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Walter J. Ong, Oralité et écriture. La technologie de la parole, Traduit de l'anglais (États-Unis) par Hélène Hiessler. Préface et postface de John Hartley, Les Belles Lettres, coll. Graphê, broché, 240 pages, 27,50 €.

 

Dans son dernier ouvrage, le grand chercheur et linguiste Walter J. Ong (1912-2003), interroge le passage de l'oralité à l'écriture, montre comment l'écriture induit des changements cognitifs profonds. Des tablettes sumériennes aux premiers ordinateurs personnels, il s'intéresse aussi au contraste entre les médias électroniques et l'imprimé qui prolonge celui entre écriture et oralité. Ce classique d’érudition, traduit en une douzaine de langues, est pour la première fois disponible en langue française.

 

Extrait 1 : « La plupart des gens sont surpris, et beaucoup déroutés, d'apprendre que les arguments souvent avancés aujourd’hui contre les ordinateurs sont essentiellement les mêmes que ceux avancés par Platon dans le Phèdre (274-277) et dans la Lettre VII contre l’écriture. Comme Platon le fait dire à Socrate dans le Phèdre, l’écriture est inhumaine, elle prétend établir en dehors de l’esprit ce qui ne peut être en réalité que dans l’esprit. Elle est une chose, un produit manufacturé – on fait le même reproche aux ordinateurs. Deuxièmement, insiste le Socrate de Platon, l’écriture détruit la mémoire. Les utilisateurs de l’écriture perdront peu à peu la mémoire à force de compter sur une ressource externe pour parer à leur manque de ressources internes. L’écriture affaiblit l’esprit. (…) Troisièmement, un texte écrit ne réagit pas. Si vous demandez à quelqu’un d’expliquer ce qu’il vient de dire, vous obtiendrez un éclaircissement ; si vous interrogez un texte, vous n’obtiendrez rien, sinon les mêmes mots, souvent stupides, qui ont justement suscité votre question. » (page 98)


Extrait 2 : « Le discours est inséparable de notre conscience ; il a fasciné l'homme et suscité des réflexions sérieuses sur lui-même dès les toutes premières étapes de la conscience, longtemps avant que l'écriture n’apparaisse. Partout dans le monde, les proverbes regorgent d’observations sur ce phénomène majoritairement humain qu’est le discours dans sa forme orale originale, sur ses pouvoirs, ses beautés, ses dangers ; et la même fascination du discours oral demeure inchangée des siècles après l’apparition de l’écriture.


En Occident, chez les Grecs de l’Antiquité, cette fascination transparaissait dans l’élaboration de l’art méticuleux de la rhétorique, le sujet académique le plus étudié de toute la culture occidentale pendant deux mille ans. En grec, la techné rhétoriké (communément abrégé en rhétoriké), « l’art du discours », se référait essentiellement au discours oral, même si en tant qu’ « art » (ou science) réfléchi et organisé – par exemple La Rhétorique d’Aristote – il était nécessairement un produit de l’écriture. La rhétoriké signifiait fondamentalement une prise de parole publique ou un discours, ce qui, même dans les cultures écrites et typographiques, est resté pendant des siècles le paradigme instinctif de tout discours, y compris écrit. Ainsi, dès ses débuts, l’écriture a non pas réduit mais étendu l’oralité, en permettant d’organiser les « principes » ou constituants de l’art oratoire pour en faire un « art » scientifique, un ensemble d’explications doté d’un ordre séquentiel montrant comment et pourquoi l’art oratoire produisait (ou pouvait être conçu pour produire) ses différents effets spécifiques. » (page 29)

 

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(Ré)écoutez l’émission L’Essai et la revue du jour de Jacques Munier consacrée à Walter J. Ong.

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