Judet de la Combe, Pierre - les tragédies grecques

 

 

Par  Joshua Billings, Université d'Oxford

 

Il est facile de douter de l’applicabilité de la philosophie à la philologie, et un tel scepticisme est tout à fait fondé lorsque les interprétations cherchent à subsumer la particularité d’œuvres d’art sous l’universalité des concepts. Toutefois, il existe aussi une manière plus subtile de comprendre la littérature sur un mode philosophique, lorsque la singularité artistique n’est pas simplement considérée comme la manifestation d’une idée, mais comme une idée elle-même, irréductible à aucune autre forme, mais d’une certaine façon universelle. Les tragédies grecques sont-elles tragiques ?: Théâtre et Théorie, de Pierre Judet de la Combe, nous invite à considérer cette possibilité, proposant une interprétation de la tragédie grecque qui tiendrait à la fois de la philosophie et de la philologie, fondant la vérité de la littérature sur le détail textuel. Le concept du tragique, tel qu’articulé vers 1800 dans la pensée de Schelling, Hegel et Hölderlin procure au livre le fondement de sa discussion. Judet de la Combe cherche à prouver la justesse du concept du tragique pour la philologie en en supprimant les contextes philosophiques habituels. Bien que le livre dans son ensemble soit plutôt inégal, les points essentiels de Judet de la Combe transparaissent de manière originale, profonde et extrêmement importante.

 

La longue introduction de Judet de la Combe examine l’antithèse de son sous-titre, celle entre le théâtre, un événement unique, dynamique, et la théorie, une essence universelle et statique ; de même, entre le genre spécifique de la tragédie dans la Grèce antique, et la philosophie générale du tragique de l’Idéalisme Allemand. Leur relation est-elle féconde ? La plupart des humanistes ont répondu par la négative, et ignorèrent largement les théories du tragique pour se concentrer sur le théâtre tragique. Ce qui ne signifiait toutefois pas que les lettres classiques étaient libérées de l’héritage idéaliste : les composantes de la pensée philosophique sur la tragédie ont, selon Judet de la Combe, pénétré notre compréhension du genre. Lorsque les humanistes examinent les problèmes centraux de la tragédie – le rôle des dieux, la culpabilité et le châtiment, les idéaux civiques -, ils le font en des termes dont la provenance peut être rapportée à l’idéalisme. Judet de la Combe maintient un sain scepticisme envers toutes les théories dont il discute, mais utilise leurs implications et leurs faiblesses pour commencer à élaborer une compréhension acceptable du tragique au sein des pièces elles-mêmes.

 

Judet de la Combe interprète les théories idéalistes comme des efforts pour déterminer la relation du général au particulier, d’une essence métaphysique à l’existence humaine. Il y a, classiquement, deux façons de s’expliquer cette relation : soit positivement, en regardant l’Absolu comme une réconciliation ou une justification des contradictions et des conflits de la vie (Hegel et Schelling) ; ou négativement, en définissant l’Absolu comme une source impénétrable d’incohérence existentielle (Hölderlin et Solger). Sa description est particulièrement éclairante pour relier les deux positions à notre compréhension du langage : l’ontologie positive est basée sur une croyance en l’adéquation du langage à exprimer les faits fondamentaux de l’existence, tandis que l’ontologie négative éprouve du scepticisme envers la signification linguistique. Cette opposition – qui n’est pas explicite dans les sources idéalistes – va structurer la compréhension des tragédies par Judet de la Combe, et s’avère une manière éclairante de thématiser les questions herméneutiques. La divergence au sein des ontologies idéalistes révèle une antinomie dans la façon de lire la tragédie grecque, entre une pratique qui cherche à fixer le sens et une autre qui le laisse ouvert.

 

Le premier chapitre, « Comment lit-on une tragédie ? », est composé selon une opposition entre le général et le particulier. Judet de la Combe oppose, d’une part, les lectures purement philosophiques cherchant à dissoudre l’action tragique dans une théorie unique, et, d’autre part, une lecture purement pratique refusant de voir quelque relation à une vérité supérieure. Contre ces possibilités, il propose une « hypothèse morphologique ». Ce qui suppose, contrairement aux lectures théoriques, que la forme de la représentation est essentielle pour produire le sens d’une œuvre, mais, contrairement aux lectures pratiques, que ce sens existe et est communiqué lors de la représentation. […] Dans le second chapitre, « Premières conceptions du tragique », Judet de la Combe situe les textes philosophiques de Schelling, Hegel et Hölderlin dans le contexte de la pensée sur la tragédie. Il excelle particulièrement à montrer comment les lectures idéalistes, consciemment ou non, ont reçu un écho dans des interprétations plus « philologiques » - qu'elles souscrivent à une métaphysique négative ou positive de la tragédie. Il signale les inconvénients des deux approches et montre nettement comment chacune a influencé des axes majeurs de la pensée moderne : soit que la tragédie est le moyen d'un discours constructif et civique, soit qu'il s'agisse d'une forme d'une irréductible ambiguïté. La discussion par Judet de la Combe des théories spécifiques est plutôt générale et tient de l'idiosyncratie [...]. Seule sa lecture de Hegel propose une interprétation neuve et substantielle, se concentrant sur la discussion par Hegel des Euménides dans son essai Le Droit naturel datant des années 1802-1803. Hegel suggère que l'œuvre préserve une tension entre la fondation de la démocratie athénienne vue comme un acte de justice et regardée comme un acte de violence. La notion de tragédie en tant que dialectique ouverte est centrale dans la lecture par Judet de la Combe d'Eschyle au troisième chapitre du livre, « Tragique et tragédie : Eschyle ».

 

L’auteur est ici en terrain familier, se focalisant sur la célèbre scène de délibération à Aulis telle que racontée par le chœur dans le parodos de l’Agamemnon.  Une lecture idéaliste comprendrait la scène comme un conflit entre la liberté subjective et la nécessité objective, qu’Agamemnon résout en acceptant librement la nécessité. Judet de la Combe déconseille en premier lieu l'anachronisme d’une lecture de concepts modernes dans l’œuvre : pour Agamemnon, la liberté est « objective », une absence de contrainte externe, et non la possibilité de choisir l’option qui lui sied le mieux. Il s’agit précisément de ce qu’il ne peut faire dans la situation, et son choix de sacrifier Iphigénie apparaît tel un exemple de « liberté fonctionnelle », dans laquelle le choix et la contrainte sont au bout du compte inséparables. Il y a ainsi quelque validité à considérer le passage comme une crise tragique « idéalistiquement » modifiée, dans laquelle les forces de la liberté et de la contrainte ne fusionnent pas entièrement, mais demeurent ouvertement en tension.

 

Se tournant vers les Sept contre Thèbes, Judet de la Combe décrit les conséquences de la crise tragique pour le discours des protagonistes. Il reprend ici un autre axe de la pensée idéaliste, l’ontologie négative qui considère le langage inadéquate aux événements tragiques. Il trouve un tel moment lorsque Etéocle, entendant que le mot Δίκη est inscrit sur le bouclier de son frère, joue avec le sens absolu du terme en le transformant en une description relative d’équivalence (ἐνδικώτερος, ligne 673). Au moment de la crise tragique, la langue devient fluide et enserrée entre la signification générale et l’appropriation personnelle. Cette irréductible obscurité linguistique créerait des possibilités méditatives pour le public, pour qui les détails du mythe ne peuvent être réconciliés avec l’obscure signification de ce qui est dit. La fonction cognitive de la tragédie, conclut Judet de la Combe, est la manière dont elle présente les crises, les oppositions et les tensions à un public devant les examiner.

 

La force de ces deux lectures d’Eschyle repose dans une grande sensibilité aux textes et une connaissance extraordinaire de ces derniers. Il démontre de façon très détaillée comment les mots d’Eschyle problématisent sans cesse leur propre interprétation. Ce qui est spécifiquement idéaliste dans les lectures de Judet de la Combe n’est cependant pas toujours clair : voir la liberté et la nécessité en conflit est sans doute un bon point de départ pour Schelling, mais cela ne lui est pas unique ni particulièrement original. De même, les vues d'Hölderlin sur l'ambiguïté du langage dans la tragédie sont si générales que leur provenance pourrait être indéterminée. Tel que je le comprends, l'idéalisme de Judet de la Combe consiste à voir de la tragédie grecque un effet constructif et cognitif, et n'a que relativement peu de rapport avec les spécificités des théories élaborées vers 1800. […] Ce qu'il retient de l'Idéalisme est la conviction – jamais explicitement fixée mais sous-jacent dans l'ensemble de ses théories du tragique – que le genre est fondamentalement existentiel. Il s'agit, selon le point de vue de chacun, d'une découverte ou d'une invention idéaliste, mais qui différencie indéniablement la pensée post-1800 sur la tragédie des discussions largement affectives qui précédèrent.

 

Dans « D'Eschyle aux autres », Judet de la Combe considère la transformation du tragique en tant que genre durant le cinquième siècle. Il soutient que le contenu philosophique de la tragédie change alors que le discours philosophique devient une forme linguistique indépendante. La tragédie abandonne sa place de tribune culturelle principale et assume la fonction de problématiser les conclusions de la pensée philosophique. Elle le fait ainsi en intégrant la forme philosophique de l'antithèse, que la tragédie laisse toujours irrésolue et en équilibre instable. Judet de la Combe le démontre en premier lieu avec Antigone, lisant son ouverture grammaticalement tourmentée comme la construction d'une relation à la divinité caractérisée par une complète asymétrie. Plus radicale encore est la technique d'Euripide dans le prologue de l'Orestie, prétend-il, qui suggère qu'il existe une nature (φύσις) humaine stable uniquement pour déstabiliser toute compréhension cohérente de ce que cela pourrait être. L'attention de Judet de la Combe aux détails textuels est admirable et ses lectures des deux passages, lumineuses. La tragédie, comme l'auteur le fait bien comprendre dans sa brève conclusion, ne réside pas dans des vérités universelles, mais dans la manière dont le langage pose et sape la possibilité de saisir la signification de quelque chose. La tragédie est à ses yeux une forme fondamentalement ouverte parce que la langue est toujours en tension entre le sens et l'incohérence. Il s'agit de la théorie d'un philologue, pas d'un philosophe – et tant mieux.

 

Traduit de l’anglais par Gaëtan Flacelière.

 

Article publié en version originale (anglais) par la Bryn Mawr Classical Review le 18 novembre 2010.

 

 

En magasin :

 

Judet de la Combe, Pierre - les tragédies grecques

Pierre Judet de la Combe, Les tragédies grecques sont-elles tragiques ? : Théâtre et Théorie, Bayard, coll. Essais, 2010, 334 pp, 22 €

 

Eschyle- Agamemnon

Eschyle, Agamemnon, traduit et commenté par Pierre Judet de la Combe, Bayard, coll. Nouvelles traductions, 2005, 169 pp, 19,90 €

 

Eschyle - Tragédies t2

Eschyle, Tragédies, Tome II : Agamemnon, Les Choéphores, Les Euménides, texte établi et commenté par Paul Mazon, Les Belles Lettres, Collection des Universités de France, 2009, 415 pp, 40,60 €

 

Eschyle - Sept contre Thèbes

Eschyle, Les Sept contre Thèbes, traduit par Paul Mazon, Introduction et notes de J. Alaux, Les Belles Lettres, coll. Classiques en poche, 1997, 108 pp, 6 €

 

Sophocle - Antigone

Sophocle, Antigone, traduit par Paul Mazon et édité par Nicole Loraux, Les Belles Lettres, coll. Classiques en poche, 1997, 160 pp, 7 €

 

Schelling, FWJ - Textes esthétiques

 

F. W. J. Schelling, Textes esthétiques, traduit par Alain Pernet et édité par Xavier Tilliette, Klincksieck, coll. L'Esprit et les Formes, 2005, 206 pp, 23 €

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