Rapp - Holy Bishops

 


Par William Klingshirn*, Université Catholique d'Amérique

 

« Saint » est le mot qui compte dans le titre de ce livre. Claudia Rapp désire avant tout démontrer  que la fonction la plus caractéristique de la direction épiscopale pendant l’antiquité tardive n’était pas la position politique de l’évêque, la profession d’orthodoxie, la représentation du rituel, l’enseignement des écritures, le contrôle de la richesse, ou le patronage des pauvres, mais la sainteté au fondement de ces aspects et d’autres du service épiscopal. Les évêques étaient tenus pour saints, selon Rapp, en vertu du pouvoir spirituel qui leur était accordés à travers l’ordination, les modes de vie ascétiques qu’ils choisissaient de pratiquer, la bonne gestion administrative et la charité dont ils faisaient preuve. Par conséquent, ils exerçaient trois types d’autorité – spirituelle, ascétique et pragmatique -, l’autorité ascétique servant de « lien vital aux deux autres ». L’autorité ascétique liait également l’évêque au saint homme, maintient Rapp, ce qui lui permet d’utiliser les idées de Peter Brown sur cette figure comme un cadre d’interprétation, à la fois explicitement dans les passages programmatiques, et implicitement tout au long de l'ouvrage (1). Le résultat est une contribution subtilement argumentée, érudite et fascinante sur un sujet à l’intérêt constant pour les chercheurs de l’antiquité tardive (2). Que sa thèse persuade ou non entièrement dépendra du degré avec lequel les lecteurs accepteront la sainteté comme la caractéristique clé d'une fonction d'une considérable plasticité, occupée par des individus dont le milieu d'origine, les motivations, l'intégrité et les capacités de promotion s'avèrent très variés, fonction qui, à partir du quatrième siècle, impliquera de plus en plus de richesse, de pouvoir, d'influence et d'implication avec l'état.

Le livre est divisé en deux parties. La première étudie les idéaux de la sainteté épiscopale ; la seconde les confronte aux réalités de l'activité de terrain. Le premier chapitre passe en revue les précédentes études universitaires consacrées aux évêques et présente les thèmes principaux du livre. Rapp soutient qu'elle ne cherche pas à définir l'essence immuable de la direction épiscopale, mais qu'elle étudie plutôt les dynamiques de l'autorité spirituelle, ascétique et pragmatique en un « âge de transition » allant, en gros, du troisième au début du septième siècle. Elle préfère ce « plan tripartite » à ce qu'elle considère comme des dichotomies anachroniques, par exemple, la « nette distinction entre le séculier et le religieux » réalisée pendant les Lumières, ou la séparation de l'autorité charismatique et institutionnelle de Max Weber. Il devient clair que rejeter les classifications modernes en faveur de plus traditionnelles a l'avantage de montrer la sainteté dans chaque exercice de l'autorité épiscopale.

Les chapitres 2, 3 et 4 discutent respectivement de l'autorité pragmatique, spirituelle et ascétique. L'autorité pragmatique, déjà visible dans les devoirs administratifs assignés aux « contremaîtres » dans le Nouveau Testament, est définie par les portraits de l'évêque idéal contenus dans les Didascalia ou les Constitutions Apostoliques, par les commentaires patristiques sur Timothée 1, et par les traités sur la direction spirituelle par Grégoire de Nazianze, Jean Chrysostome, Ambroise de Milan, Julien Pomérien et Grégoire le Grand. Ces textes, traversés par des tendances réformatrices évidentes et un effort énergique pour empêcher les évêques de mal agir, mettent l'accent sur les qualités personnelles des évêques et leur propre usage du pouvoir. Rapp fait bon usage des idéaux qu'ils présentent sans trop s'éterniser sur le corrélatif, à savoir que la place primordiale qu'ils font à la sainteté n'avait pas seulement pour but de motiver un comportement droit, mais aussi de restreindre les mauvais agissements. Par cette méthode, elle s'en tient à ses principes, mettant en avant ce que les textes eux-mêmes mettent en avant, dans le souci de découvrir ce qui était le plus important aux yeux des Chrétiens de l'époque.

Le chapitre 3 commence par différencier l’autorité spirituelle de l’ascétique. La première provient directement de l’Esprit (comme grâce), alors que la seconde est obtenue par les œuvres. Les deux étaient évidemment liées, et on pensait que de nombreux ascètes chrétiens détenaient une autorité spirituelle, mais il était possible de disposer de cette dernière sans être un ascète (les martyrs, par exemple, ou les clercs ayant reçu l’ordination), ou d’être un ascète dépourvu d’autorité spirituelle. Cette dernière était liée de près à l’enseignement, au « discernement », à la prière (particulièrement la prière pour les péchés d'autrui) et inévitablement aux miracles, bien que Rapp minimise les récits hagiographiques des miracles en les considérant comme « sensationnalistes ». L’autorité spirituelle est étudiée à travers les écrits de ses théoriciens – Clément d’Alexandrie, Origène, et Évagre le Pontique – et les recueils de lettres monastiques provenant d’Égypte et de Palestine. Les évêques sont traités en rapport avec les conflits qui émergèrent au second et troisième siècle entre ceux qui détenaient l’autorité spirituelle en vertu de leur charge et ceux qui la détenaient en vertu de leur élection par l’Esprit (martyrs, confesseurs, enseignants).

Le chapitre 4 étudie l’autorité ascétique en se focalisant sur deux principaux sujets : l’importance du désert, en particulier celui d’Égypte, dans l’origine du monachisme, et la représentation de Moïse comme modèle de leader chrétien. L’intérêt des deux est de déconstruire l’idée largement répandue que les moines et le clergé vivaient dans des mondes radicalement séparés et exerçaient des formes d’autorité religieuse fondamentalement différentes. Rapp attire l’attention sur le fait que les moines égyptiens avaient « fait du désert une ville », et montre comment le désert pouvait être transformé en un « état d’esprit » applicable à n’importe quel terrain, même une luxuriante île méditerranéenne comme Lérins, où de nombreux futurs évêques gallois passaient leurs années de formation. Elle note plus loin que le désert pouvait être un lieu de transition et de préparation pour une vie de service, comme ce fut le cas pour Moïse et Jésus. Elle développe ce point en traitant de la carrière de Moïse, traditionnellement divisée en trois périodes de quarante années, la première au service du Pharaon, la seconde correspondant à la vie dans le désert de Midian, et la troisième à celle de chef pendant l’exode. La vie de Moïse pouvait ainsi servir de modèle pour de nombreux évêques du IVe et Ve siècle dont les carrières les menaient d’une éducation séculière à la vie monastique, et, de là, à la direction d’une église. Rapp conclut le chapitre en fournissant des exemples de moines qui reçurent l’ordination (qu’ils aient ou non exercé un ministère) et d’évêques qui vécurent comme des moines.

 

Dans la seconde partie du livre, Rapp passe des fondations théoriques de la sainteté épiscopale aux activités des véritables évêques au sein de leurs villes. Là, c’est le travail des évêques en tant que patrons qui maintenait leur droit à la sainteté. Le chapitre 5 présente ce sujet en examinant la vie de deux « évêques en action » très différents l’un de l’autre : Synesius, l’étudiant d’Hypatie, qui devint évêque de Ptolémée en 411 à condition que lui soit accordé le droit de continuer à vivre avec sa femme et de ne pas prêcher contre ses croyances néoplatoniciennes, et Théodore de Sykeon, le fils d’un artiste du cirque et aubergiste, qui devint évêque d’Anastasioupolis (Galatie) après une longue carrière monastique. Rapp analyse le mélange d’autorité pragmatique, spirituelle et ascétique que chacun exerçait, note le patronage qu’ils étaient capables d’exercer et pointe la tendance grandissante à voir la fonction épiscopale, non seulement comme un « travail » (le ἔργον de Timothée 1), mais aussi un « honneur », alignant ainsi les évêques sur les saints hommes comme sur les patrons civiques.

 

C’est dans cette partie du livre que la recherche des saints évêques devient plus ardue. Non parce que quelques évêques échouèrent visiblement à atteindre les attentes minimales de sainteté que d’autres attendaient d’eux, puisque ce sont ces attentes qui intéressent surtout Rapp. La difficulté tient plutôt dans le fait indéniable qu’à mesure que l’empire et particulièrement sa population urbaine devenait de plus en plus chrétienne, les évêques agissaient de plus en plus comme des notables, c’est-à-dire comme des chefs de leurs villes chrétiennes, non seulement à l’Ouest, mais aussi dans les villes du Levant, sur lesquelles son enquête principale se concentre.

 

 

La façon la plus aisée de traiter les conséquences de ce développement aurait été de se concentrer sur les dimensions institutionnelles de la sainteté épiscopale : prédication, baptême, Eucharistie, et autres activités rituelles. Rapp ne les néglige pas, mais son intérêt pour l’évêque en tant que saint homme requiert d’aller plus loin. Comme Peter Brown en a fait la remarque en 1979, « à un moment ou à un autre, un évêque ou un prêtre devait parvenir à sa fonction par ses « mérites » et serait souvent appelé à justifier de son autorité en termes de réussites religieuses personnelles et sociales. » (3) Dans les chapitres 6, 7 et 8, Rapp examine donc les « contextes sociaux » des évêques (éducation, richesse, classe, connections familiales), leur sphère urbaine d’action (résidences, gestion des richesses, programmes de construction, activités charitables), et leurs interactions avec l’empire et l’empereur. Sans minimiser les avantages de la richesse, du statut social et des traditions familiales du mandat ecclésiastique, Rapp veut souligner que les motivations et les activités des évêques et des saints hommes se ressemblaient fréquemment et différaient davantage en « échelle » et en « moyens » qu’en « essence ». Les évêques dépensaient de l’argent, et les moines priaient, mais tous agissaient avec les mêmes intentions charitables. L’argument est puissant, respectueux cependant de l’évidence. Ainsi, la grande connaissance de Rapp des textes byzantins requiert de faire la part des choses entre les idéaux de sainteté et le poids des réalités civiques et impériales. Et à la fin, elle admet que ce sont ces dernières qui prévalurent. « Durant les deux siècles postérieurs à Constantin, une nouvelle compréhension de l’épiscopat se développa en privilégiant l’autorité pragmatique de l’évêque à son autorité ascétique. »

 Le dernier chapitre du livre (« L’évêque comme un nouveau fonctionnaire urbain ») explore cette transformation en examinant les lois impériales ayant trait aux évêques jusqu’à l’époque de Justinien. D'une importance grandissante au sein de sa propre communauté, l’évêque devint de plus en plus utile au gouvernement impérial, et il lui fut attribué une nouvelle gamme d’obligations civiques. Que cela se produisit à cause de la « position de direction ecclésiastique et spirituelle » de l’évêque ne fait aucun doute, mais il est de plus en plus difficile de reconnaître le saint homme derrière le « fonctionnaire » que ces lois décrivent. Ce qui pourrait justifier l’épilogue qui suit, dans lequel les saints évêques occupent l’arrière-plan. À travers les commémorations épigraphiques et spécialement l’hagiographie, les évêques étaient représentés après leur mort selon les besoins et les souhaits de leurs successeurs. Rapp n’a aucune difficulté à montrer la sainteté spéciale que les évêques affichaient dans ces textes, dont un authentique ascétisme et d’abondants miracles, particulièrement ceux en rapport avec la conversion. Néanmoins, même dans ce moyen d’expression, elle voit un changement à la fin de l’antiquité : la commémoration dans l’hagiographie d’ « évêques de carrière » tel que Jean l’Aumônier, qui ne fit aucun miracle mais « restaura la justice sociale dans sa ville grâce à de sages mesures administratives ». Bien sûr, il fut perçu comme ayant également des références ascétiques, mais un des aspects captivants de ce livre est de ne pas fournir toutes les informations disponibles, mais plutôt d’inviter les lecteurs à aller plus loin dans les textes cités et dans les idées qu’ils esquissent. Par exemple, les lecteurs familiers d’Ammien Marcellin et de son compte-rendu du conflit opposant Damase 1er à Ursin exploiteront les citations de Rapp avec leur propre recollection du conseil suivant, adressé aux candidats à l’évêché de Rome : « Ils pourraient être véritablement heureux… s’ils vivaient selon l’exemple de certains évêques provinciaux, dont l’extrême modération concernant la nourriture et la boisson, la modestie de l’habit et le comportement humble les recommandent à la divinité éternelle[...]. »

N'importe quel livre aussi abondamment documenté que celui-là contient inévitablement de petits défauts, mais je n'en ai trouvé que très peu. […] Claudia Rapp a écrit un excellent livre, un de ceux que tous ceux travaillant sur les évêques pendant l'antiquité tardive auront besoin de prendre en compte. Il peut également être utilisé avec profit par les non-spécialistes : les sources principales sont citées en traduction, tout le grec est translitéré et le lecteur dispose d'une importante bibliographie des sources principales et secondaires.

 

(1)L'ouvrage de Peter Brown sur le saint homme a reçu un traitement critique dans deux récents recueils d'essais : The Cult of Saints in Late Antiquity and the Middle Ages: Essays on the Contribution of Peter Brown, ed. J. Howard-Johnston and P. A. Hayward (Oxford, 1999), and Charisma and Society: The 25th Anniversary of Peter Brown's Analysis of the Late Antique Holy Man, ed. S. Elm and N. Janowitz, Special issue of The Journal of Early Christian Studies 6.3 (1998). Il est intéressant de noter que Claudia Rapp est le seul auteur ayant contribué aux deux volumes.

(2)Plus récemment, citons E. Elm, Die Macht der Weisheit: Das Bild des Bischofs in der Vita Augustini des Possidius und anderen spätantiken und frühmittelalterlichen Bischofsviten (Leiden, 2003) et A. Sterk, Renouncing the World Yet Leading the Church: The Monk-Bishop in Late Antiquity (Cambridge, Mass., 2004).

(3)Réponse à Henry Chadwick, « The Role of the Christian Bishop in Ancient Society », Center for Hermeneutical Studies in Hellenistic and Modern Culture, Colloquy 35 (Berkeley, 1979), p. 19. L'intégralité du document concerne les questions soulevées dans le livre de Rapp.

 

 

* William Klingshirn est l'auteur de Ceasarius of Arles : The Making of a Christian Community in Late Antique Gaul, Cambridge University Press, 2004, et de Divination in Late Antiquity, Routledge, 2007. Il a également co-dirigé le recueil d'essais The Early Christian Church, Catholic University of America Press, 2008.

 

Traduit de l'anglais par Gaëtan Flacelière.

Recension précédemment parue sur le site de la Bryn Mawr Classical Review.

 

Disponible à la librairie:

 

Rapp - Holy Bishops

 

Claudia Rapp, Holy Bishops in Late Antiquity: The Nature of Christian Leadership in an Age of Transition. The Transformation of the Classical Heritage, 37.   Berkeley:  University of California Press, 2005, 346 pages, 49 €.

 

 

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