Su Shi, Commémorations

 

 

1e partie : le genre de la commémoration.

 

 

 2e Partie : Su Shi ou la vie dans l’art

 

Marie-José d’Hoop

 

J’aurais aussi aimé parler de la peinture et de la musique : je n’ai trouvé chez Su Shi aucun texte sur la musique qui, personnellement, me passionne.

 

Stéphane Feuillas

 

En fait, Su Shi ne connaît pas très bien la musique. Il n’en a pas de pratique personnelle.

 

Marie-José d’Hoop


Nous allons donc parler de la Commémoration n°30 sur les bambous et la n° 58 sur le portrait et la façon de saisir l’esprit des gens, ce qui va nous amener à la conception de l’esthétique de Su Shi .

 

Stéphane Feuillas

 

Su Shi conçoit l’art en inventant une esthétique et en indiquant clairement que l’art est une voie pour atteindre l’Absolu. Il n’y a pas que la pratique morale confucéenne qui permette de le rejoindre, la pratique artistique en est aussi une manière, l’absolu étant une sorte de naturel poussé à sa limite ; c’est en fonction de cette visée qu’il construit sa réflexion sur l’art. Et cet aspect important de l’apprentissage par l’art est mis en avant dans la commémoration n°30 :  l’intériorisation de ce que l’on peint, par la pratique méditative. Pour peindre un bambou il faut d’abord avoir fait naître en soi le bambou.

 

Marie-José d’Hoop

 

D’ailleurs Su Shi parle du « devenir-bambou », il faut avoir complètement intégré l’objet que l’on peint…

 

Stéphane Feuillas

 

C’est l’objet du développement.

 

Marie-José d’Hoop

 

Mais cela pose un problème, quand vous peignez vous fixez une image à un moment donné et vous ne pouvez plus la transformer indéfiniment, or Su Shi accorde beaucoup d’importance au devenir du bambou, aux nœuds de la croissance qui sont insaisissables, à l’impossibilité matérielle de fixer ce devenir.

 

Stéphane Feuillas

 

Quand on peint un bambou, on peint plusieurs bambous, on en peint sous des formes multiples, des jeunes bambous, en train de croître, en hiver , en été, cela permet de démultiplier les images du bambou et de saisir à travers ces multiples forme ce qu’est le « Li », le principe organisateur qui fait que cette chose est un bambou, un principe de transformation que l’on trouve dans la forme embryonnaire du bambou et qui s’exprime de manière définitive dans la croissance maximale.

 

Marie-José d’Hoop

 

 «Ces bambous n’ont que quelques pieds de haut mais leur propension les porte à s’élever à 10 000 », écrit-il.

 

Stéphane Feuillas

 

Il faut percevoir dans le bambou non pas une représentation statique, mais un mouvement d’ensemble, de croissance et de transformation. Ce qu’il peint, c’est le bambou dans sa capacité d’évolution, ce qu’il pourrait être dans d’autres environnements.

Marie-José d’Hoop

 

Nous allons parler d’une autre Commémoration, la n° 58, dans laquelle Su Shi s’attache à la représentation humaine, au portrait. Il parle de rectifier un sourcil, de transmettre l’esprit, est-ce la même idée, la même conception esthétique que pour les bambous ? Rectifier un sourcil, est-ce la même idée que peindre ?

 

Stéphane Feuillas

 

Su Shi essaie de traduire la singularité de chaque individu peint dans un portrait. Elle n’est pas liée, selon lui, à une représentation réaliste mais à un détail significatif qui fait que tout à coup la forme complète émerge. Il donne par exemple l’image de son visage projetée sur un mur : l’ombre du visage de Su Shi, ses contours, est tracée au pinceau, et les personnes qui regardent ces contours reconnaissent immédiatement Su Shi. Ainsi il y a bien quelque chose de caractéristique qui se traduit par une représentation à peine amorcée du type de l’esquisse.

 

Marie-José d’Hoop

 

N’est-ce pas simplement le talent ? Car il touche du doigt le talent de l’artiste ou l’absence de talent du non-artiste difficilement analysable?

 

Stéphane Feuillas

 

Ce talent est dans le regard.

 

Marie-José d’Hoop

 

Il est dans l’intention et dans le regard. C’est, pour les bambous, comment matérialiser une intention. C’est une rare difficulté.

 

Stéphane Feuillas

 

Il y a évidemment des problèmes de technique picturale. Su Shi indique dans d’autres textes qu’il y a des techniques de représentation de l’eau qu’il qualifie de « mortes » car elles ne rendent pas compte du mouvement. Le propre de l’artiste est d’en inventer de nouvelles, de représenter ce qui anime la réalité, de transcrire ce principe de transformation. C’est en cela que la peinture peut être une voie d’accès à l’Absolu.

 

Marie-José d’Hoop

 

Il y a toujours une limite, une impossibilité qui tient peut-être à la nature humaine. On atteint la Voie que vous appelez l’Absolu (c’est peut-être la même chose), toujours une impossibilité. Il existe d’autres peintures que celles de l’époque de Su Shi, de grandes peintures, de grands talents, donc il ya plusieurs façons de refléter cet Absolu. Comme en musique, musique orientale, occidentale, de l’Antiquité à nos jours… Comment qualifie-t-on le talent réel proportionnellement aux autres ? C’est là une vraie difficulté.

 

Stéphane Feuillas

 

L’Absolu, la Voie, sont dans leur principe liés à la conception du changement. Ce n’est donc pas quelque chose de représentable, c’est plutôt un dynamisme. Ce dynamisme s’exprime dans des formes multiples et Su Shi essaie de privilégier l’expression multiple du mouvement. Il considère que les techniques sont des outils valables pour transmettre l’esprit tant qu’elles ne sont pas devenues des modèles ou des règles, tant qu’elles portent quelque chose de vif, de nouveau. Une fois que les techniques sont devenues des façons obligées de peindre, elles sont sans intérêt et il faut en inventer de nouvelles. Au fond, l’art est pour lui l’invention de techniques nouvelles pour transmettre la variété de l’univers et du vivant.

 

Marie-José d’Hoop

 

Maîtriser la technique à merveille pour la dépasser et créer autre chose.

 

Stéphane Feuillas

 

C’est un art de la contrainte constamment porté à sa limite.

 

Marie-José d’Hoop

 

Effectivement, c’est très important chez Su Shi. Il s’accommode à merveille de la contrainte, on dirait qu’elle lui est nécessaire et il parvient à travers elle à une très grande liberté, allant toujours jusqu’à l’extrême limite, parfois même jusqu’à la transgresser… C’est ce qui le rend particulièrement intéressant.

 

Stéphane Feuillas

 

Cela se manifeste dans tous les aspects de sa vie.

 

Marie-José d’Hoop

 

Dans l’introduction, vous parlez des vies de Su Shi comme s’il avait plusieurs vies en une. Pourriez-vous retracer les événements importants de sa carrière.

 

Stéphane Feuillas

 

Oui, j’avais mis le mot « vie » au pluriel. Tout d’abord Su Shi ne conçoit pas sa vie comme orientée mais comme une réaction à diverses incitations extérieures, tantôt heureuses tantôt douloureuses. Il ne conçoit pas sa vie dans une construction biographique ; elle répond à des soubresauts dus en grande partie à l’époque et auxquels il réagit. Il est reçu premier aux examens mandarinaux à moins de 20 ans, devient immédiatement une gloire nationale et jouit d’un grand prestige. Cela lui donne une forme d’arrogance et il va être, pendant la première période de sa vie, un conformiste dans la mesure où il a réussi dans un système particulier, le système des examens. Il essaie en effet de défendre ce qui a été pour lui un moyen d’ascension sociale considérable, système mis à mal par les réformes lancées en 1068.

 

Marie-José d’Hoop

 

Je pense que c’est propre à la jeunesse, on a tendance à foncer et à réfléchir après. Vous dites d’ailleurs : « Il est 2ème  aux examens, la première place n’étant pas attribuée. ». Quand on débute dans la vie et la découvre, on a une certaine tendance à perpétuer le système qui vous a amené là, ensuite seulement on réfléchit avec la maturité.

 

Stéphane Feuillas

 

Progressivement Su Shi se familiarise avec l’exercice du pouvoir : il est envoyé dans les provinces. Là, il découvre des situations très éloignées de la vie à la cour et à la capitale qu’il a menée jusqu’alors. Il se retrouve en particulier à partir de 1074 dans un désert culturel dont il faut bien qu’il fasse quelque chose. Il se met donc petit à petit à l’écoute des populations et de leurs besoins. Commence une œuvre de fonctionnaire véritable avec le souci confucéen par excellence, le souci du peuple. Cette première approche va l’obliger à prendre des positions politiquement fortes, des positions qui s’opposent aux mots d’ordre de la cour. Ainsi il est ramené manu militari à la capitale à la fin de l’année 1079, est obligé de se justifier dans un procès fait sur certains de ses poèmes satiriques, procès à l’issue duquel il est condamné  à mort et voit sa peine commuée par l’empereur en bannissement. Dans cette période – il a une trentaine d’années – il ne sait pas combien de temps va durer son exil  (quatre ans en fait). Cela l’oblige à un véritable aggiornamento de sa pensée. Il est totalement déclassé, obligé, sans subsides stables, de nourrir un clan important et connaît assez brutalement les difficultés de la vie quotidienne. Mais à terme, il se dit : « Puisque je suis là, autant en tirer parti ! » et commence alors à réfléchir en profondeur à ce qui l’a mené là, à ce qu’il avait appris mais insuffisamment médité. Il reprend l’étude des classiques et produit désormais une œuvre originale.

 

Marie-José d’Hoop

 

C’est là qu’il commence à écrire ? A-t-il déjà écrit avant ?

 

Stéphane Feuillas

 

Il a déjà écrit mais à partir de cette période, sa littérature poétique et son œuvre en prose changent d’orientation. Elles sont davantage tournées vers des questions essentielles, question d’identité, de la définition même de la vie : Qu’est-ce que ça signifie au fond de traverser la vie et comment la traverse-t-on ?

 

Marie-José d’Hoop

 

C’est le propre de la maturité… Su Shi n’a-t-il écrit que les commémorations et d’autres textes plus administratifs, réglementaires ? A-t-il écrit d’autres textes littéraires ?

 

Stéphane Feuillas

 

C’est un poète majeur. On dispose de plus de 2000 poèmes dont certains considérés comme des chefs-d’œuvre de la littérature de la dynastie des Song. Il écrit aussi dans un genre particulier qu’il va porter à sa perfection, ce qu’on appelle des poèmes à chanter, des paroles de chansons sur des airs connus ou en vogue à l’époque, manière d’échapper à la contrainte très grande des formes poétiques classiques ; il renouvelle ce genre en y introduisant des thématiques nouvelles (l’amitié qui remplace le thème plus traditionnel de l’amour, mais aussi des réflexions philosophiques).

 

Marie-José d’Hoop

 

J’ai remarqué dans les Commémorations que l’amitié est souvent évoquée, l’amour jamais. Amitié, poésie, oui, mais sur la vie sentimentale et l’amour, il n’y a rien. Peut-être dans d’autres textes ? Est-ce le propre de la littérature chinoise ?

 

Stéphane Feuillas

 

Les mariages sont des mariages arrangés entre clans et dans les relations entre maris et femmes la dimension de l’amour est rarement évoquée.

 

Marie-José d’Hoop

 

Les relations amoureuses doivent pourtant bien exister !

 

Stéphane Feuillas

 

Elles existent (et certains poèmes en attestent ou des récits), elles existent aussi dans les relations de concubinage par exemple. Su Shi lui-même va recueillir une jeune femme qu’il éduque et dont il aura un enfant ensuite. Pour cette femme, il va écrire de beaux poèmes d’amour. Cette dimension de l’amour devient de plus en plus présente avec la littérature de XIIIe et du XIVe siècle. L’ordre de l’intime qui pose problème dans la littérature chinoise classique, devient le sujet de pièces de théâtre ou de nouvelles. Su Shi, lui,  ne parle pas directement d’amour mais l’amitié pour lui et en particulier dans ses paroles de chanson, se dit dans les termes de l’amour…

Pour en revenir aux œuvres de Su Shi, il ya aussi une littérature très importante de commentaires philosophiques des classiques ou de textes plus théoriques. En particulier, son commentaire au Classique du changement dans lequel il développe sa conception de la transformation et du devenir et une approche très originale de l’émotion : l’émotion comme signe de la nature profonde d’un individu. Cette théorie va à l’encontre d’une grande partie de la tradition chinoise qui a tendance à dévaloriser les émotions… Il y a encore toute une littérature administrative à laquelle il attache beaucoup de soin et où il montre ses compétences en matière fiscale, juridique, économique.

Ainsi à  la suite de son premier exil, Su Shi est rappelé à la cour où il occupe des positions assez importantes, mais là encore il a appris de son exil à regarder les situations pour ce qu’elles sont et à beaucoup de mal à se situer dans un clan ou une faction. Il est donc très vite en porte-à-faux avec les groupes (réformateurs contre « conservateurs ») qui s’opposent à l’époque et il fait le choix de quitter la cour assez rapidement. Il devient le gouverneur de la ville de Hangzhou, capitale de la Chine sous les Song du Sud, où il accomplit une grande œuvre de fonctionnaire et laisse des traces concrètes de son passage comme une digue qui porte encore son nom. En 1094 avec le retour de la faction réformatrice, est à nouveau banni, puis en 1097, relégué encore plus loin sur l’île de Hainan.

 

Marie-José d’Hoop

 

Meurt-il en exil ou est-il réhabilité avant de mourir ?

 

Stéphane Feuillas

 

Il meurt sur le chemin du retour. En 1100, un nouvel empereur monte sur le trône et Su Shi bénéficie d’une amnistie.

 

Marie-José d’Hoop

 

À quel âge meurt-il ?

 

Stéphane Feuillas

 

À 64 ans. Dans ce parcours, il a appris progressivement à se livrer à l’inconnu et à réagir de la manière la plus bénéfique pour lui mais aussi de la manière la plus harmonieuse dans les situations qu’il rencontre. Il passe d’une individualité sûre d’elle-même, forte de sa jeunesse et de ses talents pour devenir quelqu’un qui s’est évidé de ses particularités et ne réagit plus aux situations qu’en fonction de ce qui est pour lui le cœur même de la réalité : le sentiment, l’émotion la plus décantée possible, la moins orientée par les intentions.

 

Marie-José d’Hoop

 

Ce que je trouve étrange, en fait, c’est que vous avez largement pointé l’importance de l’émotion alors qu’à cette époque la littérature est contrainte, faite de genres de circonstances. L’émotion est la chose à laquelle on s’attend le moins. Cela sonne assez romantique et c’est assez paradoxal.

 

Stéphane Feuillas

 

Oui, c’est assez paradoxal mais aussi assez subversif. Su Shi fait le choix de réfléchir à l’émotion,  essayant de lui redonner un sens positif. Une véritable émotion est une réaction quasi naturelle à une situation ; et si cette réaction est effectivement naturelle, débarrassée de toutes les contingences liées à l’histoire personnelle d’un individu, à son savoir, son talent, à son tempérament, ce qui reste, cette chose quasi instinctive est selon lui à même de susciter de l’empathie et donc de l’harmonie.

 

Marie-José d’Hoop

 

Mais si elle est débarrassée de tout, ce n’est plus de l’émotion. Il n’y a même plus d’émotion !

 

Stéphane Feuillas

 

En fait, si, mais autrement pensée. Cette réaction est énergétique, elle est le dynamisme même du vivant, la nature qui s’exprime en moi. En débarrassant le sentiment et l’émotion de tout ce qui les parasitent, il reste quelque chose qui est une énergie pure…

 

Marie-José d’Hoop

 

… qui est le qi, le souffle vital.

 

Stéphane Feuillas

 

Le terme n’est pas le même chez Su Shi, mais l’idée est la même.

 

Marie-José d’Hoop

 

C’est donc une émotion débarrassée de tout sentiment. 

 

Stéphane Feuillas

 

Ou au sens étymologique, une é-motion, quelque chose qui sort d’autre chose qui se met en mouvement et exprime l’élan vital. Et pour l’époque, c’est terriblement subversif.

 

Paris, mars 2011.

 

 

Disponibles à la librairie :  

 

Su Shi, Commémorations 

Su Shi, Commémorations, texte établi, traduit et annoté par Stéphane Feuillas, Les Belles Lettres, coll. Bibliothèque chinoise, 2010, 591 pages, 35 €.

 

Voir également :

 

 

Les dix-neufs poèmes anciens

Dix-neufs poèmes anciens, texte établi, traduit et annoté par Jean-Pierre Diény, Les Belles Lettres, coll. Bibliothèque chinoise, 2010, 156 pages, 25 €.

 

Les autres titres de la collection chinoise.

 

 

Kamenarovic, La Chine classique  

Ivan P. Kamenarovic, La Chine classique, Les Belles Lettres, coll. Guide Belles Lettres des Civilisations, 1999, 288 pages, 17,50 €.

 

Les autres guides des civilisations.

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