Goering, Joseph - La vierge et le graal

 

Pourquoi le Graal nous fascine-t-il encore ? Serait-ce que la légende n'est pas une résurgence ou un renouvellement d'une source antique ni d'une anecdote biblique, mais une création artistique entièrement forgée par l'esprit du Moyen Âge et travaillé par les préoccupations et les recherches des lettrés de ce long temps ? Parce que les romans affiliés incarnent, illustrent, expliquent partiellement une époque durant laquelle, à partir de La Chanson de Roland, se créent « de grands ensembles narratifs en marge de l'histoire officielle en latin » (1), composés par des poètes au talent et objectifs particuliers, succédant à ce qu'on appelait alors des carmina vulgaria, ballades, cantilènes, « chants informatifs », récits épars et mobiles, chaotiques et anecdotiques, fonds commun et donc anonyme que chacun reprenait et transformait selon des singularités locales ? Parce que cette légende dit éminemment chrétienne remonterait, selon le récit de Wolfram, à un manuscrit trouvé à Tolède, carrefour culturel européen, écrit en arabe par un savant païen appelé Flegetanis, qui aurait découvert dans l'étude des astres l'existence d'un objet déposé sur terre par « une cohorte d'anges », le Graal, dont doivent prendre soin « des chrétiens au coeur aussi pur » ? Parce que les poètes, partant d'un simple mot catalan ou occitan n'ayant aucun équivalent en langues gréco-latines, romanes ou germaniques, d'un terme à la définition à la fois profane et multiple, durent eux-mêmes, par le pouvoir de l'imagination, en donner un sens religieux et une description de plus en plus précise ? Parce que selon certains exégètes, cette légende originaire dit-on d'Espagne, recueillie et développée en France puis en Allemagne, adressée à la Chrétienté, aurait, comme l'Église qui y jette l'ombre de son clocher, vocation universelle ?

Quoi qu’il en soit, remarquons d'emblée que Joseph Goering insiste sur le caractère légendaire du Graal, moins pour noter son invraisemblance que pour confirmer sa non-appartenance, selon lui, au domaine du mythe. Les récits du Graal ne seraient en effet pas le reflet d'une pratique sociale, mais des constructions littéraires faisant « appel au merveilleux » : « L'histoire du saint Graal n'est pas un mythe ancien aux racines perdues dans la nuit des temps. La légende du Graal fut inventée par des poètes du Moyen Âge et des conteurs de la fin du XIIème siècle – début du XIIIe siècle. » (La Vierge et le Graal, p. 19, je souligne) Cette courte sentence semble anodine, et le peu de réactions dans la presse spécialisée anglo-saxonne indique le marasme actuel des études sur la matière de Bretagne, mais aurait suffit, à une époque plus reculée d’à peine un demi-siècle, à déclencher un combat de coqs historiographique d’où les collerettes des chercheurs n’en seraient sorties que plus rouges (souvenons-nous seulement des échanges fort peu diplomatiques suite à la  réécriture « antichrétienne » de Julien Gracq dans Le Roi pêcheur – et nous vivions pourtant encore en milieu tempéré). Bien qu’il se garde sagement de polémiquer, J. Goering, par son affirmation, s’oppose notamment, d’une part, à la vision de ceux pour qui le Graal, non content d’être bel et bien un « mythe », est un « ensemble oriental, celtique et chrétien » ayant pu avoir le succès que l’on sait parce qu’il répondait à un fonds psychologique commun à toutes les civilisations, d’autre part, aux interprétations archétypales d’Emma Jung (2), complexe héritage du célèbre psychanalyste. Et pour cause : l’hypothèse de Goering place l’origine du Graal non dans le surgissement inconscient de motifs symboliques organisés à travers l’écriture d’un récit syncrétique, mais dans un espace géographique précis répondant à un contexte religieux relativement bien documenté.

 

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L’ouvrage de Goering se compose de trois parties. La première, d’une clarté didactique exemplaire, isole les faits particulièrement saillants des trois premiers récits du Graal, à savoir Perceval de Chrétien de Troyes, Parzival du poète bavarois Wolfram von Eschenbach et Joseph d’Arimathie de Robert de Boron, afin d’explorer les spécificités formelles et religieuses de l’objet sacré dans chacune des œuvres, ainsi que les glissements sémantiques du mot « graal ». Le premier éclaircissement sur le sens du Graal est ainsi d'ordre linguistique : « Il semble qu'il faille chercher les toutes premières occurrences du mot dans la langue du Nord de l'Espagne, en Catalogue, et dans le domaine occitan du Sud de la France. La première occurrence connue figure dans un legs testamentaire du comte Ermengol Ier d'Urgell, écrit en l'an 1010. Le comte y lègue deux graals (gradales) au monastère Sainte-Foy […]. Le document est rédigé en latin bien que le terme gradales ne relève pas du lexique latin […]. Il s'agit plutôt d'une démarque du terme catalan utilisé pour désigner des objets en argent (gradals). […] Jean Coromina résume ainsi les marques historique et philologique du mot « graal » : « Elles se rapportent au mot catalan greala « escudella » [c'est-à-dire écuelle ou bol] (en catalan ancien gradal f.), en vieil occitan grazala, en vieux français graal, en vieux castillan greal. Bien que la légende du saint Graal se soit diffusée à partir du Nord de la France, le mot vient de Catalogne et d'Occitanie, où il désigne des ustensiles à usage domestique, et semble être un nouveau dérivé du catalan gresa qui désigne l'argile du potier. » » (p.34-35)

Dans les poèmes antérieurs au conte de Chrétien de Troyes (3), le graal n'est qu'un simple objet à vocation gastronomique, décrit comme une coupe en or dans laquelle boivent les chevaliers, sans particularité spéciale. Le poète français en fera un plat de service aux dimensions assez grandes pour contenir un poisson de belle taille et surtout un objet « saint » apporté à table par une procession de jeunes servants tenant dans les mains une mystérieuse lance au bout de laquelle pointe une goutte de sang, des candélabres et un « tailloir en argent ». Le graal est de « l'or le plus pur », serti de pierres précieuses et brille au point de rendre pâle la lumière des chandelles. Le rôle et la fonction de l'objet y demeure énigmatique : « Qu'est-ce donc que le graal dans le roman de Chrétien ? Contre toute attente, il est difficile de répondre à cette question. Il n'est même pas évident que Chrétien lui-même ait su ce que ce mot voulait dire, ou précisément ce qu'un graal était censé être. Chrétien emploie le mot « graal » vingt-cinq fois dans son conte, mais il n'emploie jamais un synonyme ou une description. Tout simplement, il s'agit toujours d'un graal. » (p. 34) Doué d’une qualité certaine de narration, l’auteur en profite pour replacer ces récits dans leur contexte littéraire, historique et théologique, offrant un panorama  bref et convaincant de l’éclosion puis de la fixation du thème dans la littérature médiévale du XIIe et du XIIIe siècle. La seconde est le récit de la passionnante enquête que fit Goering et qui le mena à proposer l’hypothèse centrale du livre : l’origine du Graal en tant qu’objet liturgique sacré ne serait pas littéraire, mais iconographique, ses premières représentations connues apparaissant sur les fresques de différentes églises des Pyrénées antérieures d’au moins trente ans au roman de Chrétien.

 

On peut ainsi y admirer la Vierge Marie tenir « dans sa main recouverte, un mystérieux plat creux ou coupelle rayonnant de clarté – un « graal » ». (p. 148) dont les attributs se rapprochent selon l’auteur du « grand et précieux vase où était le sang très saint » du Christ tel qu’évoqué par Boron. « L’artiste, poursuit Goering, assurément, n’envisageait pas que ce plat ordinaire deviendrait par la suite un des objets les plus connus de l’histoire. » (Ibid.) De même n’envisageait-il pas non plus que l’irruption a priori inédite de ce Graal sur la pierre d’églises qu’aucun pèlerinage ne venait honorer de sa procession, par son concours, passe du domaine de l’histoire religieuse à la fiction littéraire.

Certes, on peut dire avec lui que le maître de Saint-Clément, comme il appelle la figure tutélaire de cette tradition pictographique éphémère et très localisé, « cherchait simplement à dépeindre la Vierge en illustrant son portrait d’un objet qui signifiât la place toute particulière de Marie parmi le Christ et les apôtres », il n’empêche que l’origine et « la signification de ce symbole inhabituel pour la Vierge » demeurent troubles, voire, pour certains de ses aspects, totalement énigmatiques. Où est-il allé chercher ce « détail » ? « Il est difficile de déterminer ce qui incita l’artiste à introduire une pièce de vaisselle ordinaire dans sa peinture et à la traiter en objet sacré, répond l’auteur. Peut-être existait-il dans les Pyrénées une tradition locale qui évoquait une apparition de la vierge avec un plat incandescent ou une coupe. S’il en a été ainsi, nous n’en avons gardé aucune trace. » (p. 130)

De même ne peut être clairement expliqué comment Wolfram fera du bol à poissons de Chrétien une pierre descendue des cieux (4), devenue objet à la fois magique et sacré, lien entre la divinité et les élus, s’éloignant ainsi des représentations archétypales du mystérieux plat de service pour se rapprocher du symbolisme alchimique. Enfin, Goering, comme tous les spécialistes, bute sur un écueil redoutable : pourquoi est-ce Robert de Boron qui associa durablement l’image du Graal-calice au sang du Sauveur qu’il est sensé accueillir, et, comment, lui qui ne connaissait semble-t-il pas l’existence des fresques de la Vierge, a-t-il pu faire passer cette image du domaine pictural au domaine littéraire ? Ce ne sont cependant pas les affirmations de Goering qui peuvent laisser sceptiques, plutôt ses silences, jetant moins le trouble qu’ils confirment à leur manière le mystère d’une légende qui ne cessera d’interroger les exégètes comme d’enthousiasmer les néophytes. Une troisième partie, la plus fragile et polémique sans doute malgré sa brièveté, explore avec un sens aigu de la nuance le lien possible entre le personnage de Perceval composé par Chrétien et la figure historique du comte Rotrou du Perche, dans une perspective différente de celle d’André de Mandach (5). Et qu’on laissera les lecteurs découvrir.

Résultat d’un comparatisme éclairé qu’étaye l’intuition de l’historien, l’ouvrage de Goering ne s’appuie bien sûr sur aucune hypothèse pour ainsi dire « empiriquement » vérifiable. Les différentes démonstrations « restreintes » de Goering, aussi séduisantes qu’elles soient, solides qu’elles aient l’air, ne pourront à l’avenir guère être confirmées ni même, ce qui en fait la singularité, infirmées. Il s’agira pour certains spécialistes d’un énorme coup de bluff ; d’autres, en revanche, y verront l’œuvre d’un esprit intuitif ayant le courage de risquer une approche nouvelle dans un domaine de recherches s’étant légèrement appauvri à mesure que les élucubrations mystico-ésotériques de certains amuseurs de foire trouvaient une audience prête à accorder foi à tous les amalgames imaginables. Quoi que l’on pense des « découvertes » et des pistes de Goering, le fait est qu’elles ne sont pas le fruit d’un cerveau opportuniste, voire malade, encore moins le produit de pièces rapportées sensées donner un costume tout neuf à une légende vieille de près de 900 ans : ses arguments sont contestables, et ses conclusions d’ailleurs parfois contestées, mais les premiers sont sérieux et les secondes méritent certainement d’être considérées.

Outre la grande clarté des propos, la qualité suprême, selon moi, de l’ouvrage de Goering est que l’auteur n’essaie pas d’imposer ses vues de manière autoritaire. Il propose, le lecteur dispose. Jamais ne transparaît ainsi la vision d’un chercheur qui, fort d’une théorie hardie, ferait justement passer son interprétation pour le sésame tant espérée permettant de résoudre toutes les questions posées par l’historiographie du Graal. Dans le même temps, cette étude ne se contente pas de parcourir pied à pied les éléments déjà analysés longuement par J. Marx ou O. Rahn, et verse au dossier des documents peu voire pas du tout développés auparavant au sein d’une bibliographie pourtant gigantesque.

 

Gaëtan Flacelière.

 

 

(1) J'emprunte la formule au spécialiste de littérature médiévale Jean Dufournet dans son introduction à La Chanson de Roland, Flammarion, 1993

(2) Emma Jung, La Légende du Graal, Albin Michel, 1988

(3) Le poème épique de Girart de Roussillon écrit entre 1136 et 1180 et le plus célèbre Roman d'Alexandre, écrit vers 1170.

(4) Bien que Wolfram ne soit guère plus clair au sujet du Graal que son prédécesseur, cet immense poète originaire semble-t-il de Bavière donnera à la légende une impulsion mystique inédite et, pour qui lit son Parzival, imprévue, en faisant du luxueux objet de table rien de moins qu'une pierre aux attributs miraculeux : longue vie, abolition de la vieillesse, force conservée de la jeunesse... Cette « merveilleuse vertu » lui est donnée par une « colombe qui apporte une petite hostie blanche sur la pierre » chaque Vendredi saint.

(5) André de Mandach, Naissance et développement de la chanson de geste en Europe, Droz, coll. Publications romanes et françaises, 6 vol.

 

Ouvrages disponibles à la librairie :

 

Goering, Joseph - La vierge et le graal

Joseph Goering, La Vierge et le Graal, Les Belles Lettres, coll. Histoire, 2010, 242 pages, 25€

 

La chanson de Girard de Roussillon

La Chanson de Girart de Roussillon, Le Livre de Poche, coll. Lettres Gothiques, 1993, 735 pages, 12, 20€

 

Le haut livre du graal

Le Haut Livre du Graal, Le Livre de Poche, coll. Lettres Gothiques, 2007, 1053 pages, 16€

 

Chrétien de Troyes - Perceval

Chrétien de Troyes, Perceval ou le Conte du Graal, Le Livre de Poche, coll. Classiques médiévaux, 2003, 348 pages, 4, 50€

 

Zink, Michel - Introduction à la littérature française d

Michel Zink, Introduction à la littérature française du Moyen Âge, Le Livre de Poche, 1993, 189 pages, 6€

 

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