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Première partie à ce lien.

 

Ayant reçu une bourse du gouvernement canadien afin de poursuivre mes études de doctorat en Néoplatonisme, ce n'importe où dans le monde, je suivis le conseil d'un vieux professeur et contactai l'auteur du livre sur le sujet que j'admirais le plus : Porphyre et Victorinus. J'ai pour la première fois rencontré Pierre Hadot lors d'un congrès à Loches, en France, à l'été 1987, où il fit une conférence mémorable sur « Le Sage et le Monde » (1).

Il fut assez aimable pour lire et faire des remarques sur la thèse de Maîtrise en Arts que j'avais écrite sur Porphyre, et comme je ne pouvais pas officiellement m'inscrire sous sa direction pour mon Doctorat, le Collège de France n'étant pas une institution délivrant des diplômes, je m'inscrivis sous la direction de son successeur à l'École Pratique des Hautes Études, Philippe Hoffmann. Après avoir assisté à ses cours magistraux au Collège pendant deux ans, je le persuadai de m'autoriser à traduire en langue anglaise quelques-unes de ses œuvres, et ce fut le début d'une proche amitié entre Pierre, Ilsetraut, ma femme Isabel et moi-même. Alors que je continuai mes études, il m'aida continuellement en me procurant conseils, livres et articles, et quand les temps furent difficiles, également quelques centaines de francs sortis de sa propre poche.

Ce dont je me rappelle le plus concernant Pierre Hadot est sa simplicité. Bien qu'il ait atteint les plus hauts échelons hiérarchiques du système universitaire français, cette ascension ne lui est jamais monté à la tête : durant ses cours magistraux il parlait clairement, sans excès de rhétorique ni fioritures, et s'il écrivait au tableau, il le faisait avec une grâce et un relâchement complets, et souvent avec ce rire plein d'autodérision qui lui était si caractéristique. En une occasion, il invita Isabel et moi à déjeuner, en compagnie d'une demi-douzaine d'autres personnes ; nous devions nous rencontrer à son bureau au Collège de France. Nous sommes tous venus, et Hadot emmena tout notre groupe au restaurant. Dans le vestibule, toutefois, il rencontra par hasard un jeune couple à l'air perdu, manifestement étranger, et leur demanda s'il pouvait leur être d’une quelconque aide. Ils cherchaient la cafétéria, lui dirent-ils timidement, et Pierre Hadot, plutôt que de seulement leur indiquer la route, insista pour accompagner ce couple jusqu'à la cafétéria, laissant ses invités se tourner les pouces. Chaque individu, connu ou inconnu, méritait respect et courtoisie aux yeux de Pierre Hadot. Il passa aussi une bonne partie de sa vie en tant qu'administrateur, particulièrement à l'EPHE, où il se révéla être un négociateur dur et intransigeant, notamment lorsque des questions de principe étaient en jeu.

Pendant des années, ma femme et moi avons joui à de nombreuses occasions de l'hospitalité des Hadot, le plus souvent dans leur maison de Limours, banlieue située à une trentaine de kilomètres de Paris, où il était très fier de son jardin bien entretenu et aimait à se promener dans les bois voisins. Lorsqu'il était à Paris, nous allions souvent dîner dans un restaurant vietnamien de la rue des Écoles, qui n'existe plus et que lui fit découvrir Michel Foucault. Au dessert, il nous encourageait toujours à prendre une banane flambée, principalement parce que, bien qu'il adorât le plat, sa santé délicate et sa vigilante femme ne l'autorisaient pas à le commander pour lui-même, mais il pouvait toujours se servir une bouchée dans l'assiette de quelqu'un d'autre. En chaque circonstance, il était pareil à lui-même : simple, sans prétention, avec une lueur espiègle dans les yeux. Rarement un homme porta son érudition aussi légèrement. Rarement, également, un homme pratiqua autant ce qu'il prêcha. Bien qu'il eut reçut nombre de récompenses et de distinctions (2), il ne les traitait jamais d’un ton autre que celui de l'autodérision. Il aimait raconter comment Jacqueline de Romilly lui téléphona un jour pour lui apprendre qu'il avait été nommé pour le Grand Prix de Philosophie de l'Académie Française : « Nous n'avions personne cette année », lui dit-elle prétendument, « nous avons donc pensé à vous. » Il s'amusait également beaucoup du fait que les volumes de ses articles soient publiés par Les Belles Lettres dans une collection intitulée « L'âne d'or » (3). Il déclarait, avec un pétillement caractéristique dans l'œil, qu'il avait posé pour le beau portrait de l'âne d'or qui ornait la couverture de ces livres.

En tant que jeune étudiant en philosophie, je perdis souvent mes illusions en découvrant que mes héros philosophiques avaient des pieds d'argile : bien qu'ils écrivissent des phrases harmonieuses dans leurs livres, ils étaient souvent vaniteux, pleins de dédain ou par ailleurs désagréables quand on les rencontrait en personne. Ce n'était pas le cas de Pierre Hadot : comme Plotin, il se ménageait toujours du temps pour lui-même, mais avant tout pour les autres. Pour son 80e anniversaire, Hadot réserva un restaurant près de Limours pour une centaine d'invités, répartis en groupes de six à huit personnes. À mesure que le repas avançait, Hadot s'assurait de s'asseoir un moment à chaque table, riant et plaisantant avec chacun, faisant en sorte que chaque invité se sente vraiment spécial à ses yeux. Serveurs et serveuses recevaient, infailliblement, le même traitement amical, dépourvu de condescendance.

Je vis pour la dernière fois Pierre Hadot le 12 avril de cette année [2010], lorsque, malgré sa faiblesse, il vint de Limours à Paris assister à une célébration lui étant consacrée à la bibliothèque de l'École Normale Supérieure. Âgé de 88 ans, il était extrêmement fragile, et sa vision et son ouïe baissaient rapidement. Il tint bon pendant deux heures, répondant à des questions de l'assistance – chose qu'il n'a jamais aimé, convaincu qu'il n'était pas suffisamment éloquent pour les réparties spontanées – et semblant reprendre des forces à mesure que la soirée avançait. À la fin, il remercia les organisateurs et les participants, soulignant que l'important était que cet événement avait été organisé et exécuté dans une atmosphère d'amitié et de respect mutuel. Peu après, il fut admis à l'hôpital d'Orsay, et on lui diagnostiqua une pneumonie. Il mourut moins de deux semaines après son apparition à l'ENS, accompagné, comme ce fut le cas pendant 45 ans, par sa bien-aimée Ilsetraut.

Inutile de dire qu'il est trop tôt pour donner une évaluation définitive de la pensée d'Hadot, et que seul le futur confirmera ou non le jugement de Roger-Pol Droit à son endroit : « discret, presque effacé, ce penseur singulier pourrait bien être, en un sens, un des hommes les plus influents de notre époque » (4). Ce qui est certain est qu'il a formé une génération d'étudiants et d'érudits qui poursuivent ses travaux, et que ses écrits, traduits en de nombreuses langues, continuent à inspirer les lecteurs de la terre entière, beaucoup d'entre eux lui ayant écrit pour lui dire sous différentes formulations : « Vous avez changé ma vie ». Pierre Hadot était un homme presque dépourvu de vanité personnelle, mais s'il y avait une chose dont il était fier, ce n'était pas les multiples honneurs qu'il reçut durant sa carrière, mais l'effet qu'il avait sur le lecteur moyen.

 

Michael Chase
CNRS UPR 76 / Centre Jean Pépin
Paris-Villejuif
France

Notes :

(1)« La figure du Sage dans l'Antiquité Gréco-latine » in G. Gadoffre, ed., Les Sagesses du Monde, Paris 1991, p. 9-26.

(2)1969 : Prix Saintour décerné par l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres; 1969: Prix Desrousseaux décerné par l'Association pour l'encouragement des Études Grecques; 1972: Corresponding member of the Akademie der Wissenschaften und der Literatur of Mainz; 1979: Silver medal, Centre National de la Recherche Scientifique; 1985: Docteur honoris causa de l'Université de Neuchâtel; 1990: Prix Dagnan-Bouveret de l'Académie des Sciences Morales et Politiques; 1992: Prix d'Académie (Fondation Le Métais-Larivière Fils), Académie Française; 1999: Grand Prix de Philosophie de l'Académie Française; 2000: Corresponding member of the Akademie der Wissenschaften at Munich; 2002: Docteur honoris causa de l'Université de Laval (Québec).  

(3)Études de philosophie ancienne, Paris: Les Belles Lettres, 1998. (L'âne d'or; 8); Plotin. Porphyre. Études néoplatoniciennes, Paris: Les Belles Lettres, 1999. (L'âne d'or ; 10). Ces ouvrages contiennent quelques-uns des travaux les plus techniques d'Hadot sur la philosophie grecque et latine, mais également plusieurs de ses premières études sur la philosophie de la nature. Il existe des matériaux pour de nombreux ouvrages supplémentaires du même acabit, parmi la centaine d'articles qu'Hadot écrivit tout au long de sa carrière. [NdT : Ajoutons à cette liste un troisième recueil d'articles, publié en 2010 par Les Belles Lettres, Etudes de patristique et d'histoire des concepts, toujours dans la collection « L'âne d'or »]

(4)Le Point. Débats, 17/04/2008, téléchargé à l'adresse suivante :http://www.lepoint.fr/actualites-chroniques/2008-04-18/pi...

 

Disponibles à la librairie :

marc aurele cuf

Marc Aurèle, Écrits pour lui-même. Tome 1, Introduction générale. Livre I ; éd. et tr. Pierre Hadot, avec la collab. de Concetta Luna, Les Belles Lettres, coll. CUF, 2002, CCXXV - 94 p., 40 €

études de philo ancienne

Études de philosophie ancienne, Les Belles Lettres, coll. L’âne d’or, 2010, 386 pages, 35 €.

plotin porphyre

Plotin. Porphyre. Études néoplatoniciennes, Les Belles Lettres, coll. L'âne d'or, 2010, 430 pages, 35 €.

études patristique

Études de patristique et d'histoire des concepts, Les Belles Lettres, coll. L’âne d’or, 2010, 406 pages, 37 €.

plotin simplicité

Plotin ou la Simplicité du regard, Gallimard, coll. Folio Essais, 1997, 227 pages, 7.30 €.

philo maniere de vivre

La philosophie comme manière de vivre. Entretiens avec Jeannie Carlier et Arnold I. Davidson, LGF, coll. Le Livre de Poche, 2008, 280 pages, 6 €.

exercices spirituels

Exercices spirituels et philosophie antique, Albin Michel, coll. Bibliothèque de l’évolution de l’humanité, 2002, 300 pages, 15 €.

introduction pensees

La Citadelle intérieure. Introduction aux Pensées de Marc Aurèle, LGF, coll. Références, 2010, 566 pages, 8, 50 €.

qu'est-ce-philo-antique

Qu'est-ce que la philosophie antique ?, Gallimard, coll. Folio Essais, 1995, 461 pages, 12 €.

Hadot, Ilsetraut et Pierre- Apprendre à philosopher dans l

Apprendre à philosopher dans l’Antiquité, avec Ilsetraut Hadot, LGF, coll. Références philosophie, 2004, 219 pages, 6 €.

Hadot, Pierre - N'oublie pas de vivre

N’oublie pas de vivre. Goethe et la tradition des exercices spirituels, Albin Michel, coll. Bibliothèque Idées, 2008, 285 pages, 18 €.

voile isis

Le Voile d'Isis. Essai sur l'histoire de l'idée de Nature, Gallimard, coll. Folio Essais, 2008, 515 pages, 9, 90 €.

eloge de socrate

Eloge de Socrate, Allia, 1998, 80 pages, 6,10 €.

Mais aussi :

Plotin, Traité 9, traduit et commenté par P. Hadot, LGF, coll. Classiques de la philosophie, 1999, 252 pages, 6,10 €.

Plotin, Traité 50, traduit et commenté par P. Hadot, LGF, coll. Classiques de la philosophie, 2000, 286 pages, 7,30 €.

Porphyre et Victorinus, 2 vol., Études Augustiniennes, 1968, 60 €

 

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