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Peter Kingsley, Dans les antres de la sagesse, études parménidiennes, traduit par H.D. Saffrey, Paris, Les Belles Lettres, coll. Vérité des mythes, 2007, 207 pages.

 

 

Les cavales qui m’emportent, aussi loin que mon cœur le désire
M’ont conduit, puisqu’elles m’ont mis et me mènent sur la fameuse route,
La route de la déesse qui, par les profondeurs de l’inconnu, emporte
L’homme qui sait. 


Parménide, Poème.

 

Pour les Pythagoriciens, il ne suffisait pas de faire face à un petit bout d’obscurité, intérieur à eux-mêmes, de patauger dans les sentiments, de ramer dans l’étang des émotions et d’essayer de les amener à la lumière du jour. Mais la question était de traverser l’obscurité de bout en bout pour voir ce qu’il y a de l’autre côté. 


Peter Kingsley, Dans les antres de la sagesse.

 

 

Peter Kingsley est un drôle d’oiseau. Un paradisier, sans doute, dont les couleurs et les parades insolites rafraîchissent la moiteur de la jungle. Il ne lui aura pas fallu plus de quatre ouvrages pour étendre durablement et profondément son influence dans le domaine des humanités,  préférant l’adresse à la leçon, la sprezzatura à l’austérité laborieuse.  De ces quatre ouvrages, deux nous sont parvenus en langue française, grâce au travail salutaire de la collection Vérité des mythes.


Dans les antres de la sagesse, plus bref mais aussi percutant et stimulant que son frère Empédocle et la tradition pythagoricienne * , brillant, touffu, surprenant, s’est imposé dès les premières pages comme un maître insoupçonné.  « Les meilleurs maîtres sont des inconnus qui ne donnent rien, mais ce rien vaut plus que tout le reste, nous dit Kingsley, page 172. Dans certains cas, il peut vous introduire dans un nouveau système de connaissances ou vous demander de changer votre style de vie, pourtant ce n’est pas ce que l’enseignement cherche à faire. (…) Les vrais  maîtres ne laissent aucune trace. Ils sont comme le vent dans la nuit, ils vous traversent et vous changent complètement en laissant tout inchangé, même vos plus grandes faiblesses. Ils dissipent l’idée que vous vous faisiez de vous-mêmes et vous laissent ce que vous avez toujours été depuis le commencement. »


Les maîtres écrasants, en effet, qui de leur ombre gigantesque étouffent leur période, Kingsley propose de s’en méfier.  Platon, Aristote,  Athènes et le miracle grec ne sont pas des icônes à briser tant leur bénéfice fut considérable, c’est entendu, mais avant eux, que fut réellement la philosophie ? S’agissait-il de discourir ou d’incarner ? Pourquoi les vers du poète seraient-ils honteux et non recevables pour chercher aujourd’hui le sens de nos existences? Le règne de la raison n’a pas toujours dicté nos actes.

Qu’y a-t-il de si gênant, dans la fusion de la magie, du divin et de la philosophie qui caractérisait les présocratiques,  particulièrement les Pythagoriciens, pour que nous omettions si souvent de nous en réclamer ?


Découvrons avec l’auteur le puzzle de la construction de ce petit livre, ode à l’intelligence, la seule, celle qui écoute les voix dissonantes et interroge notre rapport au savoir, laissant un espace ouvert, vide, pour la surprise de ce qui y résonnera.

Que sait-on de Phocée, de Vélia ? Des Iatromantis et de l’incubation ? Quelle valeur avaient aux yeux des Grecs l’immobilité et l’extase ? Pourquoi dans son Poème, Parménide ne croise-t-il que des femmes, et n’entend-il que sifflements ? Qui sont les phôlarchos, les maîtres des rêves dévoués à un Apollon chtonien ? Chtonien, Apollon ? Impossible ! répondrez-vous…  Continuons : la tête trouvée à côté d’un buste lors de fouilles archéologiques correspond-elle obligatoirement au nom gravé sur ce buste ? Zénon est-il oui ou non allé à Athènes,  et pourquoi son expression « l’arrogance d’Athènes » se trouve-t-elle remplacée bien plus tard dans les manuscrits par « magnificence » ? Quelle place tenait la vérité dans les écrits dans Anciens ? Et nous, qu’y cherchons-nous ? Au final, quel rapport ont tous ces éléments cités entre eux ?

 

Loin de souscrire à une théorie actuelle assez répandue qui relègue les Anciens à une aile de musée pour toujours séparée de notre galerie principale, et les observe comme des spécimens  étranges n’ayant plus rien de commun avec l’homme d’aujourd’hui, Kingsley promet qu’aux origines dort une part des réponses aux questions que nous ne cessons de nous poser. Mais surtout, il s’y trouve ce qui depuis toujours s’y trouvait que seul un accident de la vie nous menant face « au carrefour de l’enfer » pourra nous révéler. « Avec de la chance, vous tomberez, un jour de votre vie, dans une impasse totale», ironise-t-il d’ailleurs, en guise d’incipit.


En ne dévoilant pas immédiatement le sujet nucléaire de son livre, Parménide, il nous convie, Orphée moderne, à le suivre en acceptant de lâcher la rampe de sécurité, en écoutant le son de sa voix dans une obscurité illusoire. Le monde souterrain des Grecs n’est-il pas en effet un lieu paradoxal où les contraires se rencontrent ? « La source de la lumière a sa demeure dans l’obscurité », si l’on se souvient où se gare  le soir venu le char de Phébus.


A ceux qui protestent de son manque d’académisme, Kingsley a déjà répondu dès le début de sa carrière : oui, il a accepté de « mourir avant de mourir », de « ne plus vivre à la surface de lui-même»,  il a refusé de « passer sans voir », et a fait de sa personne entière son sujet. C’est un mystique, comme le sens le plus noble le promet. Un kouros, cet homme qui pour nos ancêtres « regardait la vie comme un défi, lui faisant face de toute sa force et sa passion », celui qui devait « avoir l’innocence et la pureté d’un enfant ».

On a besoin de ce kouros « en raison de sa sensibilité et sa capacité à prendre de la distance par rapport aux idées humaines ordinaires, car il ne cherche pas à interférer consciemment ou inconsciemment avec ce qu’il entend ou reçoit. » Ce kouros était jadis, accessoirement, une des définitions du héros.


On est grisés au fil des pages et des enquêtes pour ainsi dire policières à rebours de notre réalité, convaincus ou non par ses approches,  mais admiratifs de cette liberté formidable que seule son érudition prodigieuse lui permet. Chaque esprit, selon le degré de son inflammabilité, ne recevra pas en partage la conversion promise à ce divin omniprésent qu’il faudrait savoir lire dans notre monde moderne. Mais le curieux, le sceptique, l’amoureux du savoir ne pourra rester insensible devant cette démonstration philologique virtuose, et ce désir désintéressé d’ouvrir les yeux de l’âme des hommes sophistiqués. Avant qu’ils ne s’habituent aux nuées.

 Paméla Ramos

 

 

* Peter Kingsley, Empédocle et la tradition pythagoricienne, Philosophie ancienne, mystère et magie, traduit par Grégoire Lacaze, Paris, Les Belles Lettres, coll. Vérité des mythes, 2010, 502 pages.

 

 

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