Suite à la demande de quelques personnes qui souhaitaient retrouver en ligne le petit discours que j'ai eu l'honneur de prononcer devant ceux qui ont pu se déplacer pour l'inauguration de la librairie ce lundi 7 novembre 2011, nous vous le proposons donc ci-dessous. Merci à tous pour votre soutien, et votre intérêt.

  

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Bonsoir à tous, et bienvenue dans cette librairie historique entièrement rénovée pour cette rentrée 2011, restaurée pourrait-on dire même, et dans laquelle nous sommes réellement heureux de vous retrouver, ou vous rencontrer ce soir.

Il me semble effectivement important d’honorer cette réfection comme le symbole d’un désir fort de continuer à perpétuer coûte que coûte une mission intellectuelle tout à fait liée à celle de notre maison-mère, les éditions des Belles Lettres : à savoir défendre, transmettre et entretenir l’un des derniers, si ce n’est le dernier sanctuaire de toutes les bases de nos humanités et de nos diverses civilisations.

C’est en effet dans cette librairie, ouverte depuis 1926 à cet emplacement actuel, que se côtoient de façon tout à fait unique tous les textes publiés et disponibles de littérature, d’histoire, de philosophie, de poésie, de géographie mais aussi de sciences, de géométrie, d’architecture et j’en oublie, depuis que l’écriture existe, et jusqu’à la Renaissance, avec un effort bien entendu prononcé sur les premiers siècles s’étendant jusqu’aux environ de 700 après J.-C.

J’insiste sur la volonté de créer un ensemble, continuellement enrichi, qui reflèterait ce monde ancien essentiel, pas seulement centré sur le berceau méditerranéen mais représentant le plus possible une antiquité mondiale.

Bien entendu, si nous sommes historiquement la librairie éditoriale des Belles Lettres, et représentons en rayon la totalité de son fonds d’érudition, il me semble pertinent de préciser que nous sommes depuis de nombreuses années, et toujours dans cette volonté d’arche de Noé sur le déluge moderne, en possession de la majorité des ouvrages de tous les éditeurs francophones possédant un catalogue afférant à ces domaines, ainsi que de pratiquement toutes les éditions des presses universitaires référentes anglo-saxonnes. Nous développons également nos rapports avec les éditeurs allemands et italiens, et sommes fiers de proposer des revues spécialisées de grande qualité telles la belge Kernos, ou encore Pallas ou Dialogues d’histoire ancienne pour ne citer qu’elles.

D’un point de vue pratique, la restauration a permis, en s’inspirant de clichés retrouvés datant de 1935, de révéler l’ambiance studieuse et sérieuse qu’implique un tel fonds en conservant ces beaux meubles de bois massifs qui restent inchangés mais qui ont été rendus plus praticables. Nous tenions à vous proposer un écrin à la hauteur des exigences et de la passion qui président à l’élaboration du moindre de ces volumes. Mais nous voulions dans le même temps que s’instaure une agréable ambiance de cohabitation bienveillante entre les ouvrages très spécialisés à destination d’un lectorat professionnel et érudit, et ceux qui tendent des mains amies à un lecteur moins avancé mais motivé pour découvrir des domaines qui piquent sa curiosité. De la même façon nous tenons, avec mon collègue Gaëtan Flacelière, à toujours adapter nos conseils et nos services à chacun de celui ou celle qui franchit cette porte et sommes tout à fait ravis, modestement, des défis intellectuels qu’une telle position face à ces ouvrages, et à leurs lecteurs, implique.

Je voudrais rendre ici hommage à quelques-unes de ces questions posées,  qui sont à elles-seules révélatrices des attentes qui subsistent encore et de notre responsabilité à y répondre, car sous des abords anecdotiques, elles composent elles-aussi une partie de cet ensemble, cet univers propre qui formait le monde d’avant, et qui s’invite pour interroger le nôtre, et inversement.

Ainsi de ce psychiatre qui doit intervenir pour une conférence sur le masochisme féminin et nous demande d’en chercher la trace dans la mythologie grecque, alors qu’un ingénieur s’interroge sur les miroirs ardents d’Archimède.

Ainsi de ce géographe qui recherche toutes les mentions possibles de la Crète chez les géographes antiques, pendant qu’un médecin recherche comment étaient gérées les épidémies dans l’Antiquité.

Un jeune homme me demande ce que m’inspire son mémoire  sur le regard porté sur les tyrans antiques au siècle des Lumières, une femme cherche pour un deuil d’enfant frappant sa famille des textes forts de consolation.

Un autre se lamente de ne pouvoir aider son fils pour son exposé sur les crocodiles antiques, tandis qu’un écrivain renommé vient chercher des portraits de bêtes et que quelques politiques cherchent l’inspiration dans les modèles athéniens, ou romains, c’est selon.

Un jeune avocat se lance dans une démonstration de joute oratoire sur un sujet improvisé en se targuant de s’inspirer des maîtres de l’éloquence à l’ancienne, alors qu’on me demande une méthode simple pour apprendre le sanskrit.

Une descendante d’un auteur classique slave cherche des résonnances de l’histoire de ses ancêtres dans le berceau méditerranéen alors qu’un garçon de neuf ans m’indique un peu sèchement que des quatre ouvrages que je lui propose sur Alexandre le Grand (pourtant pour adultes), il en a déjà lu trois.

Un Russe spécialisé en polémologie romaine cherche des reconstitutions de costumes, un Roumain veut s’initier aux néoplatoniciens, un Japonais nous demande une saga médiévale islandaise, un Brésilien s’intéresse à la sulfureuse Théodora, épouse du cruel Justinien.

Bien entendu, cette liste ne saurait être exhaustive.

Ceci entraîne immanquablement, et nous ne saurions nous en plaindre, des discussions mémorables, où nous apprenons souvent autant que notre interlocuteur et échangeons les secrets de boutique.

Je me souviendrai par exemple longtemps de tel professeur d’histoire entrant avec des étoiles (contagieuses) dans les yeux pour s’emparer fiévreusement des Fragments d’Archiloque et me sommer d’en lire un sur l’heure, qui  lui avait changé la vie. C’était effectivement un magnifique fragment, dont je n’avais pas encore pris connaissance. Je le partage avec vous à mon tour :

Cœur, mon cœur, confondu de peines sans remèdes, reprends-toi. Résiste à tes ennemis: oppose-leur une poitrine contraire. Ne bronche pas au piège des méchants. Vainqueur, n'exulte pas avec éclat; vaincu, ne gémis pas prostré dans ta maison. Savoure tes succès, plains-toi de tes revers, mais sans excès. Apprends le rythme qui règle la vie des hommes [ Il insistait ici en savourant chaque mot : « Apprends le rythme qui règle la vie des hommes, c’est absolument magnifique ! »]... puisque tes propres amis te torturent, mon cœur.

Il envisageait d’ailleurs de se le faire tatouer sur le bras, un peu raccourci, toutefois !

Je lui troquai sa trouvaille illico contre les vitupérations non moins enfiévrées d’un Grégoire de Nazianze, et nous repartîmes quitte (ou presque).

Parfois, comme bien souvent dans les caprices de l’esprit et de son fidèle serviteur le livre, un client me demande tout ce que je peux avoir sur les Gaulois et à la suite d’une discussion assez digressive, repart avec La Grève d’Ayn Rand, ou Les Essais de Philippe Muray,  qui n’étaient pas exactement dans la bibliographie type d’un tel domaine. Mais qu’importe puisqu’il y consent, et que tout est lié, soudain !

Ces discussions permettent à des clients de se rencontrer lorsqu’ils s’entendent, d’échanger entre eux lorsqu’ils sont intéressés et produisent cet effet passionnant, (quand bien même nous ne sommes pas dans une bulle de passéistes hermétiquement close, mais bien parmi les bâtisseurs de passerelles), qui consiste en une forme de résistance lumineuse, cherchant la concorde entre les idées et les modèles du passé, et l’incroyable mutation frénétique de nos deux derniers siècles.

Je m’aperçois que les lecteurs, clients, collègues et parfois amis qui habitent ces lieux possèdent tous, lorsqu’ils consentent à s’y abandonner, une fièvre rieuse, une assurance secrète. Celles de ceux qui ont vu s’ouvrir les tiroirs pleins de promesses de savoirs, de richesses impossibles à taxer ou épuiser, qui savent que l’effort qu’ils demandent pour y pénétrer est à la hauteur des espérances qu’ils rendent. Et qui sont infusés de cette humilité conjointe, qui accepte qu’il n’y aura plus d’ennui peut-être, mais pas assez de jours pour tout observer et comprendre. Et qu’importe, il faut se remettre en route, déjà !

Nous sortons d’ailleurs parfois de nos murs. Nous pouvons ainsi représenter nos couleurs lors de congrès d’économie ou de management d’entreprise, lors de rencontres sur la médecine ou le théâtre antiques ou encore auprès des sinologues du Collège de France ou des spécialistes de l’Amérique précolombienne. Ces services sont intégralement pris en charge par nos soins, alors n’hésitez jamais à les solliciter.

Grâce à cette réfection et à des locaux bien plus praticables, nous allons organiser ici même régulièrement des évènements dont la liste pour cette fin d’année, encore en élaboration, sera transmise sous peu par le biais de notre blog, des réseaux sociaux sur lesquels nous sommes inscrits (Twitter, Facebook) et via la newsletter du site des Belles Lettres. Toutes vos suggestions sont bienvenues, et dans la mesure du réalisable, nous nous efforcerons d’y donner entière satisfaction.

Avant de laisser la parole à Jean-Christophe Saladin qui nous fait l’honneur et l’amitié d’être à nos côtés pour présenter son impressionnant projet de traduction des Adages d’Érasme, j’attire votre attention sur notre sélection de livres sur tables (1) qui pourrait, en tenant compte des réajustements nécessaires à la personnalité et aux attentes de chacun, constituer le socle solide et rassurant de toute culture « humaniste » oui bien sûr, mais pourquoi pas simplement humaine, afin de se connaître, de connaître nos origines et de les partager, d’y puiser l’essence rare qui fait tourner l’esprit de ce monde dans une obscurité passagère.

Je ne peux terminer sans avoir une pensée prononcée pour notre regretté directeur général (à l'édition des collections d'érudition aux Belles Lettres), Alain-Philippe Segonds, qui portait cette librairie dans son cœur et nous gratifiait quotidiennement ou presque de sa présence malicieuse et de son humour généreux. Son excitation à découvrir de nouvelles parutions n’avait d’égale que la ferveur elle-aussi contagieuse avec laquelle il nous encourageait perpétuellement à tenir bon devant l’avalanche intimidante de savoirs à absorber, des références à trier, et nous lui devons, car je parle au nom de mes autres collègues également, cette certitude joyeuse et sereine qui fait fermement face aux difficultés de notre métier et de sa spécialité par les temps qui courent. J’espère que cette librairie dans sa nouvelle présentation lui plaira, d’où qu’il puisse la voir. Il fait partie des mémoires vivantes qui font ce lien si attendu entre les époques, car, oui, son esprit est bien vivant entre ces murs grâce également aux nombreuses collections et ouvrages auxquels il a collaboré étroitement.  

Mesdames, messieurs, pour conclure je dirai que la lueur persistante de cet esprit antique a toujours veillé même à travers les plus sombres époques, comme disait Pierre Grimal. Et je crois pouvoir dire que nous sommes tous, ici, ce soir, dans la volonté commune de l’entretenir patiemment jusqu’à sa nouvelle renaissance.

Paméla Ramos, Paris, le 07 novembre 2011.

 

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(1) Tables que nous gardons en place jusqu’aux Fêtes, pour les intéressés n’ayant pu se joindre à nous ce 7 novembre.

 

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