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Le 25 avril 2010, Pierre Hadot nous quittait. Un an après sa disparition et afin de ne pas oublier le grand philosophe mais surtout le grand homme qu’il fut, nous publions en deux parties l’hommage que lui rendit son ami Michael Chase, paru en anglais sur le site des Harvard University Press le 28 avril 2010 et traduit ici en français par Gaëtan Flacelière.

  

Né en 1959 à San Francisco, Michael Chase fut de 2001 à 2009 rédacteur et éditeur de l'Année philologique, publication bibliographique internationale diffusée par les Éditions des Belles Lettres, et ingénieur de recherches au CNRS. De septembre 2009 à août 2010, il fut chargé de recherches dans le même institut. Ses travaux portent sur l'histoire de la philosophie antique et il a, dans ce cadre, traduit et commenté des passages de l'œuvre de Porphyre et de Simplicius. Il est le traducteur anglophone de Pierre Hadot, dont il fut un proche ami et collaborateur.

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Pierre Hadot, professeur émérite au Collège de France et Directeur d'études à l'École Pratique des Hautes Études (EPHE), est mort dans la nuit du 24 au 25 avril 2010 à l'âge de 88 ans. Né à Paris en 1922, Hadot fut élevé à Reims, où il reçut une stricte éducation catholique et fut ordonné à la prêtrise en 1944. Mais il perdit bientôt ses illusions concernant l'Église, particulièrement suite à l'encyclique conservatrice Humani Generis du 12 août 1950, et quitta l’institution en 1952 (Éros joua également un rôle dans cette décision : Hadot épousa sa première femme en 1953).

En tant que chercheur au CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique), Hadot fut désormais libre de se dévouer à l'érudition. Il débuta avec la patristique latine, publiant Ambroise de Milan et Marius Victorinus. C'est durant cette période, de la fin des années cinquante aux années soixante, qu'il apprit, sous les conseils d'experts tel que le jésuite Paul Henry, la stricte discipline de la philologie, soit l'étude critique et la publication de manuscrits antiques, une approche qui continuera à exercer une influence formatrice sur sa pensée, ce pour le reste de sa vie. Également durant cette période, le profond intérêt d'Hadot pour le mysticisme le mena à étudier Plotin, et, assez curieusement, Wittgenstein, dont les commentaires sur « das Mystische » (Tractatus, 6.522) le poussèrent à analyser le Tractatus et les Investigations philosophiques et à en publier des articles, devenant ainsi une des premières personnes en France à porter l'attention sur Wittgenstein (1).

Lors d'un mois de brutale inspiration en 1963, Hadot écrivit Plotin ou la Simplicité du Regard (2), un ouvrage lucide, sincère, demeurant l'une des meilleures introductions à Plotin. Hadot continua de traduire et commenter Plotin durant le reste de son existence, fondant notamment la série Les Écrits de Plotin (3), encore en cours, qui offre des traductions accompagnées d'introductions et de commentaires approfondis de tous les traités des Ennéades, suivant leur ordre chronologique. Sur un plan personnel, toutefois, Hadot se détacha progressivement de la pensée de Plotin, sentant que le mysticisme du philosophe était trop étranger à ce monde et trop méprisant du corps pour être adapté aux besoins actuels. Ainsi qu'il le raconte lui-même, lorsqu'il émergea du mois de solitude qu'il s'était imposé pour écrire Plotin ou la Simplicité du Regard, il se rendit à la boulangerie du coin, et « voyant les gens ordinaires tout autour de lui dans la boulangerie, j'eus l'impression d'avoir vécu dans un autre monde pendant un mois, et pire que cela – dans un monde totalement irréel et même invivable. » (4)

Élu directeur d'études à la cinquième section de l'École Pratique des Hautes Études en 1964, Hadot épousa sa seconde femme, l'historienne de la philosophie Ilsetraut Marten, en 1966. Cela marqua un autre tournant dans son développement intellectuel, car ce fut en partie grâce à l'intérêt de son épouse pour l'orientation spirituelle pendant l'Antiquité que le centre d'intérêt d'Hadot se déplaça graduellement, lors de la décennie suivante, de la complexe et technique métaphysique de Porphyre et Marius Victorinus au caractère éthique, pratique de la philosophie, et plus précisément au développement de son concept-clé : la philosophie en tant que manière de vivre.

À la demande d'Hadot, le titre de sa chaire à l'EPHE Ve, « Patristique Latine », fut bientôt changé en « Théologie et Mystiques de l'époque hellénistique et romaine ». En 1968, il publia sa thèse au Doctorat d'État, le massif Porphyre et Victorinus (5), dans lequel il attribua un commentaire jusque-là anonyme sur le Parménide de Platon à Porphyre, l'étudiant néo-platonicien de Plotin. Ce monument d'érudition demeure sans doute, même aujourd'hui, la plus complète exposition de la métaphysique néoplatonicienne. Ce fut à cette époque que Pierre Hadot commença à étudier et enseigner Marc Aurèle – études qui atteindront leur point culminant avec son édition des Méditations (6), laissée inachevée à sa mort, et particulièrement avec son livre La Citadelle Intérieure (7). Sous l'influence de sa femme Ilsetraut, auteur d'un travail important sur l'orientation spirituelle chez Sénèque, Hadot entreprit alors d'accorder de plus en plus d'importance à l'idée des exercices spirituels, c'est-à-dire des pratiques philosophiques destinées à transformer la manière de regarder le monde et, par conséquence, la façon de vivre. Suivant Paul Rabbow, Hadot maintint que les célèbres Exercitia Spiritualia d'Ignace de Loyola, loin d'être exclusivement chrétiens, étaient les héritiers directs des pratiques gréco-romaines.

Ces exercices, n'impliquant pas uniquement l'intellect ou la raison, mais toutes les facultés d'un être humain, dont l'émotion et l'imagination, possédaient le même but que toute philosophie antique : réduire la souffrance humaine et augmenter le bonheur, en apprenant aux gens à se détacher du point de vue particulier, égocentrique, individuel pour devenir conscients de leur appartenance, en tant que pièces détachées intégrales, au Tout constitué par le cosmos entier. Dans sa forme entièrement développée, illustrée par des Stoïciens tardifs et Marc Aurèle, ce changement de notre perspective particulière à une perspective universelle possédait trois principaux aspects. Premièrement, au moyen de la discipline de la pensée, nous devons aspirer à l'objectivité ; puisque, comme les Stoïciens le croient, ce qui cause la souffrance humaine est moins les choses du monde que nos croyances en ces dernières, nous devons essayer de percevoir le monde comme il est en lui-même, sans la coloration subjective que nous avons automatiquement tendance à attribuer à tout ce que nous expérimentons (« c'est beau », « c'est horrible », « c'est laid », « c'est terrifiant », etc., etc.). Deuxièmement, dans le domaine du désir, nous devons accoutumer nos désirs individuels à la façon dont fonctionne l'univers, être activement disposés à accepter que les choses arrivent précisément de la manière dont elles se produisent réellement. Cette attitude est, bien sûr, l'ancêtre du « oui » nietzschéen accordé au cosmos, un « oui » qui justifie immédiatement l'existence du monde (8). Enfin, dans le domaine de l'action, nous devons tenter de garantir que toutes nos actions sont réalisées dans les intérêts de la communauté humaine dans son intégralité, pas uniquement en faveur de notre bref, immédiat et propre avantage.

Hadot vint enfin à croire que ces attitudes spirituelles - « spirituelles » précisément parce qu'elles ne sont pas qu'intellectuelles, mais impliquent l'ensemble de l'organisme humain, mais l'on pourrait avec une égale justification les appeler attitudes « existentielles » - et les pratiques ou exercices qui les nourrirent, les fortifièrent et les développèrent furent la clé permettant de comprendre toute la philosophie antique. En un sens, les grandioses structures physiques, métaphysiques et épistémologiques qui séparèrent les grandes écoles philosophiques de l'Antiquité – Platonisme, Aristotélisme, Stoïcisme, Épicurisme (9) – ne furent que des superstructures, dont l'intention était de justifier l'attitude philosophique de base. Hadot déduit cela, parmi d'autres considérations, du fait que de nombreux exercices spirituels d'écoles variées se révélèrent fortement similaires, malgré toutes leurs différences idéologiques : ainsi, à la fois les Stoïciens et les Épicuriens recommandaient de vivre dans le présent.

Hadot présenta pour la première fois les résultats de cette nouvelle recherche dans un article publié dans l'Annuaire de la Ve section en 1977 : « Exercices spirituels ». Cet article forma le noyau de son livre Exercices spirituels et philosophie antique (10), et fut sans doute l'ouvrage d'Hadot qui impressionna le plus Michel Foucault, tant qu'il l'invita à proposer sa candidature à une chaire au Collège de France, la position universitaire la plus prestigieuse de France. Hadot le fit, et fut élu en 1982. La vision de la philosophie comme manière de vivre consistant dans la pratique d'exercices spirituels trouva une forme narrative plus complète dans son Qu'est-ce que la philosophie antique ? (11)

Un autre aspect de sa pensée fut plus controversé : si la philosophie était, à travers l'Antiquité, conçue comme une façon de vivre, dans laquelle ceux qui étaient considérés comme des philosophes n'étaient pas seulement ceux qui publiaient de gros livres savants, mais aussi, et dans quelques cas spécialement – on pense à Socrate, qui n'écrivit rien -, ceux qui vivaient d'une manière philosophique, alors comment et pourquoi cette situation cessa-t-elle ? La réponse d'Hadot fut double : d'une part, le christianisme, qui avait commencé par adopter et intégrer les exercices spirituels païens, finit par reléguer la philosophie au statut de servante de la théologie ; d'autre part, à peu près à la même période historique du Moyen Âge, et non par coïncidence, le phénomène de l'Université Européenne survint. Destinées à être dès le début une sorte d'usine au sein de laquelle les philosophes professionnels entraînaient les étudiants à devenir à leur tour des philosophes professionnels, ces nouvelles institutions menèrent à une confusion progressive de deux aspects qui furent, selon Hadot, soigneusement distinguées durant l'Antiquité : faire de la philosophie et produire des discours sur la philosophie. De nombreux penseurs modernes, croyait Hadot, résistèrent avec succès à cette confusion, mais furent en large partie (et cela n'est encore une fois pas une coïncidence) des penseurs extra-universitaires tels que Descartes, Spinoza, Nietzsche, Schopenhauer. Pour la plupart, et à quelques notables exceptions (on pense à Bergson), la philosophie de l'Université s'est concentrée presque exclusivement sur le discours sur la philosophie. On pourrait en effet ajouter, poursuivant l'analyse d'Hadot, que l'université contemporaine, que ce soit dans sa manifestation « analytique » comme l'analyse du langage ou la manipulation de symboles quasi-mathématiques, ou dans son apparence « continentale » comme l'étalage rhétorique, l'ironie, les jeux de mots ou les illusions savantes, semblent partager une caractéristique basique : ils sont assez incompréhensibles, et par conséquent sans importance pour l'homme ou la femme de la rue. L'œuvre d'Hadot, écrit dans un style simple, clair dont sont absentes les fioritures rhétoriques d'un Derrida ou d'un Foucault, représente un appel à une démocratisation radicale de la philosophie. Elle parle de sujets qui comptent pour les gens d'aujourd'hui, quelque soit leur chemin de vie, raison pour laquelle elle plut, sans doute, moins aux philosophes professionnels qu'aux gens ordinaires et aux professionnels travaillant dans des disciplines autres que la philosophie (12).

Pierre Hadot enseigna au Collège jusqu'à sa retraite en 1992. En complément de Plotin et Marc Aurèle, son enseignement fut de plus en plus dévoué à la philosophie de la nature, un intérêt qu'il trouva chez Bergson, et dans lequel il s'engagea pour la première fois lors d'une conférence aux rencontres du Cercle d'Eranos, inspirées par Jung, à Ascona, Suisse, en 1967 (13). Combinée à son amour pour Goethe (14), cette recherche sur l'histoire de la relation de l'humanité avec la nature culmina enfin dans Le Voile d'Isis, une étude sur l'origine et les interprétations d'Héraclite disant que la « Nature aime à se cacher », publiée seulement six ans avant sa mort (15). Dans cet ouvrage et les études préliminaires y conduisant, Hadot distingue deux courants principaux dans l'histoire de l'attitude de l'homme envers la nature : l'approche « prométhéenne », dans laquelle l'homme force la nature à révéler ses secrets afin de mieux l'exploiter, et l'attitude « orphique », approche philosophique ou esthétique dans laquelle on écoute attentivement la nature, reconnaissant le danger potentiel dû à la révélation de tous ses Secrets.

La suite demain.

Notes :

(1) Ces articles ont récemment été réédités : voir Wittgenstein et les limites du langage, Vrin, coll. Bibliothèque d'histoire de la philosophie.

(2) Plotin ou La simplicité du regard, Paris 1963; 4e éd. Gallimard, coll. Folio Essais. English version: Plotinus or The simplicity of vision, transl. by Michael Chase; with an introd. by Arnold I. Davidson. Chicago: University of Chicago Pr., 1993.

(3) Les écrits de Plotin publiés dans l'ordre chronologique, sous la dir. de P. Hadot, Éd. du Cerf, Coll. Textes. Plus de douze volumes composent la série, deux d'entre eux, Traité 38 (VI,7), 1988; Traité 50 (III,5), 1990), signé Pierre Hadot lui-même.

(4) Hadot, La philosophie comme manière de vivre. Entretiens avec Jeannie Carlier et Arnold I. Davidson, Albin Michel, coll. Itinéraires du savoir, 2001, p. 137. Ma citation provient de la seconde édition révisée que je prépare actuellement de The Present Alone is Our Happiness, Conversations with Jeannie Carlier and Arnold I. Davidson, traduit par Marc Djaballah, Stanford: Stanford University Press, 2009 (Cultural Memory in the Present).

(5) Porphyre et Victorinus, 2 vols.,Études Augustiniennes, 1968. Voir également la « thèse complémentaire » d'Hadot, Marius Victorinus, Paris, Études Augustiniennes, 1971.

(6) Marc Aurèle, Écrits pour lui-même. Tome 1, Introduction générale. Livre I ; éd. et tr. Pierre Hadot, avec la collab. de Concetta Luna. Paris, Les Belles Lettres, coll. CUF.

(7) La Citadelle intérieure. Introduction aux Pensées de Marc Aurèle, Fayard, 1992. En anglais : The Inner Citadel: The Meditations of Marcus Aurelius, traduit par Michael Chase, Harvard University Press, 1998.

(8) Nietzsche, Posthumous Fragments, end 1866-Spring 1887, 7, [38], cité dans Hadot, La philosophie comme manière de vivre, p. 277.

(9) Je laisse de côté le cynisme et le scepticisme, en partie parce qu'il y a débat sur le fait qu'il s'agissait d'« écoles » ou de tendances philosophiques, et en partie parce que, contrairement aux autres écoles, elles s'abstenaient de spéculations philosophiques.

(10) Pierre Hadot, Exercices spirituels et philosophie antique, Études augustiniennes, 1981, plusieurs tirages. En anglais : Philosophy as a Way of Life. Spiritual Exercises from Socrates to Foucault, édité avec une Introduction d'Arnold I. Davidson, traduit par Michael Chase, Oxford/Cambridge, Mass.: Basil Blackwell, 1995.

(11) Qu'est-ce que la philosophie antique ?, Gallimard, 1995. En anglais : What is Ancient Philosophy?, traduit par Michael Chase, Cambridge, Mass.-London: Belknap Press of Harvard University Press, 2002.

(12) Puisque depuis 2006, les oeuvres de Hadot ont été citées par des chercheurs travaillant dans le management, l'économie, l'étude de la pensée chinoise, l'éducation, la sociologie, la science politique, ainsi que dans les women's studies, pour ne citer que quelques domaines.

(13) « L'apport du néoplatonisme à la philosophie de la nature en Occident », in Tradition und Gegenwart, Eranos-Jahrbuch 37 (1968), 91-132.

(14) Voir maintenant N’oublie pas de vivre. Goethe et la tradition des exercices spirituels, Paris: Albin Michel (Bibliothèque Idées), 2008.

(15) Le Voile d'Isis. Essai sur l'histoire de l'idée de Nature, Gallimard, 2004. En anglais : The veil of Isis. An essay on the history of the idea of nature, traduit par Michael Chase, Cambridge, Mass.-London, Belknap Press of Harvard University Press, 2006.

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