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Jean Salem, Démocrite, Épicure, Lucrèce. La vérité du minuscule, Encre Marine, broché, nouvelle édition, 248 pages, 25€.

 

À partir d'un commentaire de la lettre dans laquelle Épicure résume son éthique et de la description que Lucrèce a menée sur la religion populaire, Jean Salem tente de déterminer ce que sont, du point de vue des épicuriens, les conditions du plaisir pur. Il brosse ensuite une esquisse de l'histoire de l'atomisme philosophique.

 

Extrait :« Quels sont ces monstres qui rendent si nécessaires l’étude de la philosophie, et tout d’abord de la physique (laquelle constitue une partie de la philosophie) ? Ce sont, répond Lucrèce, « les terreurs de l’esprit » (DRN, III, 14-16). Épicure l’a d’ailleurs déclaré sans détours :


« si nous n’étions pas troublés par la crainte des phénomènes célestes et de la mort, […] et ignorants des limites assignées aux douleurs et aux désirs, nous n’aurions pas besoin de la science de la nature » (MF XI).


–L’antidote à ces quatre craintes, à ces quatre sources de trouble, l’épicurisme l’administre à l’homme, malade de ne pas philosopher, sous la forme d’un « quadruple remède » (tétrapharmakon) que fit graver sur le mur d’un portique un certain Diogène d’OEnoanda, lequel vécut en Cappadoce, au IIe siècle de notre ère, soit… 500 ans plus tard que le fondateur de l’école :


Il n’y a rien à craindre des dieux.

Il n’y a rien à craindre de la mort.

On peut atteindre le bonheur.

On peut supporter la douleur.

 

Ainsi la philosophie constitue-t-elle une médecine susceptible de réguler cette sorte d’attente inquiète qui demeure constamment en nous. Elle est, on l’a déjà dit, psychiatrie. Le rapprochement médecine/philosophie fut d’ailleurs très fréquent aux époques hellénistique et romaine, – et ce, bien au-delà du cercle des épicuriens. Tandis que la médecine soigne les maladies du corps, la sagesse, déclarait déjà Démocrite (Ve siècle avant J.-C.), libère l’âme des passions. Et Platon, dans son Timée, avait défini la maladie de l’âme comme démence (anoia), subdivisant celle-ci en deux espèces : la manie (mania), d’une part, et l’ignorance (amathia) d’autre part. Mais c’est davantage encore à partir du IIIe siècle – quand viendra cette époque de crise et d’effondrement des valeurs, marquée par la fin de l’indépendance des cités, puis par le cataclysme que provoqua l’expédition d’Alexandre – que cyniques, stoïciens et épicuriens useront et abuseront à leur tour de semblables comparaisons médicales. Antisthène le Cynique, et Diogène après lui, ont coutume de comparer les hommes de mauvaise vie, sinon leurs propres disciples, à des malades dont ils se disent les médecins. Et Cicéron, qui parle par ailleurs avec le plus parfait dédain de la pharmacopée épicurienne, ne répugne pas, dans ses Tusculanes – ouvrage dans lequel il reprend essentiellement les arguments des stoïciens -, à expliquer, lui aussi, que les passions sont des maladies infectieuses (pestiferae) ; il ne craint point de comparer à des ulcères (tumores) leurs prodromes. Il y répète à cent reprises que la philosophie est « la médecine de l’âme » et va jusqu’à écrire qu’elle en est comme le sédatif.


On comprend donc qu’Épicure subordonne la recherche du vrai à la poursuite du bonheur, c’est-à-dire à la quête du plaisir le plus pur. Car faire œuvre de purificateur, c’est d’abord délivrer : délivrer les misérables mortels des opinions fausses et autres passions oppressantes qui encombrent inutilement leur poitrine et perturbent indéfiniment le naturel équilibre de l’âme. Dans l’explication des phénomènes « météorologiques » (foudre, tonnerre, tremblements de terre, révolutions sidérales, etc.), Épicure ne cherche pas l’explication : une explication lui suffit. La foudre, par exemple, pourra être expliquée par la rupture violente d’une masse de vents tourbillonnants s’embrasant à la longue ; ou, aussi bien, par la chute d’un feu préexistant, qui vient à crever des nuages qu’une montagne empêche d’avancer et comprime ; « et la foudre peut encore être produite de beaucoup d’autres façons », ajoute-t-il (Pyth., 103-104).


Relativement à ces phénomènes que les Grecs appellent météores, point n’est besoin d’admettre une explication et d’en rejeter une autre qui serait « également en accord avec les phénomènes », quand on dispose contre le trouble d’un large spectre de médications d’efficacité comparable, parmi lesquelles il est vain de choisir ou d’éliminer (Pyth., 87).  La sagesse épicurienne est, par conséquent, une manière de bréviaire psychothérapeutique. En tant que telle, elle se devait d’établir un mode d’emploi des remèdes qu’elle proposait à l’homme malade et, tout particulièrement, une posologie des études théoriques portant sur la nature des choses : elle proclame donc qu’au-delà d’un certain seuil, d’une certaine mesure, l’explication des phénomènes physiques devient affaire de sophistes et de beaux parleurs, et nuit plutôt qu’elle ne contribue au bonheur. La philosophie est un art engagé : c’est l’art de vivre, c’est même l’art de vivre heureux. Aussi, rien de ce qui n’est pas indispensable au bonheur n’échappe à son indifférence. Car il n’est de savoir utile que celui qui répond au besoin naturel d’être heureux. » (pages 123-125)

 

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Pour aller plus loin :

 

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Jean Salem, Les Atomistes de l’Antiquité. Démocrite, Épicure, Lucrèce, Flammarion, coll. Champs essais, broché, 320 pages, 9 €. 


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Jean Salem, Démocrite : grains de poussière dans un rayon de soleil, Vrin, coll. Bibliothèque d'histoire de la philosophie, 1996, broché, 415 pages, 39 €.


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Epicure, Lettres et maximes, texte établi, traduit et commenté par Marcel Conche, PUF, coll. Epiméthée, 1987 (8e édition, 2009), broché, 327 pages, 39 €. 


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Lucrèce, De la Nature, texte traduit, établi et annoté par A. Ernout, introduction et notes par Élisabeth de Fontenay, Les Belles Lettres, coll. Classiques en poche, 2009, broché, XXXV- 572 pages, 13,70 €. 


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Julie Giovacchini, Epicure, Paris, Les Belles Lettres, coll. Figures du savoir, 2008, 236 pages, 19,30 €. 


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Claude Gaudin, Lucrèce, la lecture des choses, Encre marine, 1999, broché, 290 pages, 29,50 €.  


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Pierre-Marie Morel, Atome et nécessité. Démocrite, Épicure, Lucrèce, PUF, Collection Philosophies, broché, 2013, 136 pages, 14 €.


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