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Le roi, le châtiment et la violence réglée

 

« À côté d’une civilisation qui depuis des milliers d’année a sans cesse ruminé sur l’ineffable, spéculé sur les moyens de sortir définitivement du monde, a eu le culte de l’être, de Dieu et des dieux, il y a une Inde moins connue, mais bien incarnée et même étonnante de réalisme. C’est le cas du niveau politique et du roi qui l’incarne. Le souverain doit d’abord être soucieux d’artha, mot qui recouvre assez bien nos notions d’économie, d’intêret, de politique. L’Arthaśāstra « Traité sur l’artha » rédigé dans l’Antiquité (IVe s. av. J.-C. ?) par un ministre surnommé Kautilya « Tortueux, Retors », ainsi que d’autres traités, des recueils de fables, etc. ont été autant de moyens sérieux ou plaisants destinés au prince, afin de lui apprendre son métier de roi. Le roi incarne le châtiment et fait de la violence réglée son devoir ; il n’a pas d’autre norme, car son svadharma « devoir personnel » comprend sa grandeur de roi, la puissance de son royaume, l’extension de son territoire, la destruction des royaumes voisins, le maintien du dharma dans l’espace qu’il régit, son intérêt donc. Il doit user de violence préventive contre ses proches, ses parents, qui pourraient devenir ses rivaux car « les fils du roi sont des crabes qui détruisent leur géniteur » dit Kautilya (Arthaśāstra, I, 17). Prises d’otages, espionnages des sujets, provocations, usages de taupes, etc. sont autant de moyens normaux par lesquels le roi assure la pérennité de sa personne et de son royaume. Les espions (cāra) pratiquent le « combat silencieux » et le « châtiment silencieux ». La guerre quand on est fort, la paix quand on est faible et l’idéal c’est d’être fort et de le faire savoir et sentir aux États voisins qu’il s’agit d’anéantir dès qu’on le peut. Les traités enseignent la ruse et le stratagème, font devoir au roi d’être secrètement cynique : on est évidemment très loin de l’idéal de ahimsā « non violence » exportée par l’Inde brahmanique et les idéologies religieuses de bouddhisme et de jaïnisme. (…)

Si le roi doit user de la violence, c’est parce que le mal c’est le désordre né de la faiblesse et que le monde est toujours sous sa menace. Sans pitié et sans fin, le roi doit forcer toute faiblesse. (…)

Même la magie noire pourra être sollicitée par le roi pour conforter ses entreprises, faire échec à celles des rois voisins ou contrer leur magie ! On voit que la Real-politik ne date pas de notre temps et que Le Prince de Machiavel fait figure d’écolier. »

 

Michel Angot, L’Inde classique, Les Belles Lettres, 2007, pages 79-80.

 

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