Article paru dans la revue L’Actualité, n° 92 (avril, mai, juin 2011), reproduit avec l’aimable autorisation de Jean-Luc Terradillos.

 

 

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En dépit de son refus public de reconnaître en Dante son modèle, Pétrarque a fait écho de bien des manières, tout au long de sa carrière, à l’auteur de la Divine Comédie. Né en 1304, alors que Dante, lui, se trouvait «au milieu du chemin de la vie», Pétrarque connut, à l’instar de Dante, les douleurs de l’exil (ses parents, chassés de Florence, vécurent à Arezzo et ensuite en Avignon) ; il perdit la femme qu’il aimait, Laure, et, tel Dante pleurant Béatrice, il pleura Laure dans ses vers jusqu’à sa propre mort ; enfin, comme Dante, il tenta de redonner à la culture de l’Italie son prestige intellectuel passé. Dans une lettre à Boccace (auteur de l’une des premières biographies de Dante), Pétrarque déclara son intention de se servir de la langue italienne d’une façon explicitement différente de celle du poète de La vita nuova et de la Divine Comédie, et de réserver le latin (que Dante avait utilisé pour quelques textes philosophiques et scientifiques) aux idées morales élevées. Paradoxalement, en prenant ses distances vis-à-vis de Dante, Pétrarque célébrait la continuité du maître et lui offrait une autre forme d’immortalité. À tous égards, Pétrarque est le chapitre suivant de Dante.

En 1351, Pétrarque, alors âgé de quarante-sept ans, décida d’écrire un dialogue onirique, quelque chose dans le style de La Consolation de la philosophie, de Boèce, mais où le lecteur pourrait entendre des échos du Banquet de Dante. Pour interlocuteur, Pétrarque se choisit saint Augustin, exactement comme Dante s’était choisi l’ombre de Virgile pour le guider dans sa traversée des deux premiers royaumes d’outre-tombe. Peut-être afin d’écarter l’influence évidente, Pétrarque préféra invoquer l’auteur des Confessions, ignorant que les Confessions aussi se trouvent au cœur du paysage spirituel de Dante. Pétrarque intitula son dialogue Secretum meum, Mon secret, et il y fit discuter avec lui l’ombre de saint Augustin de la lecture, de la mémoire, des vains désirs, de l’amour impérissable, de la tâche supérieure de la poésie et de l’espoir du salut. C’est une oeuvre émouvante, ambitieuse, attachante.

 

Avec une intelligence lumineuse, une profonde bienveillance et une extraordinaire empathie avec le poète comme avec son propos, Denis Montebello nous emmène dans Mon secret, en une lecture interrompue de temps à autre par ses judicieux commentaires, éclairant pour nous, à tant de siècles de distance, les passages philosophiques, historiques et poétiques qui pourraient paraître obscurs, comme s’il s’était trouvé présent à la création. Comme tous les meilleurs guides, Montebello ne se contente pas des routes établies : il nous révèle chemins de traverse et détours, sentiers parallèles et culs-de-sac, de sorte qu’à la fin ce n’est pas seulement une visite guidée de Mon secret qu’il nous offre, mais de l’oeuvre complexe et variée de Pétrarque dans son ensemble. En outre, cette édition de Mon secret s’enrichit d’une excellente chronologie annotée de la vie de Pétrarque et d’un choix de textes complémentaires, de telle sorte qu’après l’exploration guidée, le lecteur peut continuer à savourer Pétrarque dans sa vie et son oeuvre.

La connaissance que possède Montebello de Pétrarque et de son nom est d’une merveilleuse évidence : il sait manifestement de quoi il parle. Traducteur subtil d’autres oeuvres de Pétrarque (entre autres L’Ascension du Mont Ventoux et Lettre à la postérité), Montebello a l’avantage de connaître l’écriture de Pétrarque «du dedans», en quelque sorte, et la capacité de nous expliquer ce que signifient les pensées et les mots de Pétrarque, comment ils sont nés et de quelles façons ils ont été réunis. Avec quelque chose d’un détective littéraire, Montebello reconstruit la scène des événements et projette en avant la pensée de Pétrarque, jusqu’à notre temps.

 

La lecture est un art solitaire : seul avec un livre, le lecteur doit s’efforcer de son mieux d’en saisir le sens et l’histoire. Montebello se porte généreusement au côté du lecteur, telle une sorte d’ange gardien, jamais importun, jamais effronté, toujours explicite et plein de sollicitude. Sa voix mesurée fait naître l’envie de se retrouver accompagné par lui en plus d’un tel voyage. À la fin de ce livre bref, le lecteur espère que le fantôme de Montebello apparaîtra une fois encore, tels ceux de Virgile ou de saint Augustin lui-même, la prochaine fois qu’il ouvrira la Divine Comédie ou les Confessions, où l’on a tant à apprécier avec l’aide d’un guide patient, d’un commentaire discret. Je veux croire qu’un éditeur attentif prendra ce souhait en considération.

Alberto Manguel, traduit de l’anglais par Christine Le Bœuf.

 

Disponible à la librairie :

 

 

Petraque, Mon Secret

 

Pétrarque, Mon Secret, lu par Denis Montebello, Le Cerf, coll. L’Abeille, 2011, 121 p., 12 €.

 

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