Nous continuons notre parcours au sein de la collection Vérité des Mythes avec un entretien de son directeur, Bernard Deforge, professeur émérite de l’université de Caen et auteur de plusieurs livres remarqués sur Eschyle. Nous profiterons également de l’occasion pour vous présenter deux de ses ouvrages parus dans la collection, Eschyle, poète cosmique et Une vie avec Eschyle.


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1. Vous dirigez la collection Vérité des mythes depuis sa création il y a près de trente ans et nous célébrons aujourd’hui la parution de son quarantième volume.  D’où vous est venue l’idée de créer cette collection, et en quoi est-elle le reflet de votre conception du mythe ?


Bernard Deforge - Le premier volume de la collection dans sa 1ère édition comportait au rabat de sa couverture les réponses à cette question. "Pour cette collection je convoque Hésiode comme saint patron", écrivais-je, me référant au vers 28 de la Théogonie :"Les Muses à Hésiode ont appris les vérités", celles des grands mythes. Cette proclamation fondatrice était suivie d'un manifeste en quatre points que j'ai repris tel quel dans mon livre d'introduction à la mythologie, Le Commencement est un dieu, 1990, rééd.2004, p.87, auquel je vous renvoie. Ce manifeste peut se résumer ainsi : 1- La pensée mythique n'est pas un stade révolu de la pensée humaine; 2- La mythologie est une matière spécifique avec ses lois, son langage, ses structures; 3- Les mythes ont un sens; 4- Le mythe est une référence originelle. Et le logotype de la collection, figurant depuis l'origine sur tous ses volumes, Le Plongeur de Paestum, est une autre clef de compréhension de ce qui me guide dans ma conduite de directeur de cette collection.

 

2. Par quel volume avez-vous inauguré la collection ? Eschyle, poète cosmique, est le premier de vos ouvrages que vous avez fait paraître dans cette collection. Quel en fut la genèse ?


B.D. - Le premier volume a été le livre de Pierre Lévêque, Colère, sexe, rire. Le Japon des mythes anciens. Quant à mon livre, Eschyle poète cosmique, il a d'abord paru dans la collection « Etudes mythologiques » que dirigeait Jacqueline Duchemin, avant d'intégrer "Vérité des Mythes". Sa genèse se confond avec la genèse de ma pensée sur les mythes et la Grèce ancienne, il en est le creuset, comme je l'explique dans mon dernier livre, Une Vie avec Eschyle (voir l’extrait choisi pour la présentation du livre ci-dessous).


3. Vous avez eu le plaisir d’éditer de grands savants français ou étrangers et de faire découvrir des textes précieux au lectorat français. Quels sont les critères qui prévalent dans le choix d’un auteur et/ou d’un titre en particulier ?


B.D. - Oui, plaisir et honneur. Il y a bien sûr les grands savants étrangers, qui étaient quasi inconnus du lectorat français, tels Lucian Boia, Walter Burkert et Peter Kingsley. Les publier, c'était une bouffée d'air dans l'enfermement de la pensée dominante française sur la mythologie et la Grèce ancienne. Dans le même esprit s'inscrit la publication de jeunes savants prometteurs comme Christine Dumas-Reungoat, dont l'ouvrage sur La Fin du monde. Enquête sur l'origine du mythe, 2001, élargit les cadres gréco-romain et judéo-chrétien pour explorer jusqu'à l'Iran antique, ou Lucie Thévenet, dont le livre sur Le Personnage. Du mythe au théâtre, 2009, renouvelle profondément l'approche de la tragédie grecque, en la sortant du bouillon cuit et recuit vernantien. Mais mes critères de choix, pour ma part, ne sont jamais sectaires; c'est toujours l'originalité, l'intérêt scientifique, le talent, le style au sens large qui me guident. Toutes les écoles de pensée ont leur place dans la bibliothèque de "Vérité des Mythes" : duméziliens, structuralistes, anthropologues, psy et autres poètes ont été accueillis et continueront de l'être dans la collection.


4. La collection accueille depuis l’année dernière des publications dédiées à l’analyse des mythes modernes et contemporains, par exemple Les deux cathédrales de Nicolas Balzamo et Titanic de David Brunat, suggérant que les mythes ne sont pas circonscrits à l’Antiquité. Faut-il ainsi comprendre que nous vivons en une époque où les mythes se révèlent omniprésents ?


B.D. - La pensée mythique n'est pas un stade révolu de la pensée humaine, je l'ai dit plus haut. Elle n'est limitée ni dans le temps ni dans l'espace. Quand j'ai créé la collection, mon idée n'était pas de la consacrer à la mythologie antique gréco-romaine, et c'est bien la raison pour laquelle le livre qui l'a inaugurée fut celui de Pierre Lévêque, Le Japon des mythes anciens . Mais il s'agissait néanmoins de mythes anciens. Mon idée était également d'ouvrir cette collection aux mythes modernes, aux mythes de notre temps appartenant aussi à la catégorie du mythe. C'est ainsi que j'ai découvert et publié Lucian Boia, dont l'oeuvre a d'ailleurs, au sein même des Belles Lettres, débordé le cadre de la collection (La Mythologie scientifique du communisme, 2000, et Le Mythe de la démocratie, 2002). Vous savez, à mes yeux, la catégorie du mythe est englobante, la science n'y échappe pas : je ne vois pas de différence fondamentale entre les cosmogonies antiques et le big-bang des astrophysiciens d'aujourd'hui!


5. Quels sont vos projets de parutions pour la collection ? Va-t-elle continuer son exploration des mythes modernes que nous venons d’évoquer et certains titres, épuisés, seront-ils réimprimés ?


B.D. - Le prochain volume, à paraître fin 2013, sera un nouveau livre de Régis Boyer, qui a tant renouvelé la pensée sur les mythes du nord : cette fois c'est aux Valkyries (sic) qu'il s'attaque. J'attends aussi un manuscrit de Jacquy Chemouni sur Psychanalyse et Mythologie, qui remettra bien des choses à l'endroit dans ce domaine, et notamment sur Jung. Les quelques volumes épuisés de la collection ont tous vocation à être réimprimés, quelquefois révisés et mis à jour ; d'ailleurs chaque année a vu l'être un certain nombre d'entre eux, ne serait-ce que le premier paru, celui de Pierre Lévêque en 2011. Quant aux mythes modernes, je suis bien sûr ouvert aux propositions qui me seront faites, mais la chance que j'ai eue, coup sur coup, en recevant Les deux cathédrales de Nicolas Balzamo (il faut lire ce livre extraordinaire qui montre la puissance de la pensée mythique puisque le mythe chartrain qu'il expose a été vivant jusqu'au début du XXe siècle) et le Titanic de David Brunat, quarantième volume rugissant de la collection, ne se reproduira pas forcément tout de suite. Il est sans doute plus difficile à un homme contemporain de prendre le recul nécessaire, loin des émotions immédiates, pour envisager les événements et le fonctionnement de son siècle dans leur charge et structure mythiques. Nous vivons dans le mythe, ce qui le rend moins décelable.

 

 

Deforge, Bernard - Une vie avec Eschyle

Bernard Deforge, Une vie avec Eschyle, Paris, Les Belles Lettres, Collection Vérité des mythes, 2010, broché, 304 pages, 35,50 €. 

 

« Monument de la littérature antique, le théâtre d'Eschyle n’est fait que de chefs-d’œuvre, que la scène la plus contemporaine toujours renouvelle. Dans ces pages inspirées par la fréquentation constante de la poésie eschyléenne, Bernard Deforge, professeur émérite de l’université de Caen et auteur d’une thèse sur Eschyle poète cosmique (Les Belles Lettres, 1986, rééd. 2004), réunit la totalité des articles qu’il a consacrés à l’auteur de l’Orestie tout au long de sa carrière de chercheur, ainsi que quelques inédits relatifs au rôle d’Eschyle dans la transmission des sagesses préhistoriques et des civilisations pré-grecques dans la culture occidentale. L’ouvrage se clôt par une réflexion plus personnelle sur le métier d’enseignant et de chercheur, dressant un portrait sans concession de la place des Sciences de l’Antiquité au sein de l’université française. »

 

Note de la librairie :

Cet ouvrage est un recueil des articles que Bernard Deforge a écrit sur Eschyle dont certains textes étaient inédits. Ils sont le reflet du travail qu’il a consacré au poète durant toute sa carrière. Il y aborde les thèmes qui lui sont chers, comme le mythe dans les tragédies eschyléennes ou les morts sur scène entre autres.

La deuxième partie de l’ouvrage est plus personnelle. L’auteur nous livre son expérience et son ressenti au sujet de sa carrière d’enseignant. En découle une réflexion sur l’enseignement des lettres classiques et de l’histoire ancienne dans l’université française. Un ouvrage nécessaire et fondamental à lire en complément d’Eschyle, poète cosmique pour se rendre compte de l’ampleur des recherches effectuées.

 

Extrait : 

« Eschyle m’a d’abord appris la poésie qui est un langage – presque perdu aujourd’hui – permettant de révéler au jour l’harmonie du monde, les correspondances pour employer un mot baudelairien, et l’harmonie entre l’homme et le monde – harmonie également perdue. Ce faisant, et de façon totalement intriquée, il m’a révélé la diffusion du Divin en tout et, au-delà des apparences, la présence permanente de signes à nous adressés et la cohérence des destinées individuelles et collectives. La religion en un mot, au sens étymologique du terme. Et les prières que recèle son œuvre sont parmi les plus profondes que l’homme ait écrites. Prier c’est parler au destin, user de la langue des dieux, accéder à l’autre rationalité. Poésie et prière donc.

Dans cet ordre d’idées, ma dernière contribution sur « le rôle crucial et méconnu d’Eschyle » met en lumière ce que cette pensée, cette conception du monde doit aux grandes civilisations proche-orientales dont Eschyle est l’héritier. Et ce point – ce rôle de transmission – figure parmi les points essentiels de ce qu’Eschyle  a apporté à l’histoire humaine. » p.12.

 

 

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Bernard Deforge, Eschyle, poète cosmique, Paris, Les Belles Lettres, Collection Vérité des mythes, 1986 (2e tirage 2004), broché, 348 pages, 45,70 €. 

 

« Le titre de poète cosmique va comme un gant à Eschyle. Il est cosmique par son œuvre immense (90 drames, selon la Souda) : le point est fait sur L'Eschyle perdu. Il est cosmique, parce que le monde est présent sur la scène de son théâtre : l’étude est menée à travers le thème structurel. Il est cosmique par la permanence et la transcendance du Divin c’est la religion d’Eschyle qui est cernée, les personnes des dieux, les dieux dans l’âme humaine, les dieux source de tout. Eschyle est le poète d’une ontologie panthéiste et d’une unité cosmique qui s’inscrivent dans la chaîne continue des enseignements ésotériques. Il faut refuser les approches dichotomiques qui, en général, marquent les études eschyliennes : justice-injustice, pessimisme, optimisme. Le cosmos d’Eschyle est le Tout. Les souffrants sont les élus. Les Érinyes sont les Euménides. »

 

Note de la librairie :

Afin de démontrer que l’œuvre d’Eschyle constitue un « cosmos » à lui tout seul, et après avoir étudié l’évolution de la signification de ce terme depuis les philosophes présocratiques, Bernard Deforge consacre une partie à inventorier, classer et discuter l’œuvre perdue du poète, travail immense et difficile. C’est ensuite la capacité de ce dernier « de nous conduire constamment hors du cadre spatio-temporel » qui est analysée.

Cette ouverture sur le monde se réalise grâce à l’utilisation de trois techniques formelles (les récits, les rêves et les prophéties et pressentiments) qui fait voyager le lecteur des murs de Troie au roc de Scythie, « lieu du supplice de Prométhée », en passant par la terre d’Asie. Une troisième et dernière partie explore la conception eschyléenne du divin. Abondamment fourni en notes, cet ouvrage contient également un index des passages cités, un index des mots clés et une importante bibliographie.

 

Extrait :

Sur Eschyle : « De l’homme Eschyle, dont nous interrogeons depuis bien des années l’œuvre mutilée, et les quelques faits biographiques aussi que l’Antiquité nous a transmis […], nous savons si peu de choses qu’il faut assurément beaucoup de ferveur pour fonder sur lui et sur son œuvre quelques certitudes. […] Il nous semble tout d’abord que c’est être étrangement sceptique à l’égard de l’intelligence et de la curiosité du « créateur de la tragédie » que de mettre en doute la connaissance qu’il avait de son temps : nous voulons dire non seulement les événements athéniens, grecs, et ceux de l’ensemble du monde connu d’un Athénien du Ve siècle – voyageur, de surcroît -, mais aussi les faits culturels passés et présents, les grandes œuvres de la culture grecque antérieure et contemporaine, œuvres poétiques, œuvres philosophiques et scientifiques jusqu’aux doctrines les plus nouvelles ; sur ce point, seule la considération des dates est un critère sérieux : ce qui s’est passé, ce qui a existé, ce qui est né dans le monde grec avant 458, date de la victoire théâtrale de l’Orestie et dernière date assurée de sa biographie, nous sommes en droit de le supposer connu d’Eschyle, sinon parfaitement, du moins comme d’un homme cultivé, attentif au monde. » (p. 27-28)

Mélanie Mougin et Gaëtan Flacelière.

 

 

Vos libraires vous présentent la collection Vérité des mythes. Quelques titres déjà recensés :

 

Vérité des mythes: Le papyrus de Derveni ou Orphée sauvé des flammes

  Vérité des mythes: La Quatrième fonction ou les figures du Non-Ordre

  Vérité des mythes: Aristophane / Le personnage du mythe au théâtre

Vérité des mythes: Les lamelles d'or orphiques, La fin du monde

 

 

 

 

 

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