Colli, Giorgio - La naissance de la philosophie 

 

  

 Wirszubski, Chaïm - Pic de la Mirandole et la cabale

 

 

Michel Valensi, vous dirigez les éditions de L’éclat qui fêtent cette année leurs 25 ans paradoxalement, puisqu’il s’agit de faire le constat d’un catalogue tenu, pensé et brillant, tout en lançant un appel afin qu’il survive. Le temps est-il à ce point couvert pour l’édition des sciences humaines de qualité ?


Le temps est couvert aujourd’hui pour toute entreprise qui veut maintenir des critères d’exigence fondés sur une certaine approche des textes ou sur l’idée que l’on se fait de ce que doit être un livre qui ne soit pas seulement dans « l’air du temps ». Mais j’ai lancé cet appel à la «communauté des lecteurs » au début du mois de décembre non pas pour pouvoir « payer mon enterrement », mais pour faire face à deux événements factuels (dont il est inutile de donner le détail) qui ont mis en danger la poursuite du travail éditorial dans des conditions décentes; c’est-à-dire pouvoir assurer un salaire décent, payer les imprimeurs, les traducteurs et les auteurs (et j’ai un gros retard sur ce point). J’ai préféré faire appel aux lecteurs – et donc aux livres – plutôt qu’aux financiers ; tout d’abord parce que je connais plus de lecteurs que de financiers, et que ces derniers (« tal pium’ al vento ») ne sont pas étrangers aux problèmes auxquels je suis confronté aujourd’hui, même si notre nouvelle banque continue de nous soutenir, alors que l’ancienne a véritablement essayé de nous liquider.


Il n’empêche qu’il est plus difficile de « mourir à 25 ans » qu’à 5 et qu’on est protégé par une carapace de 320 gros (et moins gros) volumes, qui nous font flotter quand on tombe à l’eau, amortissent les coups quand on trébuche, et surtout constituent un ensemble suffisamment éclectique (« disparate », dirait José Bergamín) pour que s’y retrouvent des lecteurs de plusieurs horizons, de plusieurs générations qui, chacun de leur côté, veulent que cela continue: que ce soit le lecteur de la TAZ (Zone Autonome temporaire) ou celui de La Sagesse grecque, celui de Ibn ‘Arabî ou d’Abraham Aboulafia, celui de Daniel Dennett et de Leo Strauss, tous se disent qu’ils perdraient quelque chose si nous arrêtions.



Vous publiiez en 2000 sur votre site un manifeste pour le « lyber», livre libre enfant vin, si j’ai bien tout compris ! Pionnier, vous y défendiez l’idée d’une cohabitation sereine entre le livre papier et le livre électronique. Maintenez-vous dix ans plus tard l’appel de vos vœux d’une « communauté de bienveillants », et pouvez-vous nous en dire plus ?


Le Lyber était une réponse à plusieurs problèmes auxquels était confronté le livre en 2000 et l’aboutissement d’une réflexion sur les logiciels libres. Le texte sur le lyber a été publié dans une anthologie dirigée par Olivier Blondeau et Florent Latrive consacré au « Libre » : Elle s’intitulait Libres enfants du savoir numérique et rassemblait des textes sur les modèles et applications du logiciel libre aux différentes formes d’expression. Deux mots rapides sur le logiciel libre : c’est un logiciel conçu de telle manière que l’utilisateur puisse accéder à son « code-source » (soit le « texte » informatique qui en permet l’application). Se crée ainsi une communauté d’utilisateurs qui en corrigent les défauts, le commentent, le « réparent », l’enrichissent de leurs propres expériences. C’est, finalement, appliqué au microcosme du logiciel ce que l’internet devrait être par rapport à une société normalement constituée (Wikileaks a, d’une certaine manière, permis aux gens d’accéder au « code source » de la diplomatie, par exemple, ce qui n’est pas une mince affaire !). J’ai voulu trouver une application de ce principe au livre, en permettant de donner accès au « code source » du livre, à savoir son contenu, sans que cela puisse nuire à sa matérialisation, et surtout à sa commercialisation. Ça suppose une confiance non seulement à l’égard de ce support (« le livre est irremplaçable »), de son contenu, et une confiance à l’égard des utilisateurs (la « communauté des lecteurs »). Après dix ans d’expérience du lyber, non seulement je peux confirmer que cette triple confiance a été « payée en retour », mais je crois que le modèle fonctionne économiquement et éthiquement. Je dois avouer que, dans un premier temps, je n’avais pas pris en compte la question économique. La démarche était volontariste, militante. Aujourd’hui la situation est assez différente, même si je maintiens mes positions sur la consultation gratuite des textes. Il est probable que la lecture électronique va se développer et je ne sais pas, par exemple, ce que donnera dans le paysage le projet Google-ebooks. Je ne m’intéresse plus suffisamment à la question pour pouvoir dire dans quel sens, ni sous quelles formes, mais il va bien falloir que je m’y mette. Je participe déjà à des expériences ponctuelles de diffusion de livres numériques. De nouveaux problèmes se posent : que deviennent les libraires ? que deviennent les diffuseurs/distributeurs ? comment cette chaîne du livre, cet « écosystème » sur lequel repose le commerce du livre papier, pourra-t-il se maintenir, muer en une forme nouvelle qui soit satisfaisante pour les uns comme pour les autres ? On pourrait dire dans un premier temps : « il faut préserver la chaîne du livre telle qu’elle fonctionne aujourd’hui » ; mais fonctionne-t-elle si bien ? quelle latitude a un libraire de présenter du fonds ? le système des retours n’est-il pas un fonctionnement absurde qui profite aux imprimeurs, aux transporteurs et aux grandes surfaces qui se construisent une image de « librairie générale » pour retourner 97% des ouvrages qui ne sont pas des best-sellers ?



De Giorgio Colli, vous avez publié un nombre important d’ouvrages, dont La Naissance de la philosophie ou La Sagesse grecque en trois volumes, parlez-nous de son œuvre que Jackie Pigeaud a qualifiée de « foisonnante et prodigieusement excitante ».


Giorgio Colli fait partie des auteurs qui accompagnent ce catalogue quasiment depuis le début. Après Nietzsche est paru en 1987 et nous avons publié presque toute son œuvre en français et, très récemment encore, deux textes de jeunesse sous le titre Philosophes plus qu’humains (clin d’œil à Theodor Sturgeon, pour éviter une traduction de Sovrumani par « Surhumains » pour des raisons que la traductrice, Patricia Farazzi, explique dans l’introduction). Sa lecture fut déterminante à plus d’un titre, et c’est par lui que j’ai pu m’intéresser plus particulièrement aux Grecs, jusqu’à la création de la collection « Polemos » en 1988, qu’inaugurait un volume de Louis Guillermit, Platon par lui-même, présenté par Jackie Pigeaud, précisément. La lecture de Colli a commencé par son Nietzsche ou plus précisément son Après Nietzsche. En lisant ce livre, on est contraint de reprendre Nietzsche depuis le début. De revenir au texte. Colli a cette générosité particulière des grands auteurs qui nous renvoient vers les sources, nous rappellent que ce sont elles qui comptent, et que toute interprétation n’est qu’un chemin qu’il faut parcourir une nouvelle fois et à rebours vers le texte lui-même. Dans le cas de sa lecture des Grecs, c’est flagrant. Jean-Pierre Vernant, qui, par ailleurs, avait été enchanté par cette édition française de la Sagesse grecque, mettait en garde contre cette « quête des origines » de la pensée grecque ; à vouloir remonter trop loin, on risque de sombrer dans le religieux, l’occulte, la mystique et, en bon rationaliste qu’il était, il voyait là une dérive de la pensée. Le chemin que Colli nous fait parcourir avec la Sagesse grecque prend ce risque, en ce qu’il place les débuts de la connaissance dans la possession par le dieu. « Pourquoi commencer le discours sur la sagesse à partir de Dionysos ? – écrit-il – En fait avec Dionysos, la vie apparaît comme sagesse, tout en restant vie frémissante : là est le secret. En Grèce, un dieu naît d’un regard exaltant sur la vie, sur un fragment de vie, que l’on veut arrêter. Et cela est déjà connaissance. Mais Dionysos naît d’un regard qui embrasse toute la vie : comment peut-on embrasser d’un regard toute la vie ? C’est là l’outrecuidance du connaître. » Mais ce début magnifique de la Sagesse grecque montre bien que ce que Colli met au cœur de sa lecture des Grecs, c’est la vie frémissante, celle concrète des femmes et des hommes confrontés à cette connaissance outrecuidante, débordant les limites de l’homme, et c’est cette dialectique qui fonde la sagesse. Autre aspect important de Colli, c’est sa conception des premiers sages grecs, non plus seulement comme « physikoi », porteurs d’un discours sur la nature, mais comme « pro-phetès », interprètes des dieux. Et le lien est fait avec un courant plus général, propre à la méditerranée, d’un connaissance liée à la prophétie où se réconcilient, à l’origine, Athènes et Jérusalem. Non pas que Colli « ramènent » les Sages grecs à quelque autre prophétie méditerranéene. Il « indique », comme l’oracle de Delphes, et cette indication bouleverse notre conception des origines de la pensée. Dernier aspect et non des moindres, c’est  son « combat avec Aristote ». Ce même combat que l’on retrouve un peu partout dans le catalogue chez Carlo Michelstaedter, Jan Lukasiewicz, Alfred Korzybski, Imre Toth, mais aussi chez Philip K. Dick, Derek Jarman, Yona Friedman… et peut-être même chez Werner Jaeger, dont j’ai publié le grand livre sur Aristote, et qui bouscule les idées reçues toujours en cours sur le Stagirite. En deux mots : s’il ne fait pas de doute que toute notre société, notre vie en société, a été rendue possible grâce au principe de non contradiction (« il n’est pas possible qu’un chose soit et ne soit pas simultanément »), il se pourrait que le XXe siècle ait modifié « l’idée du monde » de telle manière qu’on pourrait aujourd’hui avancer qu’«il est possible qu’une chose soit et ne soit pas simultanément ». C’est un geste par lequel on met la liberté au-dessus de la vérité, parce que ce siècle a définitivement rendu caduque la vérité éternelle.



Prométhée a placé dans les hommes les espérances aveugles, comme vous le rappelez dans votre catalogue des 25 ans. L’espérance est-elle toujours aveugle, avons-nous raison de poursuivre sur cette route d’embûches un travail exigeant, parfois ingrat ? À quelle source de foi puisez-vous vous-même ?


Cette citation extraite du Prométhée d’Eschyle ouvre le texte magnifique de Massimo Cacciari, extrait de son grand ouvrage, Dell’Inizio, que nous n’avons pas eu le courage de traduire et d’éditer en français. L’espérance est aveugle au sens où elle est sans finalité. Elle est sans relation avec la chose espérée. Sans quoi elle ne serait que calcul. C’est une condition de l’homme. Là aussi, si on veut établir un parallèle entre Athènes et Jérusalem, on peut évoquer la figure du Messie qui est tout entier dans l’attente et non dans l’avènement. On attend ce qui n’advient pas ou ce qui advient tous les jours (ce qu’est le Messie dans le judaïsme), à l’image de cette espérance grecque, l’elpis, qui est ce qui nous tient en vie. Avons-nous raison ? En 1985, j’avais écrit à Jérôme Lindon, pour lui faire part de mon intention de créer une maison d’édition et, bien que ne le connaissant pas, je lui demandais quelques conseils. Il avait répondu très aimablement, mais très fermement, que l’entreprise était folle, vouée à l’échec probablement et en tout cas d’une extrême difficulté si je n’avais pas beaucoup d’argent (ce que je confirmais hélas !). Deux pages de mises en garde, d’incitation à renoncer, etc. puis il concluait par une de ces phrases aux accents pascaliens dont il pouvait avoir le secret : « mais après tout, vous avez raison. Vous avez raison contre toute raison ! » Dès lors il ne me restait plus qu’à « renoncer à renoncer » et L’éclat a pu commencer.



Quels sont les auteurs méconnus mais indispensables de votre catalogue, et en quelques mots, pourquoi ?


Je ne sais pas ce qui est indispensable. Je sais, par contre, qu’il y a pas mal de « méconnus ». Il y a aussi pas mal de « connus » qu’on gagnerait à reconnaître. Werner Jaeger est-il connu ? Hermann Broch est-il connu ? Giorgio Colli ? Faire l’inventaire des méconnus du catalogue nous entraînerait trop loin. Il faudrait presque les citer tous et expliquer pourquoi ils sont là et la place qu’ils prennent dans un catalogue éclectique, parce qu’ils sont tous reliés entre eux d’une certaine manière. Ce lien a des ramifications diverses. La méditerranée est un lien ; la (ré)conciliation entre Athènes et Jérusalem en est un autre ; mais ce n’est pas tout. Je donnerai deux exemples. Juan David Garcia Bacca, dont j’ai publié une Invitation à philosopher selon l’esprit et la lettre d’Antonio Machado. C’est un livre magnifique, magnifiquement traduit par la regrettée Marie Laffranque (traductrice et amie de María Zambrano, avec qui j’ai eu la chance de travailler). Rarement philosophie et poésie ont été aussi intimement liées, mais de manière différente que chez Zambrano. Pour résumer grossièrement l’ouvrage, on pourrait dire que Garcia Bacca part du principe que si l’Allemagne considère que son plus grand philosophe du XXe siècle est Martin Heidegger (on n’est pas obligé d’être d’accord !), l’Espagne peut considérer que son plus grand philosophe est … Antonio Machado (là on demande à voir !). Et il se livre à une lecture de la poésie de Machado où le moindre vers est décortiqué de telle manière que surgit de manière complètement inattendue, une philosophie de la vie bouleversante. On marche sur un fil, et la poésie reprend une place qu’elle a perdue, primordiale pour penser le monde. L’œuvre de Garcia Bacca est immense, très déroutante. Je n’ai publié que ce petit livre, peut-être le plus accessible, mais il y aurait mille choses à faire. L’une des pistes aussi du catalogue, c’est de suivre simultanément et le plus souvent possible littérature et philosophie : d’où Garcia Bacca/Machado, Martin/Borges, Evard/Jünger, mais aussi à l’inverse : Farazzi/Michelstaedter ou Héraclite, un écrivain qui écrit aussi sur des penseurs. La littérature a une petite place dans ce catalogue, parce qu’on manque de temps, de moyens, de « textes » peut-être aussi. J’ai publié quelques poètes, quelques récits, mais le travail littéraire de Patricia Farazzi, qui accompagne le catalogue depuis ses débuts – elle a traduit Giorgio Colli, Sergio Bettini, s’est occupé d’un certain nombre de textes dans la collection « Philosophie imaginaire » –, mérite d’être présenté. Son récit La Vie obscure est une sorte de contrepoint de la vie d’un auteur central du catalogue, Carlo Michelstaedter (le lyber s’inspire aussi de ses phrases sur le don dans la Persuasion et la rhétorique : « Donner, c’est faire l’impossible »). Il est toujours difficile de produire une fiction à partir d’un personnage réel, et surtout d’un philosophe aussi complexe que Michelstaedter. La vie obscure part d’un détail biographique, et remonte le fil d’une histoire où l’individu est confronté au nombre, à la multitude. Cette confrontation lui est fatale, mais son enseignement est une leçon pour nous, qui sommes les « derniers vivants ». De même, son court récit Le Voyage d’Héraclite, en forme de vie imaginaire d’Héraclite (sur le modèle des vies imaginaires de Marcel Schwob), est un va-et-vient entre orient et occident, la description de ce moment de la pensée où le regard de l’occident se détourne définitivement de l’orient. Et Héraclite est le pivot de ce moment. Le livre décrit cet instant. Ce sont quelques pages, mais vraiment magnifiques. Elles ont été récemment adaptées par un danseur pour une chorégraphie.



Deux collections nous intéressent particulièrement à la librairie, qui sont évidemment Polemos et Philosophie imaginaire. On y trouve Jacob Taubes et Friedrich Nietzsche, Leo Strauss ou Ibn ‘Arabî. Êtes-vous satisfait de cet essai de définition qui dirait à propos du but de ces collections : « comprendre ses humanités, croiser les chemins spirituels et défendre la mémoire » ? Un peu plus de précisions, peut-être ?


Croiser les chemins spirituels est effectivement essentiel dans le projet des collections. Faire cohabiter dans une même collection des auteurs par-delà le temps et l’espace et les « communautés ». Il ne s’agit pas simplement (même si ce n’est pas si simple que ça !) de publier dans la même collection Ibn Arabî et Abraham Aboulafia, mais aussi Najm Al Din Kubra et Imre Toth (un mathématicien disparu récemment), ou Jules Lequier et Ernst Bloch. Nos « humanités » se doivent d’aller au-delà de la définition classique du terme. Le pluriel doit s’étendre aujourd’hui bien au-delà du monde grec ou latin. Ce que l’Humanisme de la Renaissance a su faire (voir l’extraordinaire travail de Chaïm Wirzsubski sur Pic de la Mirandole et la cabale, qu’a traduit et présenté notre ami Jean-Marc Mandosio), mais qui semble avoir été effacé, oublié par le rationalisme des Lumières (et encore pas par Diderot)! Remonter ce fil, retrouver la mémoire de ce moment d’échange, fût-il conflictuel, c’est aussi notre travail de constitution d’une bibliothèque fondée sur l’harmonie des contraires.



Comme on le dit trivialement, avez-vous bonne presse ?


Si vous voulez savoir si la « presse » est bonne avec L’éclat, disons qu’un certain nombre (ou un petit nombre) de journalistes suivent notre travail et font de leur mieux pour le relayer. Le problème est le fonctionnement de la presse qui fait que, malgré la bonne volonté et la qualité de certains rédacteurs, la machine de presse n’a plus de place (ni de temps) pour faire face à la déferlante de livres qui arrivent sur les bureaux tous les jours, et quand on sort un pavé, comme le Hermann Broch par exemple, sur la Théorie de la folie des masses, ou la traduction française du Portail des Cieux de Abraham Cohen de Herrera, on peut être sûr que personne ne trouvera le temps de le lire avant qu’il sorte de la catégorie « Nouveautés », et donc du coup n’est plus susceptible de faire l’objet d’un compte-rendu. On doit donc compter le plus souvent sur le bouche à oreille, le site des éditions (qui est très visité et assez actif), quelques revues en ligne où l’espace est moins compté et l’actualité moins contraignante (actu-philosophia.com, laviedesidées.com, nonfiction.com) ou des blogs toniques comme celui d’Asensio, par exemple, quelques libraires (dont le nombre diminue chaque année, même si notre chiffre d’affaires est à peu près stable). On a l’impression que les lecteurs de nos livres ont identifié les lieux où ils peuvent les trouver et s’y concentrent. Je fais plus de 90% de mon chiffre d’affaires auprès d’une centaine de libraires, alors que par l’intermédiaire de mon diffuseur nous « couvrons » 400 librairies. Demander une meilleure répartition des livres, une plus grande concentration, est souvent taxé d’élitisme. Refuser que L’éclat soit diffusé dans les grandes surfaces c’est « empêcher que le peuple accède à la culture », me reproche-t-on. Où est le peuple aujourd’hui ? Garcia Bacca écrit dans le livre sur Machado : « en définitive, tous, les maîtres de nos maîtres, nos maîtres et nous-mêmes, nous sommes disciples du peuple : un maître si discret qu’il ne s’est pas donné de nom propre, et si efficace que nous nous trouvons instruits sans nous rendre compte que c’est grâce à un maître. » C’était dans les années 60. Le peuple vivait ses derniers jours ! Le peuple des grandes surfaces ne nous instruit pas. Il est lui-même désinstruit. Ce qui nous instruit c’est la communauté toujours plus restreinte des bienveillants (mais le nombre ne compte pas), et c’est pour elle et avec elle qu’il nous faut poursuivre. Maintenant vous soulevez, peut-être malgré vous, une autre question : ai-je « bonne presse » ? En fait je ne sais pas. On ne fait pas se côtoyer impunément des auteurs ou des courants de pensée si différents. J’ai développé une collection intitulée « Premier secours » dans laquelle j’ai publié des auteurs comme Mario Tronti, Hakim Bey, le Critical Art Ensemble, Paolo Virno… On pourrait alors me ranger dans la catégorie « critique sociale », ou « gauche radicale » etc. et on s’attendrait à ce que j’adopte tous les points de vue de cette catégorie. Le lyber aussi y participe. Puis surgit Leo Strauss ! Pape (post-mortem) des néo-conservateurs américains! Theodor Herzl ou Yoram Hazony, chantres à un siècle d’intervalle d’un Etat juif ! Ce dernier terrain est celui sur lequel je fais face à le plus d’incompréhension. Comment peut-on publier Hakim Bey et ne pas prendre fait et cause pour la lutte du peuple palestinien ! Ce nœud de la politique mondiale est sans doute le plus difficile à dénouer et, sur la question de la légitimité d’Israël, j’en m’en tiens aux positions de Gershom Scholem dont nous avons rassemblé les écrits politiques (avec Patricia Farazzi) dans un volume intitulé Le Prix d’Israël. Ce prix exorbitant qu’il a fallu payer et qu’il faut payer chaque jour pour que les Juifs puissent, selon l’expression de Scholem, « retourner à leur propre histoire ». Ce hiatus (aux yeux de certains, mais certainement pas aux miens) dans le catalogue n’a pas bonne presse ; il m’a valu quelques fâcheries. D’aucuns pourraient trouver plus cohérents qu’aux côtés de Tronti ou d’Hakim Bey, ou du lyber, je publie Chomsky (d'une étonnante platitude pour un tel bonhomme quand il parle d’Israël – la prestation à la télévision française l’année dernière a atteint des sommets de ce point de vue !) ou les contre-vérités historiques d’un Shlomo Sand. Ceux-là ont très « bonne presse » et ce sont aussi de « bonnes affaires commerciales » et la presse est bien bonne avec eux, mais s’il fallait en expliquer les raisons de cette indulgence de la pensée radicale à l’égard de ces théocraties (et bien entendu je ne parle pas des individus, ni des peuples eux-mêmes), il n’est pas sûr que tout l’écheveau de l’occident ne viendrait pas avec ! en tout cas, de mon point de vue, Tronti cohabite mieux avec Scholem qu’avec Chomsky…



Quelles sont vos parutions imminentes et pouvez-vous nous donner un aperçu de votre prochain demi-siècle d’édition ?


En janvier (le 6, jour de l’ancienne épiphanie !) paraît un livre sur lequel nous comptons beaucoup et dont le travail fut particulièrement passionnant. Il s’agit de la correspondance entre Gershom Scholem et Walter Benjamin, traduit par Didier Renault et Pierre Rusch, avec une postface de Stéphane Mosès. Un échange de lettre sur les sept dernières années de la vie de Benjamin, qui témoigne de cette amitié ‘stellaire’ (pour reprendre une expression de Nietzsche, utilisée par Cacciari). On a l’impression aujourd’hui que le sens des mots a été changé (comme dans ce passage extraordinaire de Thucydide, où il explique que pour mieux faire passer leurs exactions, les Grecs changent le sens des mots [III, 82]). Aujourd’hui on peut avoir 7384 amis, mais l’ami « où est-il ? » Puis en mars un livre de Jean-Pierre Salgas sur Gombrowicz, et deux volumes collectifs sur Rosenzweig (dirigé par Myriam Bienenstock) et sur les « Destins de la  Banalité du mal » (dirigé par Michelle-Irène Brudny, Jean Marie Winkler et Edith Fuchs)… J’espère pouvoir sortir bientôt la traduction de L’Harmonie du monde de Leo Spitzer, mais je suis tombé sur un os…  Quant à la suite, à chaque jour suffit sa peine… j’aimerais que ce fonds soit mieux connu… « La nouveauté, c’est vieux comme le monde » dit Pérez dans les Enfants du paradis… À quoi bon entasser des nouveautés, quand le fonds est si riche et si peu exploité. C’est le véritable problème de la distribution, de la librairie, et qui gagne l’édition de plus en plus. J’aimerais revenir à un rythme moins soutenu de parutions et mieux faire connaître le fonds. Ca suppose un système de circulation des livres totalement différent. Est-ce que les libraires sont prêts à/capables de/en mesure de/ le mettre en place ? quel rôle vont jouer internet, la vente en ligne, le livre numérique dans cette économie nouvelle du livre ? J’aimerais tellement vous dire que je trouve ça « palpitant » !

 

Jeudi 23 décembre.

Propos recueillis par Paméla Ramos.

 

 

Déjà paru, en magasin et sur Abebooks :

 

colli-philosophes-couv300.jpg

 

 

Colli, Giorgio - La sagesse grecque, Vol. 1

 


 

 

Retour à l'accueil