Johan Huizinga, L'automne du Moyen Âge, traduit du néerlandais par J. Bastin, précédé d'un entretien avec Jacques Le Goff, Payot, coll. Petite bibliothèque Payot, broché, 495 pages, 10.65 €.

 

 

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« C’est de l’âme du Moyen Âge que sont sortis les temps nouveaux. » Johan Huizinga, L’automne du Moyen Âge, p. 494


« Ce qui me frappe dans ce regard porté sur la société médiévale, c’est que J. Huizinga, avec sa volonté d’aller dans les profondeurs, de s’abîmer dans l’autre, découvre le Xve siècle comme l’ethnologue découvre la société archaïque, c’est-à-dire avec le sentiment qu’on reste étranger à son objet, qu’on ne comprend pas. C’est là une humilité absolument nouvelle dans la recherche historique. » Jacques Le Goff


 

Ranger Johan Huizinga parmi les maîtres ne va pas sans poser quelques difficultés. Contrairement à Jakob Burckhardt dont La Civilisation de la Renaissance inaugura une ère historiographique nouvelle, provoquant un nombre incalculable de recherches et attirant une masse d'étudiants, l'historien hollandais fût un maître sans école ni disciple véritable. Niant la vision cyclique de l’histoire, s’opposant en cela au marxisme, et peu à l’aise avec les découpages historiographiques par trop artificiels, sous-entendant qu’une époque succède brutalement à la précédente, Johan Huizinga incarne la conviction que la connaissance historique est essentiellement intuitive et subjective, et que l’histoire est elle-même un concept esthétique. Pour saisir l’ampleur et l’avant-gardisme de l’ouvrage de Huizinga, il faut garder en mémoire qu’au moment de sa parution, en 1919, la vision qu’a de la fin du Moyen âge le grand public comme un certain nombre d’historiens est largement façonnée par le portrait à charge qu’en fit Burckhardt dans La Civilisation de la Renaissance. Le quinzième siècle ne serait, à en croire le génial savant allemand, qu’une succession de calamités, une période asséchée, dépérissante, déclinante, l’antithèse absolue de la renaissance.


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Ce qui frappe et étonne peut-être dès les premières pages de l’ouvrage est l’extrême émotivité des gens du Moyen Âge, le « violent pathos » qui anime toutes les classes sociales et accompagne tous les événements de la vie. Que ce soit lors de funérailles royales, de processions religieuses, d’entrées des princes dans la ville, d’exécutions publiques, de duels judiciaires, de prédications, tout est matière à l’expression publique des sentiments les plus extrêmes. Il faut donc « se rappeler cette réceptivité, cette facilité d’émotions, cette propension aux larmes, ces retours spirituels, si l’on veut concevoir l’âpreté de goût, la violence de couleur qu’avait la vie en ce temps-là. » (p. 33) On pleure, on rit, on célèbre, on se dispute, on crie d’effroi, sans se cacher le moins du monde, que ce soit devant le roi lui-même, devant l’échafaud ou devant le plateau d’une partie d’échecs. Epoque de contraste saisissant, où se mêle la brutalité la plus décomplexée à la naïveté la plus sincère. « Dédain absolu des joies de ce monde, ou fol attachement aux jouissances terrestres, haine ou bonté : ils vont toujours d’un extrême à l’autre. » (p. 53) Chantée par les poètes, l'avarice est dénoncée par les prédicateurs et la haine des riches, par exemple, s’étale au grand jour dans les chroniques comme les pièces officielles. L’inquiétude est omniprésente, et chacun a conscience que sa vie ne tient qu’à un fil que les troubles, la misère, le changement de gouvernement, les procès incessants, les épidémies, les pillages peuvent rompre en un instant. Huizinga, pour illustrer son propos, cite sources judiciaires, journaux des bourgeois, lettres de rémission. Dès lors, l’image que donnent de leur époque les hommes de ce temps, et que les historiens prirent à la lettre, est d’un noir absolu : « C’est un monde méchant. La haine et la violence règnent, l’injustice est toute puissante, le diable couvre de ses sombres ailes une terre de ténèbres. Et l’anéantissement universel approche. » (p. 58) Si la littérature abonde en plaintes et récriminations contre ce « temps plein d’horreur qui tout fait faussement, âge menteur, plein d’orgueil et d’envie », si l’on ne cesse de s’indigner de l’exploitation des petits par les grands, aucun acte ne suit ces paroles désespérées. Personne, par ailleurs, ne songe que l’homme puisse apporter quelque solution pratique aux problèmes dénoncés par les poètes comme Eustache Deschamps : «  l’idée d’un effort conscient pour l’amélioration et la réforme des institutions politiques et sociales n’existait pas. » (p. 67)


Sous la plume d’un historien banal, le propos aurait pu s’arrêter à ce triste procès-verbal. Huizinga, lui, persuadé que chaque époque développe un « idéal de vie plus belle », a une intuition fondamentale : « Toute la vie aristocratique du bas Moyen Âge, en France et en Bourgogne comme à Florence, est un effort pour représenter le spectacle d’un rêve, […] celui du héros et du sage, du chevalier et de la jeune fille, du berger simple et satisfait. » Embellir la vie par le truchement d’une esthétique nouvelle, « dompter son orgueil et sa colère » par l’établissement de codes d’un rigorisme porté jusqu’à l’absurde, telle est la tâche qu’essaie de remplir cette « génération sauvage ». On assiste pêle-mêle à la culture du rêve héroïque à travers les biographies de chevaliers, à la naissance du patriotisme militaire, à l’épanouissement de l’honneur et de l’orgueil chevaleresques, qui exerce son influence jusque sur la politique des Etats. L’un des aspects les plus fascinants de l’ouvrage est toutefois de démontrer que cet idéal chevaleresque, à la fin du Moyen Âge, n’est globalement qu’une fiction entretenue dans les arts, les fêtes et les jeux. Cette « illusion » ne résiste en effet pas à la réalité des faits : l’idéal est circonscrit à la caste de la noblesse et les hauts faits des gens de condition inférieure sont mentionnés avec dédain ; la tactique militaire n’a que faire du respect des règles de l’esprit chevaleresque ; l’aspect financier et carriériste l’emporte sur l’honneur… Pour en sortir, affirme Huizinga, « il se présentait deux voies différentes : l’une menait à la vie active, réelle, à l’esprit moderne de recherche ; l’autre au renoncement. » (p. 200)


L’étude de la vie et de la pensée religieuses, trop complexe pour être résumée ici même en peu de mots, débouche sur la thèse la plus contestée de l’ouvrage de Huizinga : le symbolisme, qui « a permis au Moyen Âge d’estimer le monde, abject en soi, et d’ennoblir les occupations terrestres », connaîtrait au quinzième siècle son plus sérieux déclin. L’abus de l’allégorie, devenu « vain jeu de l’esprit, une fantaisie superficielle » associant des vertus à toutes les matières profanes possibles et imaginables, souliers, jarretière, horloge, aurait mené l’imagination des artistes dans une impasse. C’est ainsi qu’aux yeux de Huizinga l’art de la fin du Moyen Âge, obsédé par le sens du détail et la volonté de « donner une figure concrète à chaque concept de l’esprit », souffrirait de l’absence d’idées nouvelles et d’un utilitarisme trop prononcé à ses yeux. D’un point de vue général, il observe que « l’art et la littérature du XVe siècle en France et dans les pays bourguignons servent une pensée qui se meurt » (p. 420) Ce jugement sévère et injuste, conséquence d’un subjectivisme outrancier et d’une connaissance incomplète des œuvres de la période, sera le principal reproche fait à l’encontre de L’Automne du Moyen Âge, notamment après que les travaux de Paul Zumthor sur la poétique médiévale aient réhabilité la grande esthétique de l’univers allégorique. Cette réserve mise à part, ses remarques et réflexions sur les formes de la pensée demeurent toutefois importantes, particulièrement pour ceux qui s’intéressent de près à l’histoire de l’art et à l’émergence du style classique en littérature.


L’un des grands bonheurs de lecture de L’automne du Moyen Âge est de se laisser guider malgré la multiplicité des sources et les circonvolutions de ses analyses. La langue est belle, les formules heureuses et colorées, l’érudition nullement austère, et on a le bonheur de sentir la tendresse de l’homme pour son sujet comme la volonté du savant de s’adresser au public le plus large possible. 

 

Gaëtan Flacelière

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