Par Gaëtan Flacelière.

 

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« Quand on fait des recherches sur l’histoire du Japon pour comprendre le Japon d’aujourd’hui, on n’a aucune raison d’étudier le Japon ancien. Il suffit de connaître l’histoire du pays après les guerres d’Ônin [1467-1477]. Tout ce qui se passe avant, on peut le ressentir comme l’histoire d’un autre pays. »

 

 

Cet autre pays, dont le sinologue Naitô Konan fait remarquer, avec un brin de provocation, l’extrême singularité, est celui que les premiers missionnaires occidentaux qualifieront de « monde à l’envers », car rien ne s’y fait comme en Europe. L’heureuse expression était si conforme à la réalité que, plus de 400 ans plus tard, elle servit de titre à un ouvrage très remarqué de Pierre-François Souyri publié en 1998, et qui paraît aujourd’hui en poche aux éditions Perrin, dans une édition revue et augmentée.

 

Cette synthèse permettra à chacun, y compris ceux ignorant absolument tout de l’histoire du Japon, d’apprécier le destin tumultueux d’un pays à une époque charnière de son développement, celle que les hommes de la fin du XIIe siècle appelèrent « l’âge des guerriers » et qui préparera l’avènement, au XVIe siècle, non seulement d’une puissance commerciale incontournable en Extrême-Orient, mais surtout d’une nouvelle civilisation.

 

C’est le temps du Dit des Heiké, « œuvre la plus importante des lettres japonaises », qui conte dans un style épique le jeu des alliances et l’affrontement mortel entre les clans des Taïra et des Genji, celui de l’élévation sociale du samouraï et de la diffusion d’une nouvelle religiosité zen, dite de « l’école du Lotus ». C’est également l’époque des guerres civiles, de l’essor économique des campagnes, de l’apogée du bouddhisme, de l’émergence de nouvelles classes sociales, des révoltes paysannes.

 

C’est le temps auquel nous vous convions aujourd’hui, avec cet extrait du premier chapitre, dans lequel P.-F. Souyri brosse en quelques lignes comment le Japon bascule à son tour dans le Moyen Âge :

 

 

Lever de rideau


« En ce début de l’automne 1180, la nuit tombe sur la péninsule d’Izu. On ne distingue plus qu’avec peine la fumée qui s’élevait en ce temps-là en permanence au-dessus du Mont Fuji. Une petite troupe de cavaliers, armés de pied en cap, l’air menaçant avec leurs casques et leurs cuirasses, l’arc en bandoulière, le carquois bien garni, fait route depuis le village de Hôjô en direction du siège du gouvernement provincial d’Izu, sis à proximité du sanctuaire de Mishima.

Ce soir-là, c’est grande fête au premier sanctuaire (ichinomiya) de la province. On remercie les divinités pour les moissons abondantes qu’elles ont offertes aux hommes. A la fin des cérémonies, on se retrouve un peu plus loin à l’auberge de la Kise, sur la route de Tôkaidô, où danseuses, manipulateurs de marionnettes et conteurs d’histoire distraient voyageurs, petits guerriers et paysans venus des environs. Jeux de hasard et paris vont bon train. La surveillance est relâchée autour de la résidence du prévôt Yamaki Kanetaka.

Soudain, les cavaliers débouchent au galop autour des bâtiments entourés d’une simple haie de bambous. Les gardes sont surpris. Bientôt, alors que la fête bat son plein, le castel du prévôt de la province d’Izu, brûle. Quant à Yamaki Kanetaka, vassal du clan Taira, il est tué dans son propre manoir.

En cette fin du XIIe siècle, l’affaire pourrait paraître banale. L’agression nocturne avec incendie des bâtiments est d’ailleurs un délit répertorié en tant que tel. Pourtant, il ne s’agit cette fois ni d’un simple règlement de comptes, ni d’un acte de brigandage mené par quelque guerrier hors-la-loi réfugié au fond des montagnes et vivant de rapines. Cet événement devait faire date dans l’histoire du pays. Nous sommes le 17e jour du 8e mois lunaire de la 4e année de l’ère Jishô. Le soulèvement des guerriers du Kantô a commencé. Cette attaque, véritable opération de commando, a été organisée par Hôjô Tokimasa, un notable local, pour le compte de l’héritier du lignage des Minamoto, Yoritomo, qu’il est pourtant chargé de surveiller. Moins de cinq années plus tard, au printemps 1185, Yoritomo, le rebelle, est devenu l’homme le plus puissant du Japon, le vainqueur des puissants Taira, la « poutre faîtière », le chef suprême du bushidan Minamoto, la plus grande organisation vassalique de guerriers. Yoritomo est reconnu par la cour impériale de Kyôto comme le garant de l’ordre dans l’empire. En 1192, Yorimoto est nommé par l’empereur à la charge de sei i tai shôgun, « général en chef chargé de la pacification des barbares », abrégé en shôgun. Cette dénomination sanctionnait un nouvel état de fait : Yoritomo, depuis son quartier général installé à Kamakura dans le sud de la plaine du Kantô, était désormais le seul habilité par la cour de Kyôto à pouvoir utiliser ses forces armées pour faire régner l’ordre dans l’empire. »


Pierre-François Souyri, Histoire du Japon médiéval, Le monde à l'enversPerrin, coll. Tempus, 2013, broché, 522 pages, p. 21-22

 

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