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Yann Le Bohec, Histoire militaire des guerres puniques. 264-146 av. J.-C., Tallandier, coll. Texto, broché, 337 pages, 10,50 €. 

 


« L’impérialisme de Rome, au début de la première guerre punique, et également par la suite d’ailleurs, s’explique par trois motifs, qui à l’occasion peuvent s’additionner, et présente deux variantes. Le premier motif à évoquer est le goût du pouvoir, la volonté d’hégémonie (Thucydide avait bien analysé cette cause de guerre pour la Grèce du Ve siècle, et Polybe pour l’époque romaine, mais ils n’avaient vu que ce point) : chaque puissance cherchait à s’assurer un domaine toujours plus vaste, par désir de commander pour ne pas avoir à obéir. C’est donc là un aspect politique, qui a d’ailleurs pris une importance croissante dans les années qui ont précédé 264. Rome mène alors une offensive tous azimuts. En 273, elle installe une colonie à Cosa, au nord. En 272, elle prend Tarente, au sud : la conquête de la péninsule s’achève ainsi. En 269 ou 268, c’est l’est qui est concerné, avec l’écrasement d’une révolte dans le Picénum et, en 266, le pays des Messapiens est dompté : de nouveau le sud. L’Italie conquise, reste à savoir qui sera la future victime : les Celtes, au nord ? Les Illyriens, qui occupaient le territoire de l’ancienne Yougoslavie, au nord-est ? Ou bien la Sicile, au sud ?


Le lucre constitue le deuxième motif de l’impérialisme romain. C’est ici qu’intervient l’économie. Encore faut-il prendre en compte un facteur que les modernes négligent, à tort : la recherche du butin, qui ne fait pas partie des préoccupations de nos dirigeants actuels, du moins pas de manière avouée, est parfaitement normale, légale et morale pour les mentalités collectives de l’Antiquité. Remarquons que ce puissant moteur des armées en campagne a fonctionné pendant longtemps, et récemment encore de manière officielle mais atténuée, au début de la guerre de 1914 : leurs officiers accordaient aux soldats allemands « le droit de piller les caves abandonnées ». Ce que les historiens perçoivent mieux, en revanche, c’est le désir de contrôler des marchés, parfois révélés aux négociants par les mercenaires, a-t-on dit. Mais il faut bien voir, n’en déplaise aux tenants d’une idéologie aujourd’hui obsolète, que les commerçants peuvent très bien faire des affaires sans demander et obtenir l’aide et l’appui de soldats. Les historiens ne cherchent plus à tout expliquer par la seule économie. P. Miquel, par exemple, reconnaît que les rivalités en ce domaine ne suffisent pas pour expliquer le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Pour en revenir à l’antiquité, relevons que Capoue, une importante cité de Campanie, s’était « livrée à Rome » en 343, c’est-à-dire qu’elle avait obtenu une protection militaire en échange de sa soumission politique ; et les chercheurs se sont plu à relever, dans l’histoire de la première guerre punique, le rôle des Campaniens et de leurs alliés au sein du Sénat de Rome, la grande famille des Claudii, les Claudes.


Le troisième moteur de l’impérialisme romain, c’était le besoin de sécurité : il paraissait normal aux anciens, à tous les anciens, à la différence de nos contemporains, de détruire un ennemi potentiel pour ne pas courir le risque d’être détruit par lui. Sans aller jusqu’à faire de la première guerre punique une guerre purement défensive pour Rome, on doit admettre que cette cité, à tort ou à raison, pouvait ressentir un sentiment d’encerclement, de menace : Carthage, qui avait envoyé une flotte au large de Tarente en 272 ou 270, qui contrôlait les Baléares et, au moins en partie, la Sardaigne et la Sicile, commit l’erreur, en 264, de prendre Messine ; ce geste pouvait passer au mieux pour une maladresse et au pire pour une provocation.


Sans doute, dira-t-on, ces mobiles sont susceptibles d’animer la politique de tous les États. Mais ils ne peuvent être ressentis avec intensité, avec passage à l’acte, que par un peuple qui en a les moyens et la volonté. Or Rome a pu, a su et a voulu mettre en pratique cet impérialisme, qu’elle justifiait d’ailleurs par des motifs moraux et juridiques. C’est là, dans l’histoire de l’humanité, un trait tout à fait original.


En revanche, on ne décèle aucune trace d’impérialisme religieux. Les Romains n’ont jamais voulu exporter leur panthéon, l’imposer à qui que ce soit. Leur modération en ce domaine s’explique : ils pensaient, comme leurs contemporains, que tous les hommes adoraient les mêmes dieux, simplement sous des noms différents. La religion intervenait pourtant, conjointement avec le droit, mais d’une autre manière : elle justifiait l’impérialisme. Les Romains, parce qu’ils étaient les hommes les plus pieux du monde, disaient-ils, bénéficiaient d’une protection particulière, qui leur assurait la victoire, et, en plus, ils avaient reçu pour mission d’imposer leur autorité au monde afin de lui donner son ordre. Virgile l’a écrit, bien plus tard, il est vrai : « Ne l’oublie pas, Romain : c’est à toi qu’il appartient de diriger les nations » (Énéide, VI, 851).


Toutes les couches de la société ne partageaient pas avec la même intensité ces raisons de faire la guerre. La plèbe, c’est-à-dire la totalité des hommes libres et pauvres, incarnait une première variante de cet impérialisme : elle espérait le profit immédiat, c’est-à-dire le butin, quitte à aller le chercher, au besoin, dans des expéditions lointaines. L’aristocratie, qui régnait au Sénat, adoptait une autre attitude, liée à d’autres intérêts ; elle préférait les aventures moins aventureuses, les conquêtes proches et les terres à blé. Les tenants de cette deuxième variante de l’impérialisme romain n’en étaient pas moins divisés ; des clans, à base familiale, s’étaient formés. Les Fabii, par tradition, regardaient vers le nord, et en premier lieu vers l’Étrurie ; mais leur chef, Fabius Gurges, était mort en 265 sans laisser personne pour lui succéder. Les Claudii, eux, s’intéressaient davantage aux affaires de Sicile, on l’a dit ; par là, ils s’opposaient à Carthage. » (p. 23-27)

 

 

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