A propos de Incandescence, de Violette Maurice, illustré par Sylvie Boquin, Encre Marine, 2004, 64 pages, 13 €. 


 

Maurice, Violette - Incandescence

 

 

 

« Le foulon de la mort a fait de nous une liqueur, — et bientôt une source. »

Armel Guerne, Il y va de la vie in Danse avec les morts (Éditions Le Capucin, 2005) p. 40

 

Nul autre que le survivant ne peut mieux démentir  la célèbre phrase d’Adorno, «  écrire un poème après Auschwitz est barbare ». Écrire des poèmes après Auschwitz, Violette Maurice l’a fait, elle, revenue de Ravensbrück et de Mauthausen. Aussi loin de l’ampleur violente de  Danse des morts d’Armel Guerne que de l’hermétisme de Paul Celan, la parole poétique, dans son recueil Incandescence, se pose comme une braise qui refuse de s’éteindre sur les cendres de ses frères et sœurs qui ne sont pas revenus, en dépit des injonctions au silence. Et par là même, elle fait silence. Incantation murmurée dans une langue dépouillée qui exige l’écoute dans le plus grand silence.

Cette parole est retenue, enclose dans l’ancienne métrique, la splendeur de l’alexandrin ou la grâce légère de l’octosyllabe. Discrète audace que celle de revenir aux mètres classiques, — les mètres, ce « bétail des dieux » —, comme dit Roberto Calasso, aux quatrains parfois proches du repetend baudelairien, avec la reprise du premier vers dans le dernier [1]. Il fallait sans doute à Violette Maurice la cadence de l’alexandrin, celle de la tragédie racinienne, celle des Fleurs du Mal dont on perçoit dans ses poèmes, des intonations, des réminiscences aussi ténues que le froissement des roseaux, pour affronter le langage, impuissant à dire l’horreur. Il fallait écrire cette impuissance même par fidélité à l’ultime serment : «  Je me souviens de nos amis/ Demandant au seuil de la mort:/ «  Si vous revenez, c’est promis/ Parlez de nous, parlez encore. [2] » Mais comment parler avec « Les mots devenus impuissants [3]», quand « Le langage impuissant vient hanter le silence [4]» ?

Il faut que le poète chante l’indicible secret parce que justement, au fond de cet enfer, ce sont des mots, humbles et simples, rythmes naïfs, refrains niais, qui ont donné la force de rester debout, de ne pas s’incurver comme les « musulmans » dont parle Giorgio Agamben dans Ce qui reste d’Auschwitz [5] 

 

Au milieu des relents d’enfer,

Il nous suffisait d’une stance,

D’une chanson des temps meilleurs,

Pour que nos souvenirs d’enfance

S’en viennent ranimer nos cœurs. [6] 

 

L’octosyllabe, le mètre des ballades médiévales, de François Villon, le mètre de Verlaine aussi, dit simplement, limpidement, ce qui a été. L’insondable réalité :

 

Je revois la lande et le sable

Les convois comme des troupeaux

Et les violences des « Kapos »

Le bras levé, impitoyable.

Dans la nuit aveugle et épaisse

La mort toujours en pointillés

Et ce creuset de la détresse

Où se cimentait l’amitié. [7]

 

L’octosyllabe prend en charge l’angoisse de la rescapée, ses obsessions, la question sans réponse au destin qui a pris le visage d’un SS aux yeux bleus, cherchant sa victime, dont le regard se pose sur l’amie : « Pourquoi sur elle et non sur moi ?[8]». Il luit dans la nuit, de ses huit syllabes qui ne veulent pas s’éteindre.

La question reste sans réponse et la lueur vacille comme la bougie du poète Gortchakov, dans Nostalghia de Tarkovski, qui a juré à son ami mort de faire ce qu’il n’a pu faire, traverser la piscine de Santa Catarina en gardant une bougie allumée. Allégorie d’une quête apophatique, pour soi et pour les autres, qui fut celle de Simone Weil, de Cristina Campo, que Violette Maurice entreprend elle aussi, épreuve de la perte de soi, du dépouillement absolu : «  Je ne sais qui je suis […] / Je me sens repartie aux camps de la mort lente/ Je ne me connais plus et me perd doucement.[9] » Garder la bougie allumée en traversant les méandres des illusions, sous l’ouragan des obsessions, laisser venir le sens, le souffle, l’amour, c’est ce que fait Violette Maurice dans ce poème inauguré et clos par le même vers, « j’ai marché dans le rêve et dans l’imaginaire », qui n’est pas sans rappeler le balancement de la pesanteur et de la grâce vécu par Simone Weil :

 

Je t’ai cherché en vain dans chaque paysage,

Écho de notre esprit, souffle de ma pensée,

Dans le regard du fou et dans celui du sage,

Et dans le lent martyr de l’enfance blessée.

 

Ton silence toujours repoussait mon attente.

Le couchant rayonnait comme un grand luminaire.

Je voulais m’arracher à la terre pesante,

J’ai marché dans le rêve et dans l’imaginaire. [10]



Le mystère du Mal demeure, qui n’est pas le contraire du bien comme dit Simone Weil. Le poème Énigme, diamant noir du recueil, avec le leitmotiv « Je t’ai cherché », évoque cette même quête par l’anamnèse, traversée successive de l’horreur, de la charité, de la poésie, dans un balancement à la recherche du point d’équilibre qui signifierait la descente de la grâce. Mais nulle grâce ne  descend quand la barbarie est au-delà du langage impuissant à la saisir comme l’indique la figure finale du « labyrinthe sans fond [11] ». La mémoire reste prisonnière du labyrinthe, figure que l’on retrouve dans la correspondance de Cristina Campo [12] et sous la plume de Marίa Zambrano [13], associée à celles de la galerie obscure et fermée, de la caverne ou de la chambre murée, symboles de la situation sans issue, comme si les racines de l’espérance étaient arrachées. Pour le survivant, le temps n’est plus le flot tumultueux de la vie, il se brise en séquences qui se superposent, en surimpression, parce que l’Histoire répète l’horreur. Dans le poème éponyme, « Sarajevo, ville de sang/ Sarajevo, ville martyre » l’horreur de la guerre de Yougoslavie se superpose aux « Camps d’Auschwitz et de Treblinka/ Que chacun voulait ignorer », d’où un constat empreint de désespoir :

 

Dans les camps de nuit et brouillard,

Au petit jour blême et fétide,

Pensais-tu cinquante ans plus tard

Voir ressurgir un génocide. 

 

Cette thématique du brouillage du temps, de la bascule d’une époque dans une autre qui circule dans tout le recueil, se retrouve en particulier dans Surimpression :

 

 Cinquante ans ont passé… C’était hier pourtant.

Même enceinte fétide où mon esprit s’égare.

Comme en surimpression se dessine le temps. 

 

Il semble que le repos, la paix, soient impossibles pour le survivant, écartelé entre la nécessité de se souvenir pour témoigner et la douleur de l’anamnèse qui transparaît ne serait-ce qu’à travers les titres : Amertume, Hantise, Obsession, Ravensbrück, Mauthausen, Appel, Les matins aux yeux morts, Désespoir, Lâcheté… L’écriture oscille sans cesse entre mémoire nécessaire et mémoire obsédante, anamnèse et réminiscences, pour se frayer un chemin au sillage brûlant comme une prière à l’Absent. De même que Simone Weil, Violette Maurice rejette la facilité d’un Dieu consolateur qui bercerait d’illusions :

  

  Car le ciel est désert et Dieu ne répond pas

      Au chasseur d’absolu en quête d’un mirage.[14]

 

Mais les hommes doivent répondre de l’absence de Dieu. «  Le Verbe était la lumière véritable qui éclaire tout homme. […] Il est venu chez lui et les siens ne l’ont pas accueilli. » (Jean, I, 9 et 11) Le poème Dieu s’éloigne renvoie à l’évangile de Jean, Violette Maurice revient au mystère de l’incarnation, du Verbe incarné dans le Christ :

 

Dieu s’éloigne et la nuit aveuglément nous broie.

Parmi les pharisiens, qui osa te défendre ?

Toi qui vins annoncer l’amour et la beauté,

Dont le message hélas, ne fut pas écouté

Quand le jour se couvrit d’une chape de cendres. 

 

Dès lors, on perçoit la cohérence du recueil, la portée de son titre, Incandescence. La lumière luit dans les ténèbres et la parole poétique tente de la saisir par le douloureux travail de l’anamnèse. Des clairières se font jour, trouées lumineuses au sein des ténèbres, une autre voix s’élève, venue de l’enfance, celle- là même qui murmurait parfois dans la détresse du camp, voix qui chante la beauté du monde. Je ne saurais suivre l’interprétation de l’éditeur qui évoque, dans sa présentation du recueil, «  une foi en la puissance de la Nature, sorte de mystique païenne devant le sublime de ce qui apparaît. » L’expression « mystique païenne », avec son inévitable connotation nietzschéenne, et pire, qui rappelle précisément la mystique des nazis, convient-elle à cette célébration de la nature plus proche de Ma Bohême que du païen Credo in unam de Rimbaud, plus proche encore du chant humble et émerveillé de Francis Jammes ? L’amour de la nature, chez Violette Maurice, puise dans la source la plus pure, l’innocente source de l’enfance, pour elle, le mot nature ne s’écrit pas avec une majuscule. Contrepoint de l’anamnèse, les réminiscences de l’enfance ravivent la faculté d’émerveillement :


J’ai revu aujourd’hui les chemins de l’enfance

Et les peupliers d’or qui bordent les bocages,

Les étangs endormis dans le doux paysage

Et ce pays secret de rêve et de silence. [15]

 

« J’ai revu » : miracle de la réminiscence qui embrasse le temps, transcende l’Histoire pour laisser advenir le point incandescent de l’éternité.

Nulle mystique païenne, non plus, dans Blancheur, mais le jardin enchanté de l’hiver, l’état d’enfance retrouvé :


 La neige lourde s’amoncelle

Sur le jardin fait de lin blanc,

Troncs noirs et branches de dentelles […]

 

Tout préoccupé de sa gloire,

Le jardin tisse lentement,

Dans un halo d’or et de gloire,

Son royaume d’enchantement. […]

 

 Je m’associe à cette fête

De l’intégrale pureté. 

 

Certes, le poème Joie qui ouvre le recueil exprime « une foi en la vie que rien ne peut anéantir », comme l’écrit l’éditeur, une foi en l’écriture, aussi, à rebours de la résignation, du désespoir, signe d’une liberté intérieure inaltérable, du refus de céder à la barbarie, au langage corrompu du nihilisme. L’enfer n’aura pas eu raison de Violette Maurice qui écrit le mot Liberté avec une majuscule :

 

 Liberté dénouant les poignets des esclaves,

Délivrant de la nuit les hommes harassés,

Liberté s’exhalant des cachots et des caves

Par des cris fulgurants dans la pierre tracés. […]

 

Lointaine Liberté qui cachait ton visage

Devant la lâcheté des hommes à genoux,

Quand nous avions la mort pour unique partage,

Comme un rouge brasier tu t’allumais en nous. 

 

Incandescence peut se lire en regard de NN [16], bouleversant récit, témoignage des camps, écrit en 1945. Le recueil poétique complète le récit en ce sens qu’il laisse place à ce que Giorgio Agamben nomme la « lacune », l’impossible témoignage du « témoin intégral », de ceux qui ne sont pas revenus. Au lieu de parler à leur place, Violette Maurice affronte, à sa manière, humble et lumineuse, le drame de la formulation. Au contraire de Yannick Haenel, qui a pris la place de Jan Karski dans son roman éponyme, Violette Maurice montre la place des disparus, ce lieu insoutenable, insondable, qu’il nous faut pourtant regarder.

Elisabeth Bart.

 

 

Notes


[1] Cf. Imaginaire, Cristal…Toutes les citations renvoient au recueil Incandescence de Violette Maurice (Éditions Encre marine, 2004) Les pages de ce beau livre (typographie, illustration de grande qualité) ne sont pas numérotées.

[2]Mémoire

[3]Marginalité

[4]Lâcheté

[5] Dans cet ouvrage, Giorgio Agamben consacre un chapitre à ceux qu’on appelait les « musulmans » dans les camps de concentration et d’extermination. Le « musulman » est celui qui a renoncé  à vivre, dont la volonté est absolument brisée, but recherché par les nazis. G.Agamben précise, ainsi, la fonction des camps : «  Ils [les camps] ne sont pas seulement le lieu de mort et d’extermination, mais aussi et surtout le lieu de production du musulman […] Au -delà, il n’y a plus que la chambre à gaz. Et l’on saisit ici, d’un point de vue conceptuel, la différence — en même temps que le lien — entre camp de concentration et camp d’extermination. Le camp de concentration est destiné à la production du musulman ; le camp d’extermination, à la production pure et simple de la mort. Ce n’est donc pas un hasard si à Auschwitz les deux camps se touchaient. Giorgo Agamben, Ce qui reste d’Auschwitz, (Éd. Rivages poches, coll. Petite Bibliothèque, 2003) pp. 92-93.

[6] Matines

[7] Hantise

[8]Obsession

[9] Appel

[10] Imaginaire

[11] Paradoxalement eu égard au titre, Énigme, la structure de ce poème est limpide : la mémoire  retraverse l’enfer dans les deux premières strophes,  l’amitié, la poésie dans les deux suivantes, pour aboutir au labyrinthe dans la chute :


Dans les ghettos de la mémoire

Où chaque mot est impuissant

À évoquer l’horreur, le sang,

La faim, le froid, le crématoire,

Je t’ai cherché…


Sous les coups et sous les injures

Des exécuteurs de la mort,

Dans le dernier rictus d’un corps

Privé de toute sépulture,

Je t’ai cherché…


Dans l’amitié solidaire,

Dans le pain amer partagé,

Dans le matin comme allégé

Quand le ciel devenait plus clair,

Je t’ai cherché…


Dans l’espoir forcené de vivre,

Quand le temps effaçant le temps

Je croyais entendre, envoûtant,

L’écho d’un poème ou d’un livre,

Je t’ai cherché…


Es-tu démiurge, es-tu démon,

Souffle divin, muette absence ?

Je vais, quêtant au monde un sens,

Dans un labyrinthe sans fond.


[12] «  Ici, l’automne s’est posé avec légèreté — telle une transparente paupière bleutée. Mais moi je ne le vois pas bien — depuis 5 jours, je suis de nouveau dans le labyrinthe. » Cristina Campo, Lettres à Mita, (Gallimard, coll. L’Arpenteur, 2006) p. 40.

[13] Marίa Zambrano, Les racines de l’espérance in L’inspiration continue (Éditions Jérôme Millon, coll. Nomina, 2006) p.81

[14] Séparation

[15] Enfance

[16] Violette Maurice, NN, Nacht und  Nebel,( Éd. Encre Marine, 2009)

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