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Photo tirée du Point, article du 15 janvier 2011 à lire ici: "Les Byzantins auraient laissé l'URSS survivre".

 

 

La géographie de la puissance


« Les Romains et les Byzantins avaient une mentalité linéaire : leur mode de pensée les amenait à concevoir la géographie sous forme de routes d’un endroit à un autre plutôt que d’espaces ; ils s’appuyaient sur des itinéraires plutôt que sur des cartes. […] La curiosité à l’égard des peuples étrangers était une vertu des Grecs que les Romains ne partagèrent jamais vraiment, jusqu’à ce qu’ils connussent l’évolution de Rome à Byzance. Un récent phénomène de mode académique ne voit dans les écrits byzantins que propos hostiles et préjugés à l’égard des peuples étrangers, bien à tort : ces écrits témoignent, en effet, d’un intérêt considérable à l’égard des cultures et coutumes étrangères –  un intérêt dont des nations entières même de nos jours ne peuvent se prévaloir. Certes, toute nouvelle information relative aux peuples étrangers passait par le filtre d’une accumulation de mythes plus anciens – y compris Gog et Magog, les Amazones et le noble sauvage que l’on ne cessait de réinventer pour sévèrement critiquer la mollesse ou pire encore. Mais les soldats byzantins recueillaient également de très nombreuses informations, bien réelles, sur les tactiques de l’ennemi et ses armes : les ambassadeurs byzantins, de leur côté, rendaient régulièrement compte de multiples peuples, très différents, qu’ils rencontraient, avec une précision suffisante pour que leurs rapports constituent pour nous la source principale concernant nombre d’entre eux. Le christianisme aida certainement à combattre les préjugés, non seulement par la dimension universelle de sa vision du monde, mais aussi parce qu’il dissuadait ses adeptes de prendre des bains en public, supprimant ainsi la barrière de l’odeur qui limitait considérablement l’intimité entre les Romains et les barbares.


Le Livre des cérémonies de Constantin Porphyrogénète comprend des informations très précises sur la manière de s’adresser aux destinataires de la correspondance officielle dans le respect des règles protocolaires de l’époque, ainsi que sur la valeur de chaque sceau pour chaque lettre. La longue liste d’appellations illustre dans le détail la vaste étendue géographique couverte par la diplomatie byzantine, ainsi que la portée de ses actions. Sans même tenir compte des contacts intermittents noués avec des puissances bien plus éloignées en Asie, l’horizon de la diplomatie byzantine était à 1000 miles vers l’est, de Constantinople au rivage de la mer Caspienne, à plus de 1000 miles vers l’ouest à travers l’Europe, à plus de 500 miles vers le nord jusqu’à la Rus’ de Kiev, et, vers le sud, aussi lointain que l’Égypte.


L’ordre de préséance mentionné dans Le Livre des cérémonies reflète en partie la hiérarchie du pouvoir réel et en partie les traditions protocolaires – d’où la première place accordée au pape de Rome. […] Le premier des souverains séculiers, dans ce qui était clairement un ordre de préséance, était le calife des Abbassides à Bagdad, censément souverain de tous les pays de l’islam dans le monde entier, mais en réalité, dès cette époque, réduit à un simple rôle de figuration aux ordres de puissances régionales en vive concurrence – des émirats qui concédaient une autorité nominale au calife, ainsi que des sultanats et califats rivaux qui ne lui concédaient rien. À l’époque où le texte fut écrit, l’émirat des Hamdanides – dont le quartier général se trouvait à Alep – était, de loin, la plus importante puissance musulmane pour les byzantins. L’empire inspirait alors davantage de crainte aux musulmans qu’il n’en éprouvait lui-même à leur égard ; la courtoisie ne risquait donc pas d’être interprétée, à tort, comme un signe de faiblesse. »


Edward Luttwak, La grande stratégie de l’Empire byzantin, traduit de l'américain par Pierre Laederich,Odile Jacob, coll. Histoire, 2010, broché, 512 pages, p. 162-163


Mais aussi :


 

Constantin VII Porphyrogénète, Le Livre des Cérémonies, Tome I, Livres I & II , édité et traduit par Albert Vogt, Les Belles Lettres, Collection Byzantine, 1935 (3e tirage, 2006), broché, XXII – 750 pages, 66 €.

 


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