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Jean-François Bassinet, La France de Louis XIV : le temps des absolus, 1643-1715, Les Belles Lettres, coll. Guide Belles Lettres des civilisations, 2013, 304 pages, 19 €.

 

Caricaturé à l’excès par la propagande révolutionnaire et trop souvent réduit à la figure despotique du plus éminent monarque de l’histoire de France, le siècle de Louis XIV souffre d’une réputation ambigüe et d’une image tronquée, que l’ouvrage de Jean-François Bassinet entend contribuer à rectifier sans pour autant verser dans la défense ou l’hagiographie. L’originalité de ce Guide Belles Lettres, fidèle ainsi à la ligne éditoriale de la collection, est de ne pas se limiter à traiter l’histoire politique et institutionnelle d’un côté, l’histoire intellectuelle de l’autre, mais d’aborder toutes les dimensions d’une époque forte en paradoxes et en curiosités, embrassant par ailleurs l’intégralité du règne de Louis XIV, de la régence d’Anne d’Autriche à la mort du Roi Soleil, et non pas seulement ce qu’on appelle le « second XVIIe siècle » (1661-1715).

 

Entretien avec son auteur, Jean-François Bassinet. 

 

 

 Pourriez-vous nous expliquer en quoi la formule « le temps des absolus », sous-titre de votre livre, s’applique particulièrement au siècle de Louis XIV ?


Jean-François Bassinet : Le terme « absolu » fait référence au régime politique que la monarchie française met en place dès le début du siècle, et surtout à partir du ministère du cardinal de Richelieu. C’est l’époque de l’émergence d’un état puissant, servi par de grandes institutions et une fiscalité accrue. On notera que le terme « absolutisme » – synonyme de « despotisme » – n’apparaît qu’après la Révolution pour dénigrer cet Ancien Régime qui avait tant œuvré pour limiter les contestations (et notamment l’action parlementaire).

« Absolus » désigne également tous les Français qui ont fait la grandeur de ce siècle. Des individus « entiers » pour la plupart, conscients d’occuper un rôle bien déterminé dans une société très hiérarchisée. Cela n’exclut pas les paradoxes : certains sont capables des plus grandes actions pour dieu, le roi ou pour l’honneur, mais aussi des plus odieuses turpitudes. Ne voit-on pas de grands aristocrates, voire des héros militaires comme le prince de Condé, trahir le roi durant la Fronde ? Inversement, combien de débauchés, optant ensuite pour la conversion, finissent leurs jours dans la plus profonde dévotion ? Certains de ces comportements extrêmes sont évoqués dans ce guide. Enfin, « absolus » renvoie à « illustres », des hommes et des femmes de génie, de talent, pour lesquels on peut encore associer quelques superlatifs : des politiques, des artistes, des intellectuels... Le lecteur jugera et pourra établir sa propre liste en consultant l’index !...


 Pourquoi parle-t-on de « Grand Siècle » et est-ce que les contemporains avaient le sentiment de vivre une époque exceptionnelle ? Quelle part prit le pouvoir et les élites dans la « construction » de cette image ?


J-F. B. : En effet, il semble que tout soit grand et incomparable (absolu !) durant ce XVIIe siècle. C’est « la faute à Voltaire » et de son Siècle de Louis XIV ! Plus sérieusement, l’historiographie et notre mémoire collective sont en partie responsables de cette appellation qui a perduré. Le Grand Siècle désigne tout d’abord ce long règne de soixante-douze ans qui a permis à la France de devenir la puissance prédominante en Europe. Cette hégémonie reposait sur deux socles : la menace militaire et la séduction culturelle. La seconde a été bien plus heureuse que la première puisqu’on admire encore aujourd’hui la luxuriance de ses réalisations dans les domaines de l’architecture ou de la littérature, pour ne citer que ces exemples. Par extension, c’est tout le XVIIe siècle et les règnes des trois premiers rois Bourbons qui bénéficient de ce qualificatif.

Vues les conditions précaires de leur existence, je ne pense pas que nos humbles ancêtres aient perçu cette « exception ». Dans les provinces de France – et même en Navarre – on devait peu se soucier que la ville de Paris accordât le titre de Louis-le-Grand au souverain. En revanche, certaines calamités devaient bien plus sûrement marquer les esprits. Je pense aux épidémies ou aux graves crises de subsistance liées aux intempéries. S’il y a bien eu quelque chose de « Grand » durant ce règne c’est le fameux Hiver de 1709 qui a décimé les populations. En revanche, il est juste d’affirmer que les courtisans ont largement adhéré à la propagande louis-quatorzienne. Une gloire solaire qui, par réfraction, a largement profité à la propre estime des élites. C’est en effet à cette époque que naît l’honnête homme, un individu doué de raison (cartésienne), désormais convaincu que, grâce au progrès, il peut dépasser les modèles de l’Antiquité. C’est dans ce contexte que s’inscrit la fameuse Querelle des Anciens et des Modernes.

 

Votre ouvrage va à l’encontre d’une idée reçue selon laquelle les institutions, de même que la société, ne subirent aucune évolution.


J-F. B. : Oui, c’était un des objectifs de ce guide : présenter la dynamique de ce long règne ! La chronologie met en relief toutes ces réformes et fondations. Mais la période est marquée par deux temps : la minorité royale pendant laquelle des groupes réactionnaires tentent d’endiguer les efforts de modernisation de l’État. Aux révoltes sporadiques dans les campagnes (contre les percepteurs d’impôts notamment) succède le dramatique épisode de la Fronde. C’est alors la guerre civile, une guerre déclarée contre le gouvernement de la régence. L’échec de cette rébellion générale conforte alors la monarchie dans sa poursuite de l’œuvre absolutiste. Et dès lors, les interventions des clans Le Tellier et Colbert ont été considérables : armée, marine, justice, police, manufactures, etc. On connaît aussi l’implication personnelle de Louis XIV à partir de la décennie 1660, notamment en ce qui concerne la culture avec les fondations académiques. C’est en considérant toutes ces créations qu’on peut également parler de Grand Siècle !


Un des aspects les plus intéressants de ce guide est de ne pas se cantonner à l’histoire des puissants, mais de proposer également au lecteur un aperçu global de la vie quotidienne des gens du commun. En sait-on beaucoup sur ces derniers et sur quelles sources s’appuie-t-on ?


J-F. B. : La vie matérielle est relativement bien connue, dans la mesure où l’on dispose de sources notariales et judiciaires de l’époque. Je pense, par exemple, aux inventaires après-décès ou aux procès-verbaux de perquisitions. Les documents administratifs peuvent également apporter de précieuses informations sur les ressources locales, c’est le cas avec les rapports des intendants. Bien entendu, l’étude des mentalités est beaucoup plus délicate. Il existe des journaux, des mémoires, des livres de raison, mais la plupart ne concernent que les élites sociales. Rappelons que dans les campagnes, la grande majorité des paysans ne sait ni lire ni écrire. Leur culture est transmise de façon orale. La documentation historique est dès lors plus fragmentaire et diverse, nécessitant une approche plus subtile, d’autant plus que notre perception du monde s’éloigne de celle de nos ancêtres. Eux vivaient au rythme des saisons et à proximité de la nature, le christianisme – parfois encore les superstitions – conditionnait aussi leurs croyances et leurs comportements.


 La sortie de votre ouvrage s’accompagne de la réédition d’un livre publié en 1986, L’Olympe du Roi-Soleil de Jean-Pierre Néraudau. Pourriez-vous nous en dire quelques mots sur cet essai qui demeure indispensable pour toute personne curieuse de mieux connaître le siècle de Louis XIV ?


J-F. B. : Homme chaleureux et d’une vaste culture, Jean-Pierre Néraudau était également historien de l’Antiquité romaine. Alors qu’aujourd’hui l’étude des lettres anciennes ne cesse de régresser, sa lecture de spécialiste nous éclaire sur toute la symbolique des fastes du Roi-Soleil qui tentaient de placer la mythologie antique au service de sa propre gloire. Au temps de Louis XIV, les courtisans étaient pétris de culture classique et pouvaient comprendre aisément les « messages codés » que recelaient toutes les productions artistiques. Qu’il serait dommage de contempler ou de visiter les monuments de cette époque – à commencer par Versailles – sans en comprendre le sens allégorique ! Grâce à L’Olympe du Roi-Soleil, cet univers « politico-onirique » nous est restitué de façon plus intelligible. Il s’agit toujours d’un grand livre !


Propos recueillis par Gaëtan Flacelière, Paris, mai 2013.

 

Voici quelques pistes bibliographiques pour compléter votre lecture:

 


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Jean-Pierre Néraudau, L'Olympe du Roi-Soleil : mythologie et idéologie royale au Grand Siècle, Les Belles Lettres, coll. Realia, 1986 (2e édition, 2013), 333 pages, 25 €.

En bref : « Une réflexion sur la place de la mythologie dans la littérature, la peinture, la musique, l'architecture, mises au service de l'idéologie monarchique sous Louis XIV. »

 

Dandrey, Versailles

 

Patrick Dandrey, Quand Versailles était conté : la cour de Louis XIV par les écrivains de son temps, Les Belles Lettres, 2009, 394 pages, 23,40 €.

En bref : « Une promenade littéraire autour de la cour de Louis XIV telle qu'en parlaient, s'en étonnaient, s'en moquaient ou l'admiraient les écrivains de l'époque : Molière, La Fontaine, La Bruyère ou encore Saint-Simon, Mmes de La Fayette et de Sévigné, mais aussi des moralistes moins connus, des princes et le roi lui-même. »

 

Lucien Bély, La France au XVIIe siècle : puissance de l'État, contrôle de la société, PUF, 2009, 864 pages, 30,50 €.

En bref : « Ce livre suit l'histoire de la France et des Français tout au long du XVIIe siècle, associant une fresque chronologique, qui analyse l'engrenage des événements, et de vastes descriptions plus thématiques, pour évoquer les conditions de la vie humaine en ce temps-là. Il présente les recherches menées par des historiens, en privilégiant la sphère politique et les réalités sociales. »

 

François Bluche, Louis XIV, Pluriel, coll. Pluriel, 2012, 1056 pages, 13 €.

En bref : « Spécialiste de l'Ancien Régime, l'auteur propose une biographie de Louis XIV débarrassée des poncifs, proposant de découvrir un roi, un règne et un royaume symbolisant l'un des siècles les plus brillants de l'histoire de France. »

 

La querelle des Anciens et des Modernes : XVIIe-XVIIIe siècles, édition Anne-Marie Lecoq, précédé de Les abeilles et les araignées : essai, Marc Fumaroli, postface Jean-Robert Armogathe, Gallimard, coll. Folio, 896 pages, 12,50 €.

En bref : « Un ensemble de textes des XVIIe et XVIIIe siècles non seulement français, mais européens, de Mersenne à l'abbé Du Bos, de Perrault à Swift et à Vico. Cet ensemble est constitué autour d'une histoire, celle d'un grand débat entre savants, écrivains, écoles, et autour d'un problème qui est de tous les temps, celui qui oppose tradition et modernité. »

 

Jean-Christian Petitfils, L'affaire des poisons : crimes et sorcellerie au temps du Roi-Soleil, Perrin, coll. Tempus, 408 pages, 9,50 €.

En bref : « J.-C. Petitfils livre le fruit de ses recherches concernant cette affaire criminelle qui secoua l'année 1679 et mêla des grands noms de la Cour de France dont la favorite de Louis XIV, Madame de Montespan. Il met en lumière les mœurs et les mentalités de l'époque. »

 

Marc Fumaroli, Le sablier renversé. Des modernes aux Anciens, Gallimard, coll. Tel, 2013, 742 pages, 22 €.

En bref : « En 1684, Balthasar Gracian publie L'homme de cour qui connaîtra une énorme fortune auprès des courtisans français. En 1687, c'est le début de la Querelle des Anciens et des Modernes, qui sera européenne. En 1748, c'est le retour à l'Antique. Convaincus désormais de leur supériorité sur les Anciens, les Modernes marquent un retour esthétique et politique aux Anciens. »

 

Versailles et l’antique : exposition, château de Versailles, du 13 novembre 2012 au 17 mars 2013, sous la direction d'Alexandre Maral et Nicolas Milovanovic, Art Lys, 2012, 316 pages, 50 €.

En bref : « C'est pour renouer et rivaliser avec la grandeur antique que Louis XIV a pensé Versailles. À travers une sélection d'œuvres, ce catalogue met en évidence cette influence dans la peinture, la sculpture, les arts décoratifs et l'architecture. Il restitue le contexte culturel du Versailles du XVIIe siècle pour éclairer le fonctionnement d'une cour et d'un règne. »

 

 

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