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« Ce qui est intéressant, c’est que l’expérience d’une vision surplombant  les choses a permis d’imaginer une vision mentale qui survole la terre et le monde et à laquelle il est fait allusion d’un bout à l’autre de l’Antiquité. Cet exercice, qui consiste à parcourir par l’imagination l’immensité de l’espace, à accompagner le mouvement des astres, mais aussi à diriger d’en haut son regard vers la terre, pour y observer le comportement des humains, est décrit très fréquemment, que ce soit chez Platon, chez Epicure, chez Lucrèce, ou encore chez Philon d’Alexandrie, ou chez Ovide, ou chez Marc Aurèle, ou chez Lucien.

Cet effort de l’imagination, mais aussi de l’intelligence, est destiné surtout à replacer l’être humain dans l’immensité de l’univers, à lui faire prendre conscience de ce qu’il est. Tout d’abord conscience de sa faiblesse, puisqu’il lui fait ressentir combien des choses humaines qui nous semblent d’une importance capitale sont, envisagées dans cette perspective, d’une petitesse ridicule. Les auteurs antiques, notamment Lucien, font ainsi allusion aux guerres qui, vues d’en haut, paraissent des combats de fourmis, et aussi aux frontières, qui semblent dérisoires. Il s’agit aussi de faire prendre conscience à l’être humain de la grandeur de l’homme, puisque son esprit est capable de parcourir tout l’univers. Car cet exercice conduit à un élargissement de la conscience, à une sorte de vol de l’âme dans l’infini, que décrit Lucrèce à propos d’Epicure. Surtout, il a pour effet de permettre à l’individu de voir les choses dans une perspective universelle et de se dégager de son point de vue égoïste. C’est pourquoi ce regard d’en haut conduit à l’impartialité. Tel doit être le point de vue de l’historien, disait déjà Lucien, dans son livre Comment on écrit l’histoire. »

 

Pierre Hadot, La philosophie comme manière de vivre, Entretiens avec Jeannie Carlier et Arnold I. Davidson, Albin Michel, LGF, 2001, page 262.

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