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Eginhard (770-840) fut élève dans la prestigieuse abbaye de Fulda avant d'être envoyé à la cour de Charlemagne, où il fut nommé directeur des bâtiments royaux et chargé de plusieurs missions diplomatiques. A la mort de l'empereur dont il était un familier, il rédigea une biographie d'après ses souvenirs, sur le modèle de la Vie d’Auguste de Suétone, s’inscrivant « dans le vaste mouvement de renouveau littéraire et hagiographique » de son temps.

 

Plus de quatre-vingt dix ans après l’édition « classique » de Louis Halphen, aujourd’hui dépassée sur le plan critique et littéraire, il devenait urgent de remettre la Vie de Charlemagne à disposition du public. En plus d’une traduction entièrement nouvelle et d’une importante bibliographie, cette nouvelle édition placée sous la direction de Michel Sot et Christiane Veyrard-Cosme comporte une introduction de près de cent pages faisant le point sur ce que l’on sait actuellement d’Eginhard, de son temps et de son oeuvre (modèles, sources, réception, etc ; voir le sommaire du livre pour plus de détails), et en proposant  une remarquable lecture analytique.

 

Alors que nous célébrons aujourd’hui même le douzième centenaire de la mort de Charlemagne, voici cinq extraits significatifs du texte d’Eginhard, donnée dans cette nouvelle traduction :

 


Extrait 1 : Au sujet des Mérovingiens qui longtemps exercèrent le pouvoir suprême sur les Francs avec le titre creux de « rois » :


« La famille des Mérovingiens, dans laquelle les Francs avaient l’habitude de désigner leurs rois, passe pour avoir duré jusqu’au roi Childéric qui fut, sur l’ordre du pontife romain Étienne, déposé, tondu et jeté dans un monastère. Bien que l’on puisse considérer qu’elle a connu sa fin avec ce roi, cela faisait déjà longtemps qu’elle ne possédait plus aucune vigueur et qu’elle n’avait rien d’illustre à faire valoir en dehors de ce mot de « roi », vide de sens. Les ressources et la puissance du royaume étaient en effet entre les mains des préfets du palais que l’on appelait maires du palais, dont relevait le pouvoir suprême. Et il ne restait rien au roi, si ce n’est se contenter du seul nom de roi, siéger sur son trône, les cheveux flottants et la barbe longue, faire mine de gouverner, écouter les ambassadeurs venus de tous les pays et, à leur départ, leur donner, comme de son propre chef, les réponses qu’on lui avait fait apprendre et même imposées. Il ne possédait alors, en dehors de ce nom de « roi » dépourvu d’utilité et des subsides précaires que lui accordait à sa discrétion le préfet de la cour, rien d’autre en propre qu’un seul et unique domaine, et encore de faible revenu, dans lequel il avait sa demeure et d’où venaient les serviteurs, en tout petit nombre, qui le servaient pour l’ordinaire et lui témoignaient obéissance. Où qu’il dût se rendre, il allait en chariot que tirait un attelage de boeufs menés à la manière des paysans par un bouvier. C’est ainsi qu’il se rendait au palais ou à l’assemblée publique de son peuple qui se réunissait chaque année pour les besoins du royaume, et c’est ainsi qu’il regagnait sa demeure. Mais l’administration du royaume et tout ce qui devait être fait et décidé, à l’intérieur comme à l’extérieur, relevaient du préfet de la cour. » (p. 3-5)

 

EGINHARD

 


Extrait 2 : Ses épouses et concubines


« Ensuite, après avoir, à l’incitation de sa mère, pris pour épouse la fille de Didier, roi des Lombards, il la répudia on ne sait pour quel motif, au bout d’un an, et s’unit par mariage à Hildegarde, issue du peuple des Souabes et femme de très haute noblesse. Il eut d’elle trois fils, Charles, Pépin et Louis, et autant de filles, Rotrude, Berthe et Gisèle ; il eut encore trois autres filles, Théodrade, Hiltrude et Rothaïde, deux de Fastrade, son épouse qui appartenait au peuple des Francs orientaux c’est-à-dire des Germains, et l’autre, la troisième, d’une concubine dont le nom m’échappe pour l’instant. Après le décès de Fastrade, il prit pour épouse Liutgarde, une Alamanne, dont il n’eut pas d’enfant. Après la mort de cette dernière, il eut quatre concubines : Madalgarde, qui lui donna une fille nommée Rothilde ; Gerswinthe, issue du peuple saxon, de qui  lui naquit une autre fille, Adalthrude ; Régine, qui mit au monde Drogon et Hugues ; et Adalinde, dont lui vint Thierry. Sa mère Bertrade vécut auprès de lui une vieillesse entourée d’honneur. Il lui témoignait en effet un si grand respect que jamais ne s’éleva entre eux la moindre discorde, sauf une fois, lors du divorce de Charles d’avec la fille du roi Didier qu’il avait épousée à l’incitation de sa mère. » (p. 43-45)

 


Extrait 3 : L’éducation des enfants


« Il décida de donner à ses enfants, tant à ses fils qu’à ses filles, une éducation à même de les instruire d’abord dans les arts libéraux, qu’il cultivait lui-même. Ensuite, ses fils, dès que leur âge le leur permit, il les fit s’entraîner, selon l’usage des Francs, à l’équitation, au maniement des armes et à la chasse. Quant aux filles, il ordonna qu’elles s’habituent aux ouvrages de laine, qu’elles s’emploient à la quenouille et au fuseau, afin qu’elles ne s’alanguissent pas dans l’oisiveté et qu’elles s’instruisent dans tout ce qu’il y a d’honnête. » (p.45-47)

 


Extrait 4 : Ses occupations de prédilection


« Il s’adonnait assidûment à l’équitation et à la chasse ; c’était chez lui une passion qui lui venait de ses origines, puisqu’on trouverait difficilement, sur toute la terre, une nation qui pût égaler les Francs en ces arts. Il appréciait fort la vapeur des eaux naturellement chaudes, et entraînait fréquemment son corps par la natation, pratique qu’il maîtrisait si bien que nul ne le surpassait. Pour cette raison, il fit bâtir à Aix un palais qu’il habita constamment les dernières années de sa vie et ce, jusqu’à son décès. Au reste, ce n’était pas seulement ses fils, mais souvent aussi les grands, ses amis et même parfois la foule des hommes chargés de sa garde personnelle, qu’il invitait aux bains, si bien qu’on voyait quelquefois jusqu’à cent personnes, et même davantage, se baigner ensemble. » (p. 53)

 

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Évangéliaire de Charlemagne

 

 

Extrait 5 : Son admirable application à l’étude

 

« Il avait une riche éloquence et parlait d’abondance, pouvant s’exprimer avec une très grande netteté sur tout sujet de son choix. Ne se contentant pas de la langue de ses ancêtres, il consacra ses soins à étudier les langues étrangères, dont le latin qu’il apprit au point de le parler à l’égal de sa propre langue, et le grec qu’il était capable de comprendre sans pouvoir le prononcer. Il était si disert qu’il pouvait même jouer avec les mots. Il cultivait avec le plus grand empressement les arts libéraux et, respectueux au plus haut point de ceux qui les enseignaient, il comblait ces derniers d’honneurs. Pour l’apprentissage de la grammaire, il suivit les leçons de Pierre de Pise, un diacre âgé. Pour celui des autres disciplines, il eut pour maître Alcuin, surnommé Albinus, diacre lui aussi, un homme venu de Bretagne et d’origine saxonne, l’homme le plus savant de son temps. » (p. 59)

 

Eginhard, Vie de Charlemagne, texte introduit, établi et traduit par Michel Sot et Christiane Veyrard-Cosme, Les Belles Lettres, coll. Les Classiques de l’Histoire au Moyen Âge, 2014, broché, CXIII-112 pages, 35 €.

 

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