Par Gaëtan Flacelière.

 

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L’autodafé de l’esprit

 

 

« Peu d’observateurs de par le monde semblent se rendre compte de ce que signifient l’autodafé des livres, l’expulsion des écrivains juifs et toutes les autres tentatives forcenées du Troisième Reich pour détruire l’esprit. L’invasion sanglante des barbares à la technique perfectionnée, la migration formidable des orangs-outangs mécanisés, armés de grenades, de gaz asphyxiants, d’ammoniac, de nitroglycérine, de masques à gaz et d’avions, la révolte des descendants par l’esprit (sinon par le sang) des Cimbres et des Teutons, tout cela signifie bien plus que ne voudrait le croire le monde menacé et terrorisé ; on doit le reconnaître et le dire ouvertement : l’Europe spirituelle capitule. Elle capitule par faiblesse, par paresse, par indifférence, par inconscience (ce sera la tâche de l’avenir de préciser les raisons de cette capitulation honteuse).

Nous autres, écrivains allemands de sang juif, en ces jours où la fumée de nos livres brûlés monte vers le ciel, devons avant tout admettre que nous sommes vaincus. Nous qui constituons la première vague des soldats ayant lutté sous le drapeau de l’esprit européen, accomplissons le plus noble devoir des guerriers honorablement vaincus : reconnaissons notre défaite.

Oui, nous sommes battus.

Il serait indigne de nous d’anticiper aujourd’hui sur les lauriers de nos futures victoires. Il serait puéril de proclamer d’avance le triomphe définitif de l’esprit humain sur la force momentanément victorieuse de la faune des Leuna-Werke, des I.G. Farbenwerke18 et autres forêts vierges chimico-techniques. Nous sommes fiers de notre défaite. Nous étions au premier rang de ceux qui défendaient l’Europe, et on nous a assommés les premiers. Nos camarades de « sang aryen » peuvent encore espérer leur grâce (à condition de manifester, ne fût-ce que légèrement, le désir de s’exprimer dans la langue de Goebbels et Goering). Il est même possible que les vandales du Troisième Reich essayent d’utiliser provisoirement des écrivains « aryens »de grand renom littéraire, par exemple Thomas Mann ou Gerhart Hauptmann (actuellement pourchassés), pour duper l’humanité et lui faire croire, par une ruse de guerre, que le national-socialisme respecte lui aussi l’esprit européen. Mais nous autres écrivains d’origine juive sommes, grâce à Dieu, à l’abri de toute tentative de rapprochement de la part des barbares. Nous sommes les seuls représentants de l’Europe qui ne puissent plus retourner en Allemagne. Même s’il se trouvait dans nos rangs un traître qui, par ambition, stupidité et aveuglement, veuille conclure une paix honteuse avec les destructeurs de l’Europe, il ne le pourrait pas ! Le sang « asiatique » et « oriental » que nous reprochent les maîtres actuels du Reich allemand ne nous permet précisément pas de déserter les nobles rangs de l’armée européenne. Dieu lui-même – et nous en sommes fiers – ne nous laisse pas trahir l’Europe, la chrétienté et le judaïsme. Dieu est avec les vaincus, non pas avec les vainqueurs ! En un temps où Sa Sainteté le souverain pontife de la chrétienté conclut un traité de paix, dit « concordat », avec les ennemis du Christ, où les protestants fondent une « Église allemande » et censurent la Bible, nous autres, descendants des anciens Hébreux, ancêtres de la culture européenne, restons les seuls légitimes représentants allemands de cette culture. Grâce à l’insondable sagesse divine, nous sommes physiquement incapables de la trahir pour la civilisation païenne des gaz asphyxiants, pour le dieu de la guerre germanique armé d’ammoniac. »


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Joseph Roth, À Berlin, traduit de l’allemand par Pierre Gallissaires, Les Belles Lettres, coll. Domaine étranger, broché, 224 pages, p. 203-205.

 


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