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La statue de la liberté dans la brume, New York © Andrew Kelly / Reuters

 


« Décrire New York ? Encore faut-il la voir. Le narrateur sait la vision déjà éclatée, détruite, recomposée, il sait l’illusion et la démesure, l’impossibilité de coller des mots sur ce « golem d’acier profane». »
Claro, dans son article sur Manhattan Volcano à retrouver ici.

 

Pierre Demarty signe pour cette rentrée son premier opus personnel après avoir œuvré depuis plusieurs  années à la diffusion de la littérature étrangère, comme traducteur et éditeur. Fasciné jusqu’à l’obsession par New York, il décide d’accomplir enfin son rêve et de partir se faire avaler par la ville debout… en septembre 2001. Gardant au cœur, depuis la catastrophe survenue quelques semaines seulement après son arrivée, la mélancolie poignante d’un amour empêché, il entreprend de reconstituer, plus de dix ans après son retour, cette expérience hors du commun. Prenant pour modèle les lettres de Pline le Jeune racontant le Vésuve – ajoutées en annexe de la présente édition, il choisit le style épistolaire pour retrouver, au cœur, les impressions tumultueuses d’un jeune Français au plus proche de l’effondrement des tours. Son petit livre, révélant la survivance d’un romantisme dans son sens puissant, où l’homme serait entièrement dévoué à ne pas vivre négligemment les choses de son existence, nous a touché. Nous avons donc tenu à interroger son auteur.

 

1. Pouvez-vous vous présenter, et nous dire qui vous étiez en septembre 2001, à New York ?


Pierre Demarty  37 ans, marié, trois enfants, indécrottable Parisien, je suis éditeur de littérature étrangère et traducteur de l’anglais. En septembre 2001, je n’étais encore rien de tout cela – pas même parisien, puisque j’avais fait le choix de l’exil et que l’idée me vint, sitôt posé le pied sur le tarmac de l’aéroport JFK, de ne plus jamais repartir de cette ville à laquelle j’avais tant rêvé… Paris hélas me rattrapera, mais c’est une autre histoire… Bref, il y a douze ans, j’étais élève à Normale Sup’, où j’avais fait la rencontre décisive d’un génial monsieur nommé Pierre-Yves Petillon, qui me fit découvrir la littérature américaine dont j’ignorais alors à peu près tout, trop occupé que j’avais été jusqu’alors par mes versions latines et autres joyeusetés du cursus… Une fois passé l’agrégation d’anglais, il me fallait partir dans une université étrangère afin de sacrifier aux dieux de la sacro-sainte Thèse ; me voici donc parti à New York, direction l’Université Columbia où je devais, en contrepartie de quelques cours de français, m’employer à pondre un pensum sur « la théâtralité du moi dans la littérature américaine, de Melville à Philip Roth »… Tout un programme ! Que je me suis bien sûr empressé de ne pas suivre à la lettre. Mes « cours » ont tôt fait de se transformer en papotages informels autour d’une Guinness dans les bars étudiants des alentours de Columbia, et quant à ma thèse, l’académie l’attend encore !... C’est que New York m’avait happé. J’avais été avalé dans le ventre de la baleine – et je n’avais aucune intention d’en ressortir.


2. Vous tentez l’exercice éprouvant et courageux de raconter, en rassemblant des lettres couvrant une très longue période,  un événement ô combien traumatisant et à propos duquel il semblerait que tout ait été dit : vos lettres sont-elles toutes réelles ? Comment avez-vous travaillé ?


Pierre Demarty  Non, aucune des lettres n’est « réelle » à proprement parler. Seul le mail, à la fin, est la reproduction (presque) fidèle de celui que j’écrivis à mes proches, quelques minutes après le début des attentats, pour les rassurer, leur dire que j’étais toujours vivant… Les autres ont pour ainsi dire surgi ex nihilo au fil de l’écriture. Elles ne sont donc pas « authentiques », et pour autant elles ne sont pas « fausses » ni tout à fait inventées, car elles brassent tout un spectre d’émotions, de réminiscences, de réflexions et d’impressions diverses qui, à un moment ou un autre, furent les miennes, ces douze dernières années. J’ai voulu faire une espèce de patchwork temporel, faire voisiner des lettres écrites à plusieurs années de distance (2001, 2003, 2013), et qui du coup jettent un éclairage différent sur l’événement, lui donnent une profondeur de champ qu’elles n’auraient pas pu avoir si elles avaient été écrites « à chaud ». Il s’agit donc moins, pour moi, d’un « témoignage » que d’un récit, presque une fiction, où le travail intime de la mémoire, entre fidélité et distorsion, compte au moins autant que le compte rendu des « choses vues ».


3. Votre écriture très intense, animée et émouvante s’impose immédiatement, et l’on ne peut s’empêcher de penser à de grands prédécesseurs tels Céline, Melville ou encore Armel Guerne (pour la tenue, l’originalité et la générosité de votre plume rouge et toute en images) : quelles sont vos inspirations ?


Pierre Demarty  Diable, quelles comparaisons ! Armel Guerne, j’avoue toute honte bue que je ne l’ai jamais lu – je vais me rattraper de ce pas… Céline, Melville – oui, bien sûr, et tant d’autres… Non pas que je prétende m’inspirer d’eux quand j’écris, et encore moins leur faire concurrence, mais le fait est que, au cours de la rédaction, ces figures ont surgi à ma mémoire, elles étaient partie intégrante du paysage new-yorkais à mes yeux, au même titre que les gratte-ciel ou Central Park… Impossible, par exemple, de ne pas songer à l’extraordinaire arrivée à New York dans le Voyage au bout de la nuit quand je repense à ma propre arrivée à New York ! Car toutes ces références (j’en ai soigneusement dissimulé quelques autres dans le texte…) sont constitutives de l’expérience new-yorkaise pour moi. C’est une ville-palimpseste, bâtie en grande part sur une mythologie littéraire et cinématographique à laquelle on n’échappe pas. Pour répondre précisément à cette question des inspirations, elles sont donc, en l’occurrence, très variées : je suis hanté depuis longtemps par la figure du Bartleby de Melville, mais aussi par la prose de Pierre Michon, de Pessoa… Je pensais beaucoup aussi à un texte contemporain que je tiens pour l’un des plus beaux jamais écrits sur cette ville : Le Colosse de New York de Colson Whitehead. Il faudrait parler aussi des images innombrables gravées par le cinéma dans ma mémoire – Woody Allen évidemment, Il était une fois en Amérique de Sergio Leone (le plus beau film du monde !), le sublimissime Shame de Steve McQueen, et tant et tant d’autres… Sans oublier les photos, la peinture, la musique aussi – le souvenir de l’album Elephant des White Stripes et du premier album des Strokes, Is This It ?, qui furent la « BO » de mon année 2001 à New York, sont indissociables de mon expérience et comptent autant comme influences que les précédents littéraires.


4. La collection Tibi commande un exercice de style particulier : prendre un auteur et une forme courte de l’Antiquité comme modèle pour faire revivre ces narrations si particulières et donner au présent le relief du passé : êtes-vous satisfait de cette définition ? Qu’est-ce qui vous a séduit dans ce projet et pouvez-vous nous parler de votre modèle pour ce livre ?


Pierre Demarty  Oui, la définition est parfaite ! Faire revivre, donner au présent le relief du passé – c’est exactement cela ! Pour être tout à fait franc, Pline, jusqu’à l’écriture de ce livre, m’était assez étranger et lointain (j’avais dû le vouer aux gémonies de mes douloureux souvenirs de khâgne !)… Et puis quelle extraordinaire impression que de le redécouvrir, précisément, à la lumière de l’événement présent. J’ai été sidéré de m’apercevoir que des phrases écrites il y a près de vingt siècles pouvaient s’appliquer, mot pour mot, à une expérience contemporaine, et intimement vécue, au point que j’ai pu m’amuser à les intégrer, à les coudre au sein même de mon propre texte. Comme si ces deux tragédies, Pompéi et le 11-Septembre, existaient dans une sorte de continuum par-delà les âges… Ce télescopage était vertigineux et a été un élément central dans l’élaboration du récit. Il y a de très beaux livres qui parlent du passé ; de très beaux livres qui parlent du présent ; je trouvais passionnant de faire « dialoguer » passé et présent au sein d’un même texte, et de tenter ainsi, en entremêlant passé et présent, de faire surgir une sorte de troisième dimension temporelle – qui serait exactement celle de l’écriture.


5. Voyez-vous une réelle continuité dans les cœurs des hommes face à la catastrophe, depuis Pline le Jeune jusqu’au 11-Septembre ? Y a-t-il, à vos yeux, encore quelque chose de commun entre nous et eux ?


Pierre Demarty  Alors là, vous me posez une colle. C’est au philosophe qu’il faut demander ça ! L’écrivain, lui, s’efforce de trouver la continuité au sein de sa propre expérience et de sa propre écriture – ce n’est déjà pas une mince affaire… Mais mon intuition est que oui, tout nous rapproche de ceux qui virent le Vésuve engloutir Pompéi. Le décor n’est pas le même, les « accessoires » non plus, les costumes, les mœurs sans doute, la langue... Mais ces événements, à en croire l’extraordinaire « actualité » des lettres de Pline, ont semble-t-il l’étrange faculté de mettre au jour un « noyau dur », chez l’humain, de croyances et de craintes, de superstitions et d’espérances. Peut-être, au fond, ai-je moi-même plus changé, entre ce jour-là à New York et aujourd’hui, que n’ont changé les hommes en vingt siècles…

 

Propos recueillis par Paméla Ramos, Paris, septembre 2013.

 

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Pierre Demarty, Manhattan Volcano, Fragments d’une ville dévastée, Les Belles Lettres, coll. Tibi, 2013, 128 pages, 11 €.

 

Présentation de l’éditeur / Commander

 

 


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