Joël Schmidt, Hadrien, Perrin, 2014, broché, 360 pages, 23 €.

 

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Fils adoptif de Trajan, Hadrien, né en 76, est légat en Syrie lorsque, à la demande de l'armée, il succède à ce dernier en 117. Il rompt alors avec l'impérialisme de son prédécesseur en adoptant une politique défensive sur toutes les frontières de l'empire. A l'intérieur, son oeuvre est durable : il réorganise l'administration en profondeur, partage le pays en quatre districts confiés à quatre consulaires, codifie le droit en édit perpétuel.  A sa mort en 138, Hadrien, troisième empereur de la dynastie des Antonins, laisse un empire prospère et en paix. Il aura porté au plus haut l'un des principes de cette dynastie : ne pas régner par l'hérédité mais par la loi du meilleur.

Hadrien est connu du grand public en France grâce aux « Mémoires d'Hadrien », de Marguerite Yourcenar, roman historique magistral, mais prenant évidemment des libertés avec l'histoire. Utilisant toutes les données de l'épigraphie, retraçant précisément les voyages d'Hadrien, Joël Schmidt s'emploie avec bonheur à restituer le vrai visage de ce souverain essentiel de l'Antiquité romaine.

 

Extrait : « On offre à Hadrien dès le commencement de son règne le titre de Père de la patrie, mais il ne le prend pas tout de suite parce qu’Auguste n’avait cru le mériter que dans sa vieillesse. Ainsi apparaît-il comme un empereur modeste et respectueux des institutions sénatoriales. Il peut donc se consacrer désormais à la direction des affaires militaires, aux lettres et aux arts. Son savoir est si encyclopédique qu’il passe vite pour un homme universel. Il connaît parfaitement l’histoire de Rome, adore la philosophie grecque et se plaît à lire Epictète dans la langue d’origine, comme le fera plus tard Marc-Aurèle. Il est féru d’art, et sait critiquer les architectures parfois manquées de certains monuments élevés sous son règne ou celui de ses prédéceseurs.

 

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Il connaît les grands penseurs de la Rome antique et n’hésite pas à les juger avec une sorte de prétention qui finira par agacer. Curieusement, il aime les écrivains qui passent pour archaïques, préfère ainsi Caton l’Ancien, dit le Censeur, grand misogyne, à Cicéron. Il préfère l’ancien poète Ennius à Virgile, pourtant poète officiel d’Auguste et dont l’Enéide a fait autant pour la gloire de cet empereur que ses faits d’armes comme la bataille d’Actium, remportée en 31 av. J.-C. sur Cléopâtre et Marc Antoine. Dans les conversations qu’il entretient avec les gens de lettres, il se sent sûr de lui et n’hésite pas à attaquer Homère ou Platon. L’éloquence le passionne d’autant plus qu’il a eu du mal à la maîtriser à cause de son accent espagnol. Dans son palais à Rome, il convoque littérateurs, philosophes et grammairiens pour entamer avec eux discussions et controverses.


Certes Hadrien est un lettré, mais il tient sous sa coupe les intellectuels les plus prestigieux de son temps, non seulement par goût mais aussi, comme le montre Jean Gagé, parce que la condition sociale des artistes est misérable et que leur recrutement par l’empereur est seul capable de les sauver de la détresse financière. « Quiconque a lu la 7e satire de Juvénal est suffisamment prévenu que la condition des hommes de lettres – poètes, historiens, rhéteurs, avocats et professeurs – n’ait été matériellement facile, ni les talents sincères, toujours payés d’un prestige à leur mesure. Médiocre rétribution, ladrerie des protecteurs les plus loués, égoïsme des clients et des parents d’élèves face même à l’instituteur le plus dévoué (…). Il ne reste plus qu’à l’homme de lettres d’espoir ou de recours qu’en l’empereur. » […]


C’est assez emblématique pour qu’un satiriste du IIe siècle l’ait souligné, et assez important pour qu’un professeur au Collège de France comme Jean Gagé l’ait remarqué au XXe siècle. Certes Hadrien est un homme de qualité et il est peu probable qu’il entre chez lui des calculs sordides dans le fait de s’entourer d’une cour de grands clercs de la pensée. Mais force est de constater que les écrivains sont désormais assujettis à l’empereur, peut-être à ses caprices. Dans tous les cas, ils n’ont plus l’esprit libre qu’exige la composition d’une œuvre. On en verra quelques-uns par la suite tout dévoués à leur maître, mais beaucoup lasseront Hadrien et seront quelquefois chassés de son entourage.


De manière générale, dans ses rapports avec les intellectuels, l’empereur apparaît comme imbu de lui-même, trop sûr de ses capacités et n’hésitant pas à entrer en compétition avec ses interlocuteurs, non sans violence parfois. Il est tout de même le maître de l’Empire, tient à cette prérogative et n’aime guère la contestation même dans le domaine de l’esprit. Bien des intellectuels vont en faire l’expérience et souvent les frais. Cet état d’esprit peut le conduire à commettre l’irréparable. » (p. 81-83)

 

 

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