Rappel de la première présentation de ce « Printemps chinois » à la librairie : Yi I, Principes pour éduquer les jeunes gens, entretien avec Isabelle Sancho.  

 

 

Sushildsf-song-ss14

 Réponse à un poème de Qin Guan (1049-1100) Calligraphie de Su Shi.

 

 

Après une courte introduction et présentation de l’ouvrage concerné, nous vous proposons un nouvel entretien mené par Marie-José d’Hoop, la co-fondatrice de la collection Bibliothèque chinoise aux Belles Lettres, conversation libre en deux parties avec le traducteur Stéphane Feuillas.

 

 Su Shi, Commémorations

 

À propos des Commémorations de Su Shi (paru en 2010) :

 

De la vaste pratique scripturaire des lettrés chinois, on retient le plus souvent quelques textes insérés dans des anthologies littéraires, détachés de leur contexte de rédaction et laissés dans une ignorance relative des petites formes auxquelles ils appartiennent. Or, une telle habitude de lecture, dans les langues occidentales, produit un effet de distorsion, accréditant l’image d’une littérature douce-amère, préoccupée de recherche intérieure, ouverte aux mystères naturels et aux expériences de sagesse.

Sans nier cette orientation possible, le présent volume propose de montrer, à travers un auteur et sa pratique d’écriture dans un genre, un lettré au travail. Su Shi (1037-1101), l’un des plus grands prosateurs, poètes et penseurs de la Chine des Song, a en effet, sa vie durant, manié la forme de la commémoration, pièce brève, originellement destinée à être gravée sur stèle pour saluer l’érection d’un bâtiment officiel ou d’une demeure privée, qu’il ouvre à de nouvelles thématiques : éloge d’administrateurs compétents et vertueux, récits de promenades, considérations politiques, relectures de l’histoire, notes plus autobiographiques sur le statut même du lettré, variations bouddhiques ou taoïstes sur l’Absolu, découverte des vertus de l’art.

 Tour à tour prudentes, narquoises, érudites, précises ou empreintes d’autodérision, les soixante et une commémorations brossent le portrait d’un esprit libre, soucieux de mettre sa pensée en conformité avec ses actes, prompt à révoquer les savoirs révolus au contact de l’expérience, attaché à construire une éthique communautaire et à restituer, au-delà des oppositions de doctrine, la mission confucéenne par excellence : apprendre à être un homme.

 

 

1ère partie : le genre de la commémoration

 

 

Marie-José d’Hoop

 

Si vous en êtes d’accord, j’aimerais concevoir cette conversation comme une promenade littéraire à travers les « Commémorations » de Su Shi ; vous commencez dans votre introduction par un mot qui revient souvent, le mot « rhapsodie », pour moi qui suis musicienne amateur plutôt utilisé dans le vocabulaire musical, pourriez-vous nous en donner la définition en littérature et est-elle applicable à l’œuvre de Su Shi ?

 

Stéphane Feuillas

 

Ce terme est déjà utilisé pour évoquer une suite poétique dans la littérature antique grecque avec thème musical, variations, et coqs à l’âne fréquents. Pour Su Shi, c’est un genre littéraire qu’il développe : ce sont des poèmes psalmodiés ou chantés, des œuvres littéraires en prose où il mêle volontairement différentes argumentations, ce qui donne au texte une sorte d’harmonie assez complexe.

 

Marie-José d’Hoop

 

Ce volume s’intitule « Commémorations », terme et genre littéraire inconnus en Occident. J’y ai trouvé des textes variés, écrits pour des occasions différentes, et vous écrivez d’ailleurs dans votre introduction que toute la littérature impériale est une littérature contrainte, une littérature de circonstance, mais quand on lit Su Shi on ne s’en aperçoit absolument pas. On a l’impression d’entrer dans une nature foisonnante, une sorte de forêt vierge où la nature est présente en permanence et le lecteur oublie ce genre contraint et de circonstance, cette littérature de commémoration.

 

Stéphane Feuillas

 

C’est un genre ancien, une forme brève qui se développe au IIIe siècle ap. J.-C., et qui commémore l’érection d’un bâtiment administratif, avec des éléments obligés dans l’écriture : description du lieu, datation de la construction, indication précise du maître d’œuvre, portrait en creux du concepteur. Cette forme d’écriture administrative va évoluer grâce à d’autres textes qui vont élargir le genre à d’autres thématiques : voyage, exil, ou fantastique. Au XIe s., Su Shi va porter le genre jusqu’à la limite de ses ressources thématiques, introduisant des réflexions sur l’érection de bâtiments privés, sur l’art, la politique, la philosophie, produisant aussi des textes administratifs, des rapports d’activité de fonctionnaires.

Globalement, dans un genre très contraint, Su Shi essaie d’exprimer le maximum de son individualité et va livrer des textes extrêmement variés, portraits d’un homme au travail dans ses activités professionnelles et privées , dans son rapport au bouddhisme, à la philosophie, à l’art ; Il donne encore à lire des textes autobiographiques, parfois à la lisière du fantastique. Sa pratique du genre est kaléidoscopique : elle reflète un esprit exceptionnel dont toutes les expériences peuvent être mises en texte et commémorer une occasion particulière, quelque chose à saluer, dont il faut se souvenir car ce quelque chose ouvre des perspectives nouvelles.

 

Marie-José d’Hoop

 

Quand on lit la définition du genre littéraire de la commémoration, on est un peu inquiet, on craint un texte sec et administratif. En fait ce genre a évolué et Su Shi y met tout autre chose : après un texte très personnel généralement assez court, il écrit cinq lignes à la fin, un peu comme l’envoi à la fin des ballades de Villon si j’ose la comparaison, et parfois il s’en passe totalement il dit, en substance, la commémoration, je n’ai pas envie de l’écrire, je n’ai pas le temps, passons à quelque chose de plus intéressant. Ou alors il l’expédie en quelques lignes pour s’en débarrasser. Il ne faut pas se laisser rebuter par le terme de « Commémorations », Su Shi en fait tout autre chose et vous également, votre traduction littéraire est écrite dans un langue très belle, très poétique et fluide, on peut parfaitement lire le texte seul, en continu, sans rien connaître à la Chine, en lisant un minimum de notes, j’exagère un peu soit, mais la traduction est une belle lecture à elle seule.

Ci-dessous un exemple de simplicité et de pureté qui pousse à la méditation.

 

« Je trouvai au sud de la ville un monastère connu sous le nom de Temple de la Paix de l’Etat. Les forêts y étaient belles, les bosquets de bambous vigoureux ; autour, bassins, pavillons et belvédères. J’y allais presque chaque jour brûler de l’encens et je restais là, assis en tailleur et silencieux, et m’examinais en profondeur ; je m’oubliais et les choses disparaissaient, le corps et l’esprit me parurent vides, je me demandais d’où venait la poussière de mes crimes et ne trouvais rien. L’espace de ma pensée devint limpide et clair, la crasse de mes habitudes me quittait, je retournais l’étoffe et la doublure des choses, tout était aboli, plus rien ne me retenait. Ce fut une joie secrète qui dura cinq années. Je partais à l’aube et revenais à la tombée de la nuit. »

 

Stéphane Feuillas

 

Su Shi est accusé d’un crime, il est banni et je cite encore : « Après avoir sommairement réglé la question du logement et m’être assuré de provisions de vivres et de vêtements tout juste suffisantes, je fermai ma porte et ne reçus plus personne, je rassemblai et convoquai mes esprits, me retirai pour méditer, et cherchai la direction qui me permettrait de m’amender et de me renouveler intérieurement. Je fis un retour sur ma conduite, mes motivations et mes actes passés, [et m’aperçus que] qu’aucun n’était conforme à la Voie. Ce n’était pas seulement ma [conduite] récente qui m’avait valu d’être incriminé ! Mais en voulant m’amender sur un point, je craignais d’en omettre un autre. Je cherchai méthodiquement un [moyen d’en sortir] et me vint un infini regret. Alors, je poussai un long soupir de dépit : « [Ta] Voie ne te permet pas de conduire tes souffles, [ta] nature ne suffit pas à vaincre tes habitudes ! Tu ne sarcles pas à la racine mais émondes les branches. Même si aujourd’hui tu changeais, à l’avenir tu commettrais les mêmes [erreurs] ! Pourquoi ne pas retourner chez toi et te faire vraiment bonze, rechercher l’Un et te purifier ? » »

 

Marie-José d’Hoop

 

Dans un autre texte Su Shi trouve que la méditation ne sert à rien et là, on a un peu l’impression d’aboutir à une philosophie du non-agir. La sagesse qui vient à la fin de la vie, après avoir été un homme de pouvoir et d’action, est une philosophie, une méditation, et à la fin de ce beau texte il compose une commémoration du genre « Je n’ai pas pu faire autrement, c’est ennuyeux, vous me l’avez demandé alors je le fais, je vous écris une commémoration, mais je n’en avais pas envie, en tout cas pas sous cette forme »  et cette commémoration finale est volontairement a contrario du reste du texte, administrative et ennuyeuse à souhait. C’est une forme d’humour.

 

Stéphane Feuillas

 

Dans ce cas, c’est le prétexte à un récit autobiographique, récit de ses premiers temps à Huangzhou, nouveau lieu d’exil, avec les doutes qui l’assaillent à ce moment là, il vit une véritable crise spirituelle, tout ce qu’il a accompli l’a conduit au bannissement, à la condamnation à mort. Il essaie de s’incriminer de ses fautes, mais plus il s’incrimine, moins il trouve de raisons à cette sorte de culpabilité sans cause et il tente à l’occasion de promenades dans un lieu de se débarrasser de cette culpabilité-là. Ce qu’il commémore c’est le génie d’un lieu qui l’a progressivement libéré du poids d’une faute, il commémore aussi l’accueil qui lui a été fait à Huangzhou et la vie qu’il y a menée, vie qui l’a enrichi malgré le bannissement, les difficultés, les soucis financiers ; désormais elle est plus ouverte à la réalité concrète et moins orientée par l’ambition et le souci de soi. Il médite dans un lieu alors que la méditation est globalement disqualifiée chez Su Shi, mais ici elle prend une forme plutôt positive avec un bémol à ajouter cependant : cette méditation n’est pas statique, elle se fait dans un espace dans lequel il déambule, dans un lieu qui  contribue à un évidement de l’esprit, des préjugés, des conceptions toutes faites qu’il avait. Il  y trouve une nouvelle ouverture d’esprit, une nouvelle fraîcheur pour accueillir les choses. De manière générale, Su Shi privilégie ce type de méditation en opposition à la méditation forcée, active. Il ne peut faire autrement que de se laisser aller à la situation et dans cet abandon,  il découvre qu’il n’est coupable de rien.
Pour ce qui est du non-agir, c’est un peu compliqué pour Su Shi, c’est au fond quelqu’un qui reste confucéen dans l’esprit, il considère le bien commun comme la chose la plus importante.

 

Marie-José d’Hoop

 

On a l’impression que Su Shi est confucéen par conformité à son temps, son époque. C’est un haut fonctionnaire qui a la tentation du bouddhisme et de la méditation, mais qui force et contraint sa nature, son inclination naturelle.

 

Stéphane Feuillas

 

Su Shi a le souci du bien public, son existence est aussi orientée par le bien-être des communautés qui l’entourent. Il est profondément confucéen même s’il a recours à toutes sortes de pensées d’autres obédiences, voire à certaine formes de religiosité populaires, pour être au contact de ces communautés précisément. En fait, il privilégie la non-intervention directe sur les choses  plutôt que le non-agir. Il anticipe sur les événements et tente de les orienter au moment où ils ne sont pas encore totalement réifiés, sont encore dans l’invisible, il propose un mode de conduite qui est modelé sur la transformation naturelle : les choses se transforment, se modifient, mais personne ne sait vraiment comment, ni ne perçoit consciemment ces changements.

 

Marie-José d’Hoop

 

Vous disiez, il a la tentation du bouddhisme, dans un autre texte il le rejette violemment comme une religion parasite, sans intérêt…

Je voudrais parler de la commémoration n°37, le génie dans la fosse à purin, « la demoiselle pourpre des latrines », elle est atypique, énigmatique, et à vrai dire je n’ai pas compris grand chose, pourriez-vous tenter de me l’expliquer ?

 

Stéphane Feuillas


C’est un récit quasi fantastique. Cette femme-esprit entre en communication avec Su Shi, elle l’attend, elle s’adresse à lui. À travers la vie de cette déesse, cette femme qui est devenue une immortelle, qui redescend périodiquement sur terre et investit un lieu, on peut lire, me semble-t-il, un autoportrait comique et dérisoire de Su Shi lui-même. C’est une façon de se décrire comme un être qui a subi un certain nombre d’avanies, comme cette divinité qui est poétesse, musicienne, réduite à nettoyer les latrines. C’est presque une façon de mettre à distance ses propres difficultés de vie en en donnant une image ironique.
C’est aussi un texte à plusieurs lectures qui commémore une fête, fait entrer dans littérature quasi officielle chinoise le monde de la religiosité populaire ; il s’agit aussi, pour lui, d’indiquer qu’il y a de l’inconnaissable, des réalités qui existent sur lesquelles il ne se prononce pas, des phénomènes qu’il se contente d’enregistrer. Cela lui permet d’ouvrir la réalité sur autre chose, sur quelque chose qui vacille, un flou. On ne sait pas comment se présente cette véritable déesse, qui l’anime. Mais cette indistinction correspond à la volonté chez lui de montrer que le réel est loin d’être stable, qu’il y a de multiples possibilités de vies, de réincarnations, de poursuite de soi dans autre chose.

 

Marie-José d’Hoop

 

À la fin de ce texte il n’y a pas de commémoration.

Su Shi termine sèchement

« J’ai noté sommairement son histoire… »

 

Stéphane Feuillas

 

Ce récit fantastique est une transgression presque totale du genre.

 

Marie-José d’Hoop

 

Le genre des Commémorations s’est poursuivi jusqu’à quelle période, a-t-il atteint son apogée avec Su Shi, à quelle période a-t-il décliné et s’est-il éteint ?

 

Stéphane Feuillas

 

À la fin de l’Empire.

 

Marie-José d’Hoop

 

Son Âge d’or, c’est Su Shi.

 

Stéphane Feuillas

 

Oui. Il a fait un tel travail de rénovation et de transgression du genre qu’au fond, la postérité de ce genre est dans le roman, le récit, l’autobiographie des lettrés.

 

La suite demain !

 

Stéphane Feuillas, ancien élève de l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm, est maître de conférences en langue et civilisation de la Chine classique à l’Université Paris Diderot. Spécialiste de la littérature et de la pensée du XIe siècle, il a publié en revue de nombreux articles, édité en collaboration des volumes sur le pouvoir, le jugement et la notion d’individu en Chine ancienne. Il est traducteur aux Éditions Caractères d’un volume d’œuvres de Su Shi intitulé Un Ermite reclus dans l’alcool et autres rhapsodies.

 

 

Retrouvez à la librairie :

 

 

Su Shi, Commémorations

 

Su Shi, Commémorations, texte établi, traduit et annoté par Stéphane Feuillas, Les Belles Lettres, coll. Bibliothèque chinoise, 2010, 591 pages, 35 €.

 

 

Kamenarovic, La Chine classique

 

Ivan P. Kamenarovic, La Chine classique, Les Belles Lettres, coll. Guide Belles Lettres des Civilisations, 1999, 288 pages, 17,50 €.

Retour à l'accueil