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Dans l’Adage 574, « plus riche que Crésus, ou que Crassus », le premier est considéré comme l’exemple négatif de richesse pour les Grecs, l’autre pour les Romains. En vertu de ce cliché, et sans doute grâce à l’influence des Adages d’Érasme, les Modernes retiendront  la fortune de Crassus plutôt que sa malchance stratégique. Et effectivement, Érasme introduit ce personnage déjà dans l’avant-propos (13), en évoquant l’expression Crasso nummatior, « plus argenté que Crassus » : ce lieu commun, qui est toujours retenu par l’honnête homme, se retrouve au milieu d’une liste où le malheureux proconsul de Syrie figure parmi des personnalités riches et célèbres, comme Crésus justement. Et pour cause, car aux yeux d’Érasme Crassus est un personnage négatif, dont la richesse finit par le ranger, malgré lui, du côté des grands tyrans de l’histoire.


 Certes, Crassus ne revendiquait pas la divinité comme Crésus, comme nous l’apprenons grâce à l’Adage 201 (« il faut naître roi ou fou »), où Crésus ouvre une liste de rois « fous », et non seulement des Orientaux ou bien  des souverains hellénistiques, mais aussi des empereurs romains comme les Julio-Claudiens, Commode et évidemment Héliogabale. En quelque sorte, en bon Romain de la République, Crassus échappait à ce jugement. Mais un bon connaisseur de la folie comme Érasme ne pouvait s’empêcher de proposer des parallèles, plus ou moins énoncés, entre le général, perdu par son hybris, et les tyrans de l’Orient.


 Quant au prototype du tyran pour Érasme, il s'agit évidemment de Xerxès. Certes, dans l’Adage 1605 (« Dans les cadeaux, c’est l’intention qui compte »), on raconte que ce Grand Roi accepta volontiers de l’eau qu’un paysan lui offrait de boire dans ses mains, et que le Christ préféra les piécettes d’une veuve à tous les cadeaux des riches. Mise à part cette condescendance envers les paysans, pour ce grand admirateur des Grecs qui est Érasme, Xerxès demeure l’un des personnages négatif de l’Histoire. Ce n’est pas un hasard si Cyrus le Grand, que Xénophon considérait pourtant comme un exemple du bon gouvernement, n’est que moindrement cité (comme d’ailleurs Xénophon même) dans les Adages, et surtout par le biais d’Hérodote. Et pour cause, car pour Érasme les Perses sont surtout les ennemis de la liberté des Grecs. Et si Érasme considère les Perses sous un air assez neutre, c’est parce qu’il se réfère aux Iraniens qui vivaient dans la Perse propre. Et effectivement, pour distinguer ce peuple de l’Empire perse qui a osé envahir la Grèce (205 et 1967), Érasme préfère les appeler « Mèdes » ce qui est plus convenable pour un bon classiciste.


 L’ombre de Xerxès revient dans un autre adage fondamental, le 3001, un véritable manifeste contre les atrocités des guerres de la Renaissance : Dulce bellum inexpertis, où le latin permet de synthétiser en trois mots ce que la langue de Molière, par amour d’élégance, doit exprimer avec la longue phrase « la guerre paraît douce à ceux qui n’en ont pas l’expérience ». Également, dans l’Adage 1401, Érasme observe que  Xerxès, Cyrus, Alexandre le Grand auraient vécu plus longtemps et conquis une gloire plus certaine s’ils avaient préféré administrer leurs propres États plutôt que d’en dévaster d’autres par les armes. Et dans l’Adage 2201, « les Silènes d’Alcibiade », il évoque ce roi même quand il est en train de critiquer l’Église catholique : « Quels modèles convient-il d’imiter au vicaire du Christ ? Les Jules, les Alexandres, les Crésus et autres Xerxès, qui ne sont rien d’autre que des bandits de haute volée, ou le Christ en personne, le seul chef et empereur de l’Église ? ». Malgré le mépris d’Érasme pour le latin abâtardi des Pères de l’Église, nous avons affaire à une allusion au célèbre passage de la Cité de Dieu d’Augustin (IV, 4), où l’évêque d’Hippone se demande « qu’est ce que ce sont les royaumes, sinon des associations de bandits à une grande échelle ?» (quid sunt regna nisi magna latrocinia? Avec la différence que le regnum à qui Érasme fait allusion est l’État de l’Église, un royaume de Dieu qui ne correspond pas vraiment à la Cité augustinienne.


 Revenons à Crassus, qui n’avait pas été battu par les Perses, mais par les Parthes. Dans les Adages, ces guerriers iraniens sont beaucoup moins représentés que les Mèdes/Perses, et d’ailleurs Érasme évoque davantage même leurs ancêtres, les Scythes. Le seul adage entièrement consacré aux Parthes est le 3921, où il est question de leur renommée de buveurs formidables (que l’on retrouve au 933). Bien sûr, Érasme ne peut pas ne pas citer un autre grand lieu commun, la célèbre flèche du Parthe (5, 131), et naturellement la défaite de Crassus (971) et la riposte successive infligée à l’ennemi par Cassius, le futur césaricide (260). Et pourtant, malgré ces références historiques nécessaires, on a bien vu que c’est Crassus le riche qui l’intéresse, tandis que Crassus le (mauvais) général ne trouve pas beaucoup de place dans les Adages : certes, on loue son éloquence (1079) mais l’honnête homme devra plutôt retenir son caractère corsé. Et dans l’Adage 81, nous apprenons que Crassus « avait du foin sur ses cornes » : autrement dit, il ne fallait pas le provoquer car il pouvait mal réagir, un peu  comme ces bovins à qui les éleveurs mettaient du foin sur les cornes pour les distinguer des animaux plus dociles.
Cette expression nous rattache au thème principal de ces journées de Blois, mais nous ne pouvons nous empêcher de penser aussi à une célèbre réplique, prononcée par un ancien Président de la République, justement au Salon de l’Agriculture !

 

Communication donnée par Giusto Traina aux 15e Rendez-vous de l’Histoire (Les Paysans), à Blois, le dimanche 21 octobre 2012 lors de la conférence « Érasme interroge l’Antiquité », en présence de Christopher Bouix et Jean-Christophe Saladin.

 

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L’édition complète des Adages d’Érasme, sous la direction de Jean-Christophe Saladin, est encore disponible aux Belles Lettres en tirage limité et numéroté, mais plus pour longtemps !

 

Giusto Traina est professeur d’Histoire romaine à l’Université Paris-Sorbonne (Paris IV), et rattaché  au laboratoire "Monde byzantin" de l'UMR 8167 "Orient & Méditerranée". Il est l’auteur aux Belles Lettres de deux ouvrages récents :

 

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428, une année ordinaire à la fin de l’empire romain, traduit de l’italien par Gérard Marino, préface de Gilbert Dagron, coll. Histoire, 2009, 288 pages, 24,40 €.

 

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Carrhes, 9 juin 53 av. J.-C., anatomie d’une défaite, traduit de l’italien par Gérard Marino, préface de Giovanni Brizzi, coll. Histoire, 2011, XII-246 pages, 23,40 €.

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