« Diamonds are forever », so are amputations.

 

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L’expression « diamants de conflit » trouve son illustration la plus cruelle et accablante dans les guerres civiles qui ont déchiré la Sierra Leone des années 1990. L’une des rébellions les plus sanguinaires de l’Afrique contemporaine, sinistrement célèbre pour sa vaste « campagne » de terreur orchestrée autour d’amputations massives infligées à la population locale, fut ainsi financée par ces symboles d’amour et de puissance.


En 2001, Greg Campbell, journaliste américain et écrivain, est parti dans cet enfer ironiquement nommé « Province de Liberté » afin d’en dresser un état de lieux macabre et stupéfiant. En remontant la piste des jungles dangereuses aux diamantaires d’Anvers ou de Londres, il dévoile cette incroyable filière meurtrière restée majoritairement impunie, ses liens avec les réseaux terroristes, et le combat des habitants pour retrouver leur dignité. Son ouvrage paraît alors en 2004 (Blood Diamonds, Tracing the Deadly Path of the World's Most Precious Stones, Basic Books). Dix ans plus tard, alors que la guerre a officiellement cessé, il est revenu sur ces terribles traces pour donner un épilogue à son « journal de bord » d'alors. Cette nouvelle édition, parue aux États-Unis en 2012 est enfin traduite en France en 2013 aux Belles Lettres par Laurent Bury, et nous permet, à rebours, de comprendre ce que nous n’avons pas perçu si nettement au moment des faits.


Nous avons voulu en savoir plus sur ce scandale méconnu qui entache encore aujourd'hui ces pierres de luxe, et avons contacté l’auteur, Greg Campbell, qui a eu l’amabilité de nous répondre depuis le Colorado où il travaille actuellement.

 

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Greg Campbell, permettez-moi de débuter cet entretien en vous posant une question volontairement simple et naïve : le diamant est-il si rare et précieux en réalité ? Si ce n’est pas le cas, comment expliquer sa valeur à la fois marchande et symbolique, extrêmement puissante ?

 

Greg Campbell : Non, en vérité, les diamants ne sont pas si rares que cela, et certainement pas autant que ce que les gens ont été conditionnés à croire. En fait, ils sont plus communs que d'autres pierres précieuses, y compris les rubis et les émeraudes. Cependant, les diamants ont bénéficié d'une campagne marketing fort bien organisée de la part du conglomérat diamantaire sud-africain De Beers, qui a inventé la formule « un diamant est éternel ».

Les services marketing de De Beers ont diffusé sans relâche l'idée suivante : exprimer son amour en offrant un diamant, que ce soit dans le cadre d’un mariage, d’un anniversaire ou d’une autre occasion particulière, serait une tradition nécessaire.

En parallèle et pendant la majeure partie du siècle dernier, De Beers contrôla une très vaste partie des ressources mondiales de diamant, établissant un quasi-monopole grâce à un réseau de fournisseurs faisant transiter l'ensemble de leurs diamants par cette compagnie. L’efficacité des campagnes publicitaires combinée à un contrôle théorique sur l’ensemble de la chaîne logistique est à l’origine de la valeur des diamants, aussi importante qu’artificielle.

Ces dernières décennies, le contrôle de De Beers sur l’approvisionnement du diamant a diminué à tel point que le marché international est désormais le fait de quatre ou cinq grosses compagnies minières. Malgré la compétition actuelle entre les fournisseurs, la « tradition » que nous évoquions est tellement répandue que les prix du diamant demeurent très élevés.

 

 

Votre  enquête sur les traces de ces « diamants de sang », bien qu’elle emmène les lecteurs aux quatre coins du monde et lui donne, par exemple, de précieuses informations sur la situation géopolitique africaine, a pour cadre principal la Sierra Leone. Quel rapport ce pays que l’on connaît finalement très peu entretient-il exactement avec l’industrie du diamant ?

 

G.C. : Le Sierra Leone est un petit pays d’Afrique de l’Ouest, une ancienne colonie britannique qui gagne son indépendance en 1961. Le pays est sous-développé, très pauvre, et constitué d’un mélange d’autochtones originaires de différentes tribus et de descendants d’esclaves affranchis venant des Amériques, qui fondèrent la colonie à l’endroit où se situe aujourd’hui la capitale, Freetown. Bien qu’ils aient participé à un conflit particulièrement horrible, j’ai trouvé ces gens charmants et amicaux.

Les diamants furent découverts dans les années 1930, mais se situaient sur une zone très vaste, couverte alors d’une jungle dont nous ne possédions aucune cartographie. Alors que les partenaires de De Beers mettaient tout en œuvre pour que la nouvelle de la découverte ne s’ébruite pas, dans le but de maintenir leur contrôle sur ces réserves et, par conséquent, de pouvoir fixer un prix artificiellement élevé, ses agents se rendirent compte qu’il était impossible d’empêcher le pillage par des mineurs illégaux, qui établissaient des routes commerciales dédiées au marché noir jusqu’aux capitales des pays voisins, la Guinée et le Libéria.

Ces routes commerciales furent utilisées au début des années 1990 par les rebelles du Revolutionary United Front pour faire sortir clandestinement les diamants hors de la Sierra Leone, et par les descendants des marchands libanais qui facilitaient les ventes au marché noir. Au début de la guerre civile, les rebelles du RUF eurent le soutien de la population parce qu’ils étaient privés de leur droit par des compagnies minières étrangères, ces dernières amassant des richesses pendant qu’ils souffraient dans la pauvreté. Néanmoins, le RUF ne fut pas un soulèvement populaire. Alors que la guerre se poursuivait, ses membres ont simplement volé des diamants pour nulle autre raison que l’enrichissement personnel. Les recettes étaient utilisées pour payer les chefs, équiper les soldats rebelles avec des armes de contrebande et acheter de la drogue et d’autres articles de luxe.

 

Comment, concrètement, ce trafic était-il organisé, et y a-t-il eu une réaction de la part de la communauté internationale ?


G.C. : Dans le cas de la Sierra Leone, les diamants extraits par les rebelles de la RUF étaient introduits clandestinement à Monrovia, au Libéria, où le très accommodant gouvernement de l'ancien président Charles Taylor offrait refuge aux coursiers du RUF pour vendre leurs diamants à des marchands étrangers originaires du monde entier. Parce que ces pierres étaient sorties clandestinement de la Sierra Leone, dont l’exportation des diamants était sanctionnée par les Nations Unies, il était bien connu que la production des rebelles se vendait à un prix très bon marché, souvent plus de 90 % inférieur à celui du diamant vendu de façon légale et légitime.

Afin de réarmer les rebelles, Taylor, en échange d’une généreuse commission prélevée sur la vente, pourvoyait également une couverture à un réseau de trafiquants d’armes, « offrant » des passeports diplomatiques aux personnalités clés de l'organisation. Les livraisons d'armes impliquaient souvent que les chefs des autres pays déroutent les livraisons légales au profit des rebelles, encore une fois contre une partie des profits. Les diamants étaient systématiquement exportés du Libéria à des centres du diamant comme celui d’Anvers, en des quantités largement supérieures à celles que les mines de ce pays sont capables de produire…

Ce n'est qu'à partir de l'adoption du Processus de Kimberley, en 2003, qu'un système uniforme fut créé pour essayer d'obtenir une traçabilité des diamants lors de leur passage d'un pays à l'autre. Cet effort pour mettre fin au commerce illégal de diamants a largement échoué à cause des propres failles du système, faciles à exploiter, couplées à un manque de leadership du conseil d’administration du Processus de Kimberley. Une fois que les diamants sont coupés et polis, leur origine est pratiquement impossible à identifier. Ils peuvent être vendus à des bijoutiers et aux consommateurs sans que ces derniers puissent avoir la moindre idée de leurs violentes origines. Même le Processus de Kimberley est dans l'impossibilité d'identifier un diamant de sang une fois qu'il a subi l'opération de polissage ; on ne peut suivre que les diamants bruts.

 

Le Sierra Leone n’est pas le seul pays à extraire massivement du diamant. La Russie, l’Australie, l’Afrique du Sud, sont également de gros producteurs, sans pour autant souffrir de la même instabilité politique et économique. Quel est le plus important facteur de déséquilibre entre ces pays et la Sierra Leone ?

 

G.C. : Le facteur primordial est la corruption au sein du gouvernement et la cupidité des politiciens. Aucun, depuis l'indépendance de la Sierra Leone il y a cinquante-deux ans, n'a été capable de mettre en place une puissante industrie de l'extraction qui s'assurerait que les revenus issus de la taxation des diamants ne soient pas mal dépensés ou simplement volés. Les projets structurels comme la construction de routes, d'écoles et d'hôpitaux ont été jusqu'à ce jour négligés par les politiciens de Freetown. La corruption a engendré une grande agitation parmi la vaste majorité de la population qui ne bénéficie aucunement des ressources naturelles de la Sierra Leone, laissant l'opportunité à un groupe armé comme le RUF de fomenter une rébellion. La corruption à Freetown était telle que les revenus du diamant n’étaient pas imposés, et, encore aujourd’hui, certaines grosses villes minières situées à l’intérieur des terres de la Sierra Leone, qui produisent énormément de richesses, n’ont pas de rues pavées, d’eau potable ou d’électricité.

 

Votre livre est le résultat une enquête très méticuleuse, ainsi que le fruit d’une expérience humaine que l’on imagine très puissante. En tant que lecteur, nous passons par une large gamme de sentiments, de l'étonnement à la peur, du dégoût à la haine, de la colère à l'incompréhension. Le livre est-il le reflet exact de ce que vous avez vécu au Sierra Leone ou avez-vous gardé des choses pour vous ? En tant qu'être humain, comment gère-t-on un aussi incroyable – et souvent intolérable - niveau de violence et de chaos ?


G.C. : J'ai vraiment essayé de transmettre au lecteur les émotions et les sentiments que j'ai ressentis en faisant mes recherches pour le livre, et je crois que ce dernier en donne une représentation exacte. Ce fut difficile de ne pas être submergé par l'émotion devant tant de souffrance et une pauvreté si insoutenable. Pour moi, la manière la plus simple de surmonter cela fut de me concentrer sur mon travail et de me rappeler de ce que je devais faire pour l’accomplir. C’était vraiment très important pour moi de supporter le fait d’être un témoin de ce qui s’est passé au Sierra Leone, afin d’être bien certain que le plus large public possible soit au courant de la réalité. Pendant la quasi-totalité du temps que dura de la guerre civile, la Sierra Leone a été ignorée par le reste du monde. J’ai trouvé cette situation particulièrement impardonnable, étant donné que la Sierra Leone fournit des diamants aux amoureux du monde entier. Les consommateurs méritent de connaître les conditions dans lesquelles leurs diamants, ou du moins certains d’entre eux, sont produits. Mon espoir était que les gens soient aussi bouleversés que je le fus et commencent à poser des questions à l’industrie du diamant, qui pourrait alors se servir de son influence considérable pour faire bouger les choses.

 

La situation dans le pays a-t-elle évoluée depuis la publication de votre livre en 2004 ?


G.C. : Oui et non. La guerre s’est achevée en 2002, les habitants de la Sierra Leone ont donc bénéficié de plus d’une décennie pour reconstruire leurs vies et apprécier une paix relative. Mais la pauvreté et la corruption qui existaient après la guerre sont encore très présentes, alors même que les compagnies diamantifères internationales extraient et vendent des diamants originaires des mêmes communautés qui furent privées de leurs droits au début des années 1990. Malheureusement, le gouvernement ne semble pas avoir tiré les leçons de la guerre civile et la possibilité pour que les troubles reprennent est réelle.

Je fais le point sur la situation actuelle de la Sierra Leone dans un épilogue de trente-cinq pages, rédigé à l’occasion de la publication de l’édition augmentée de Diamants de Sang [NdT : cette nouvelle édition a paru aux USA en 2012 ; c’est cette dernière que reprend l’édition française publiée par Les Belles Lettres.]

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Gaëtan Flacelière.

 

 

 

Greg Campbell, Diamants de sang, Trafic et guerre civile en Sierra Leone, traduit par Laurent Bury, Paris, Les Belles Lettres, collection Le bruit du monde, 2013, 264 pages, 19,50 €.

 

Retrouvez de nombreux extraits du livre et sa revue de presse sur la page Facebook Le bruit du monde – Les Belles Lettres.

 

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