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Extraits de la préface à la deuxième édition (1843) :

 

« Je n’ai pas été le moins du monde surpris des jugements niais et perfides qu’on a portés sur ce livre depuis la parution de sa première édition (1841) : je n’en attendais pas d’autres, et je ne pouvais convenablement et raisonnablement en attendre d’autres. Ce livre m’a brouillé avec Dieu et avec le monde. J’ai eu l’impudence scélérate de dire, dès l’avant-propos, que le « christianisme, lui aussi, avait eu son époque classique […], qu’en conséquence j’avais dû, pour faire du christianisme un objet digne d’être pensé, négliger le Christianisme du monde moderne, ce christianisme dissolu, sans caractère, confortable, littéraire, précieux et épicurien, pour me transporter en des temps où la fiancée du Christ était encore une chaste vierge immaculée, qui n’avait pas encore mêlé les roses et les myrtes de la Vénus païenne à la couronne d’épines de son époux céleste, où, pauvre sans doute en trésors terrestres, elle débordait de richesse et de bonheur dans la jouissance des mystères d’un amour surnaturel. »

J’ai attaqué la philosophie spéculative à son point le plus sensible, à son véritable point d’honneur, en détruisant impitoyablement l’entente apparente qu’elle a ménagée entre elle et la religion, en démontrant qu’elle avait dû dépouiller la religion de son contenu vrai et essentiel pour la mettre d’accord avec elle ; mais en même temps j’ai soumis la philosophie dite positive, elle aussi, à un éclairage mortellement dangereux, en montrant que c’est l’homme le modèle original de son idole, que la chair et le sang appartiennent par essence à la personnalité : en somme mon livre extraordinaire a été un violent coup porté à la figure des philosophes professionnels ordinaires. Bien plus, l’explication au dernier degré apolitique, mais hélas intellectuellement et moralement nécessaire, que j’ai donnée de l’essence obscure de la religion, m’a fait encourir même la disgrâce des politiques, aussi bien de ces politiques qui considèrent la religion comme le plus politique des moyens d’asservissement et d’oppression de l’homme, que de ceux qui tiennent la religion comme la chose la plus insignifiante du monde au point de vue politique, et qui, bien qu’amis des lumières et de la liberté dans le domaine de l’industrie et de la politique, n’hésitent pas à s’en montrer les ennemis dans le domaine de la religion. […]

La religion est le rêve de l’esprit humain. Or dans le rêve lui aussi, nous nous trouvons, non pas dans le néant ou dans le ciel, mais sur la terre : dans le royaume de la réalité. Aussi tout ce que je fais à la religion c’est lui ouvrir les yeux, ou plutôt tourner vers l’extérieur les yeux qu’elle tourne vers l’intérieur, en d’autres termes je me contente de transformer l’objet de représentation ou d’imagination en objet de réalité.

Et sans doute notre temps, qui préfère l’image à la chose, la copie à l’original, tient cette transformation qui le déçoit pour une destruction absolue, ou à tout le moins pour une profanation scélérate ; car ce qui est sacré pour lui, ce n’est que l’illusion, mais ce qui est profane c’est la vérité. »

 

Ludwig Feuerbach, L’essence du christianisme, traduit de l’allemand par Jean-Pierre Osier, avec la collaboration de Jean-Pierre Grossein, présentation de Jean-Pierre Osier, Gallimard, coll. Tel, 1992, broché, 528 pages, p. 97-98, 107-108.

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