix et tenter influer sur la politique. Chacun propose sa recette pour aider les seigneurs à mieux gouverner ou à obtenir l’hégémonie sur les autres États.
 

Les penseurs des Royaumes combattants sont nombreux, et ils nous ont transmis des textes, qui par la suite ont été lus et commentés à  des degrés divers. Bien entendu, il y a eu des pertes, et les textes qui nous ont été transmis le sont parce qu’ils ont suscité d’une manière ou d’une autre l’intérêt. Il y a par exemple des penseurs dont nous connaissons l’existence, mais dont les doctrines ne sont connues que par quelques bribes. Et bien entendu, l’histoire de ces différentes textes est complexe : dans la plupart des cas, ce sont les générations postérieures au maître (réel ou supposé) qui ont constitué ces ouvrages ; c’est le cas de l’un des plus anciens, les Entretiens de Confucius, qui a été constitué graduellement, par ajouts, au fil des générations successives.
 

Très schématiquement, on peu dire que trois grands courants de pensée ont traversé l’époque des Royaumes combattants et ont eu une influence à l’époque même ou après, lors des deux premiers empires des Qin et des Han. Ces trois courants sont 1. le confucianisme, 2. le légisme et 3. le taoïsme.
 

1. Le confucianisme, comme son nom l’indique, se rattache à la personne de Confucius et à sa doctrine. On range dans ce courant deux autres grands penseurs de la période, postérieurs à Confucius, Mencius et Xunzi. Ce courant met l’accent sur le respect de la hiérarchie sociale : dans la famille, c’est la piété filiale ; dans le domaine politique, c’est le respect du souverain. La doctrine met aussi l’accent sur le respect des rites et de l’étiquette, Confucius pensait que si le monde des Zhou se délitait, c’était parce l’on ne respectait plus les normes du passé. Le système féodal fonctionnait auparavant précisément parce que chacun restait à sa place. Les vertus cardinales prônées par le confucianisme sont outre la piété filiale (xiao), la bienveillance (ren), qu’on traduit aussi par le sens de l’humain, l’humanité et enfin le sens du devoir (yi).
 

2. Le légisme, école représentée par Shang Yang, qui fut ministre au pays de Qin au IVe siècle av. J.-C., puis par Han Feizi au IIIe, et qui a inspiré le premier empereur et son ministre Li Si, prône la Loi et rien que la Loi. Cette Loi, placée au dessus de tout, est un système automatique et rationnel de châtiments et de récompenses qui ne doivent pas, en théorie, tenir compte du rang social de la personne. C’est une restructuration de la société que prône cette doctrine, et elle s’oppose en ce point au confucianisme.
 

3. Le troisième des grands courants est le taoïsme, auquel se rattache deux grands textes : le Livre de la voie et de sa vertu (Daode jing), attribué à un sage largement légendaire du nom de Laozi, et un autre texte qui tranche beaucoup avec tous les textes de la période, le Zhuangzi. Le taoïsme prône la culture intérieure, la préservation de soi et une sorte de retrait. Il n’a pas été appliqué dans sa version la plus extrême, mais certaines idées taoïstes ont influencé le légisme et le confucianisme.
 

Le contenu de L’invention de l’empire éternel

 

L’ouvrage de Yuri Pines s’articule en trois grandes parties : « Le souverain », « Les intellectuels » et « Le peuple ».

1. Dans la première partie, « Le souverain », Pines décrit la vision du pouvoir et du monarque présentées dans les différents textes des Royaumes combattants, principalement :

- la place qu’il occupe comme sommet de la pyramide politique, sociale et rituelle,

- son degré d’implication dans le gouvernement : c’est un point important, car certains textes souhaitent faire du monarque un pantin invisible, qui n’occupe qu’une place nominale, les affaires étant gérées concrètement par ses ministres et ses fonctionnaires, comme le montre par exemple ce texte confucianiste de Xunzi :

 

Le souverain éclairé s’en tient aux principes essentiels, tandis que le souverain enténébré s’attarde sur les détails. Lorsque le souverain s’en tient aux principes, les affaires sont [accomplies] dans leurs moindres détails ; quand le souverain s’attarde sur les détails, les affaires sont dans la confusion. Le souverain sélectionne un chancelier (xiang 相), promulgue une loi, clarifie un seul principe de façon à couvrir et à illuminer l’ensemble des choses et à observer l’achèvement [des réalisations]. Le chancelier choisit et ordonne les chefs des fonctionnaires, exécute les principes essentiels des affaires. Ainsi, à la cour, il améliore les distinctions entre les assistants, évalue leurs réalisations, discute des récompenses à leur accorder, et, en fin d’année, présente leur bilan au souverain. Lorsqu’ils ont agi correctement, ils reçoivent approbation, sinon ils sont démis. C’est pourquoi le souverain se donne du mal pour trouver [des fonctionnaires qui conviennent], mais se repose sur eux lorsqu’il les emploie à son service. (Cité dans Y. Pines, L’invention de la Chine éternelle,  p. 118)

 

- un thème très important dans le cadre chinois, la question de la succession : doit-on laisser agir l’hérédité, c’est-à-dire la lignée patrilinéaire, ou bien doit-il y avoir sélection de l’individu le plus apte ? Ce sont des thèmes abordés par les penseurs et il y a un certain consensus pour le principe héréditaire.

- autre question abordée par Pines : quel est le discours des penseurs dans le cas où le souverain est inapte ? On peut soit l’éduquer, tenter de le convaincre (discours des Confucianistes en général), soit faire du souverain un pantin théoriquement omnipotent, mais contraint à la passivité (discours des légistes, et de certains confucianistes, comme Xunzi).

2. Dans la deuxième partie, « Les intellectuels », en chinois les shi (homme instruit), l’auteur décrit le discours des penseurs sur leur propre classe et les relations qu’ils construisent avec les souverains. Les Royaumes combattants sont pour eux une sorte d’âge d’or car ils peuvent circuler de cours en cours : si leur souverain ne les écoute pas ou ne leur convient pas, ils ont la possibilité de partir. Cela a contribué à une certaine arrogance de leur part, « un amour-propre en inflation », pour reprendre un sous-titre du livre. Ils se présentent souvent comme indispensables aux souverains, comme dans ce passage :

 

Quand l’État possède beaucoup de shi (intellectuels) bons et sages, l’ordre règne. Quand il y a peu de shi bons et sages, l’ordre est instable. C’est pourquoi le devoir des Grands est de multiplier les sages, et c’est tout. (Cité dans Y. Pines, L’invention de la Chine éternelle, p. 151)

 

Dans l’un des chapitres de cette partie, « Servir ou ne pas servir », Yuri Pines analyse les modalités du service envers l’État tel qu’il est promu par les penseurs. Il y a les « carriéristes », si l’on ose le mot, comme par exemple dans cette anecdote, tirée des Printemps et automnes du sieur Lü, un ouvrage encyclopédique compilé à la cour du roi de Qin environ vingt ans avant la fondation de l’empire :

 

Ning Yue était originaire des faubourgs de Zhongmou. Il n’aimait guère travailler dans les champs et dit à un ami : « Comment puis-je échapper à l’amertume que je ressens ? » L’ami répondit : « La meilleure manière est d’étudier. Après trente ans d’études, vous réaliserez [votre objectif]. » Ning Yue dit : « Je promets d’y réussir en quinze ans. Je travaillerai quand d’autres prendront du repos et resterai éveillé quand ils dormiront. » Il étudia pendant quinze ans et devint le précepteur du seigneur Wei de Zhou. (Cité dans Y. Pines, L’invention de la Chine éternelle, p. 178-179)

 

Il y a également les idéalistes pour qui la carrière officielle est une mission morale. C’est ce que prônent les confucianistes, mais ils ajoutent qu’il faut prendre garde à ne pas servir les mauvais souverains. Voici à ce propos deux extraits des Entretiens de Confucius :

 

Xian interrogea le maître sur la honte. Celui-ci répondit : « Lorsque la Voie règne dans l’État, consommez ses fruits (c’est-à-dire assumez une charge) ; lorsqu’elle y fait défaut, consommer ses fruits est une honte. » (Cité dans Y. Pines, L’invention de la Chine éternelle, p. 182)

 

Le Maître dit : « Soyez sincère, digne de confiance et aimez l’étude ; suivez la Voie jusqu’à la mort. N’entrez pas dans les États au gouvernement précaire et ne demeurez pas dans ceux en révolte. Lorsque la Voie règne sous le Ciel, montrez-vous ; lorsqu’elle n’est pas là, dissimulez-vous. Lorsqu’elle règne dans un État, il est honteux d’y être pauvre et humble, mais lorsqu’elle fait défaut, il est honteux d’y être noble et riche. » (Cité dans Y. Pines, L’invention de la Chine éternelle, p. 182)

 

 

Et il y a aussi ceux qui refuse l’engagement, c’est la version extrême du taoïsme avec Zhuangzi. Voici une anecdote très célèbre dans cet ouvrage, où un souverain souhaite prendre Zhuangzi à son service :

 

Zhuangzi pêchait sur les berges de la rivière Pu. Le roi de Chu envoya deux nobles lui dire : « J’aimerais vous entretenir des affaires de mon État. » Zhuangzi restait à tenir sa canne, et leur dit, sans même tourner la tête : « J’ai entendu dire qu’il se trouve à Chu une tortue sacrée qui est morte depuis trois mille ans. Le roi conserve sa carapace au temple des ancêtres, enroulée dans un linge et placée dans une boîte. Cette tortue est-elle plus heureuse, maintenant qu’elle est morte et que sa dépouille est préservée et vénérée, que lorsqu’elle était vivante et traînait sa queue dans la boue ? » Les deux nobles répondirent : « Elle serait plus heureuse d’être en vie et de traîner sa queue dans la boue. » Zhuangzi dit : « Allez-vous-en ! Moi aussi, je préfère traîner ma queue dans la boue. » (Cité dans Y. Pines, L’invention de la Chine éternelle, p. 193)

 

3. Dans la troisième partie, « Le peuple », Pines s’intéresse au peuple tel qu’il apparaît dans les discours des philosophes : l’importance de son bien-être, son ingérence ou non dans les affaires politiques, etc. Il faut comprendre qu’en Chine, nous ne sommes pas dans un système démocratique à la grecque ou à la romaine. Les hommes du peuples ne sont pas des citoyens, ce sont des sujets, et ils ne participent pas à la politique. Néanmoins, les penseurs des Royaumes combattants mettent en avant un élément capital : le souverain règne pour le peuple, il n’existe que parce qu’il a un peuple à gouverner. Cet élément transcende sa position. Voici ce que dit un Confucianiste, Mencius, à ce propos :

 

Le peuple est ce qui est de plus honorable ; viennent ensuite les autels du Sol et des Moissons ; le souverain est en dernier. Aussi, celui qui gagne [le soutien] de la multitude devient le fils du Ciel ; celui qui gagne [le soutien] du fils du Ciel devient un seigneur régional ; celui qui gagne [le soutien] du seigneur régional devient un noble. (Cité dans Y. Pines, L’invention de la Chine éternelle, p. 230)

 

Un autre confucianisme, Xunzi, met quant à lui en avant le fait que le peuple peut être un faiseur de roi, ou en l’occurrence ici un « défaiseur » de roi (dans le cas de révoltes populaires) :

 

Quand les chevaux sont effrayés par le char, l’homme supérieur qui le conduit n’est pas tranquille. Quand les chevaux sont effrayés, le mieux est de les calmer. Quand le peuple a peur de son gouvernement, le mieux est de lui être agréable. Sélectionnez les sages et les bons, élevez les sincères et les respectueux, promouvez la piété filiale et le respect entre frères, prenez soin des veuves et des orphelins, aidez les pauvres et les indigents. Alors le peuple sera tranquille avec ce gouvernement. Lorsque le peuple est tranquille avec son gouvernement, l’homme de bien est tranquille à sa place. La tradition fait dire : « Le souverain est un bateau et les hommes du commun l’eau. L’eau peut porter le bateau et parfois le renverse. » (Cité dans Y. Pines, L’invention de la Chine éternelle, p. 252

 

Autre éléments important : c’est le peuple qui constitue les armées, il est donc important de se le concilier si l’on souhaite qu’il combatte. C’est un argument mis en avant par les légistes, comme ici Shang Yang :

 

À l’intérieur des frontières, chaque homme du peuple se consacre aux champs et à la guerre, c’est ainsi qu’il peut obtenir ce qui lui plaît. C’est pourquoi, bien que les terres ne soient pas étendues, les récoltes sont abondantes ; bien que le peuple ne soit pas nombreux, l’armée est puissante. Celui qui est capable de mettre en pratique ces deux principes à l’intérieur des frontières a accompli la Voie d’un hégémon et d’un monarque. (Cité dans Y. Pines, L’invention de la Chine éternelle, p. 248)

 

Le legs des penseurs des Royaumes combattants à la Chine impériale

 

Comme l’exprime très bien Yuri Pines,

 

La notion d’un monarque théoriquement omnipotent, qui considérait les habitants du monde sous le Ciel comme ses sujets, qui dominait une administration prétendument méritocratique, qui tolérait peu, voire pas du tout, d’autonomie institutionnelle, et qui affichait son « souci » pour le peuple, tout en le privant d’un rôle quelconque dans les prises de décisions, est autant valable pour les Qin 秦 (221-207) et les Han 漢 (206 av. J.-C.-220 apr. J.-C.) que pour les dynasties tardives, Ming 明 (1368-1644 apr. J.-C.) et Qing 清 (1644-1912 apr. J.-C.). Même si, de temps à autre, l’équilibre du pouvoir effectif se démarquait considérablement de ce modèle et que divers groupes politiques, religieux ou ethniques contestaient parfois la légitimité de la dynastie régnante, personne ne mit jamais en cause les fondements idéologiques du système politique impérial. (Y. Pines, L’invention de la Chine éternelle, p. 12)

 

En fait, les penseurs des Royaumes combattants ont opéré des choix décisifs qui se sont maintenus par la suite. Le plus important de ces choix est le rejet unanime du système multiétatique : la paix et la prospérité ne sont garanties que lorsque le monde chinois est unifié sous l’égide d’un seul monarque.

Ce qui n’était qu’une idée a pris corps pour la première fois dans l’histoire avec l’unification réalisée par le Premier empereur en 221 av. J.-C. Il s’appuyait sur la doctrine légiste, qu’il appliqua, comme ses prédécesseurs, dans son pays. Puis il parvint à annexer tous les autres États chinois, et appliqua cette doctrine dans toute la Chine. Sa dynastie impériale ne lui survit pas, car il s’était mis à dos le peuple et l’élite intellectuelle ; on blâmera par la suite la sévérité des lois et des corvées toujours plus importantes. Il faut en effet imaginer le coût humain et matériel de sa nécropole avec ses huit mille guerriers en terre cuite, ainsi que tous les autres grands travaux qui ont marqué son règne, comme des canaux, la grande muraille, etc.

La dynastie suivante, les Han, fit fonds sur l’œuvre du Premier empereur en adoucissant le système législatif. Peu à peu c’est le confucianisme qui devint la doctrine officielle, un confucianisme rénové, auquel s’est agrégé d’autres idées. Mais enfin, c’est l’unité du monde chinois réalisée sous le Premier empereur qui s’est maintenue, et qui est devenu la norme. Même s’il y a eu des périodes par la suite où la Chine a été fragmentée en plusieurs États, ces époques ont toujours été présentées de manière négative, et les souverains des différents États ont toujours souhaité réunifier le territoire, même lorsqu’ils avaient des origines étrangères à la Chine, par exemple les empereur turcs de la dynastie des Wei du Nord au IVe-Ve siècle de notre ère, ou ensuite les Mongols au XIIIe, ou même les Mandchous, qui ont régné de 1644 à 1911. Ce principe d’unité était si ancré dans la culture politique, dans la tête des élites, qu’il a permis à la Chine d’être réunifiée à maintes reprises. 


La suite ici.

 

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