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L’office, pour la chaîne du livre, désigne afin d’aller vite l’ensemble des parutions d’un éditeur qu’il regroupe à une date donnée. Aux éditions des Belles Lettres, cet office est généralement bimensuel. Le libraire reçoit alors de façon regroupée ce qu’il a précédemment commandé en amont de la date de ces parutions. Ceci pour en venir à mon propos : l’office des éditions Belles Lettres du 20 janvier 2011 est proprement impressionnant, tant dans la richesse des titres proposés que dans leur diversité et leur qualité. Je vous propose un petit parcours dans ces nouveautés à paraître afin d’en prendre la juste mesure, accompagné de mes quelques réflexions personnelles de libraire lectrice qui n’engagent pas la maison. Précisions bibliographiques et liens pour commander en fin d'article.

Tout d’abord une bonne nouvelle pour les patients : Jamblique revient !


Jamblique, Vie de Pythagore 

 

Sa Vie de Pythagore est rééditée dans la collection Roue à Livres, grâce aux soins de Luc Brisson et d’Alain-Philippe Segonds qui nous fera l’honneur de répondre à quelques questions sur son travail à l’occasion de cette reparution ainsi que de la publication récente du tome II de Proclus, Commentaire sur le Parménide de Platon, correspondant au livre II, dans la collection des Universités de France qui n’est plus à présenter. Cet éloge de Pythagore par un des chefs de file du néoplatonisme est un texte essentiel pour comprendre l’organisation souterraine du Pythagorisme, bien sûr. Mais aussi, écrit au VIe siècle de notre ère, il tente de démontrer la vivacité des continuités du paganisme en opposition aux cultes chrétiens devenus alors majoritaires.

 


Exhortation à la philosophie - Aristote 

 

D’ailleurs, philosophons encore, comme nous l’exhorte Aristote dans un Protreptique (l’exhortation des savants hellénistes) perdu dont Sophie Van der Meeren a tenté la reconstitution dans un non moins savant dossier, examinant les livres V à VII du Protreptique de notre précité Jamblique en tenant compte des précédents travaux interrogeant leur authenticité. Ne seraient-ils pas simplement ceux d’Aristote ? Le présent ouvrage s’attache surtout à une relecture des témoignages de l’existence de ce livre perdu et des fragments qui en subsistent, ainsi que ceux attribués à Jamblique pour ce qu’ils sont : une belle source d’inspiration pour les tardifs sur la valeur de la réflexion et du sens à donner à celle-ci.

 


Nicolas de Cues - Les Conjectures 

 

C’est en sautant quelques siècles que nous trouvons ensuite Nicolas de Cues dans une attendue édition bilingue par Jean-Michel Counet de ses Conjectures. « Les Conjectures (1440-1444), nous indique la présentation par Counet page LXVII du présent opus,  est le troisième ouvrage d’importance écrit par Nicolas de Cues, après La Concordance Catholique et La Docte Ignorance [actuellement disponible en librairie dans la récente bonne édition bilingue du Cerf, note de la libraire]. Il se situe dans le sillage de ce dernier. Nicolas y prend acte de ce que la vérité est inaccessible à l’homme et que ce qui lui reste ouvert, c’est de se débattre avec une multiplicité de points de vue sur une même réalité [et pourtant l’homme n’a pas connu internet, NdL], ces multiples points de vue se relativisant les uns les autres. Comment se rapprocher dans ces conditions de la vérité, si l’on ne peut surplomber les différents points de vue à l’aide d’une référence transcendante qui leur assigne leur véritable valeur ? [L’homme n’a pas non plus été contemporain de la déliquescence du statut d’auteur, d’autorité, donc. NdL] Les Conjectures s’efforcent, par une méthode de synthèse de la multiplicité des points de vue, de parvenir à une saisie symbolique de la vérité. »

 

Faure, Bernard - L'imaginaire du Zen 

 

Traversant à présent les frontières, philosophons toujours avec Bernard Faure, spécialiste du bouddhisme, et son essai dans la collection Japon sur L’imaginaire zen, cet univers mental bien méconnu d’un moine japonais qu’il nous décrit thématiquement. Ce voyage ponctué d’une importante iconographie s’agrémente d’une bibliographie tout à fait complète et intéressante.

 

 

 

Robert, Jean-Noël - Les Romains et la mode 

 

Mais nous ne sommes pas que purs esprits, malheureusement, et devons nous préoccuper de sujets d’apparence plus légère. En ces périodes de soldes qu’on souhaiterait nous présenter comme frénétiques en dépit de tout le bon sens que la morosité ambiante induit, penchons-nous un instant sur les phénomènes de mode chez nos ancêtres les Romains. Jean-Noël Robert, par ailleurs fidèle pilier de la collection Réalia qu’il dirige en plus de celle des Guides Belles Lettres des Civilisations, nous l’explique dans un ouvrage solide aux aspects futiles trompeurs (les jolies nymphes en maillot de bain de la mosaïque de Piazza Armerina, en couverture, ne devront  pas vous distraire trop longtemps). Doit-on raser sa barbe sous l’exemple de Scipion l’Africain revenu de Sicile ? Du vêtement au monde littéraire, en passant par la religion ou l’économie, une histoire passionnante du suivisme populaire.


Desgranges, Michel - Une femme d'Etat 

 

Les continuités, l’héritage de ce que l’Antiquité a produit de meilleur (notez je vous prie l’ironie) sont donc parvenus jusqu’à nos portes et la société s’exalte devant le téléphone intelligent ou l’éco-citoyen parvenu. Michel Desgranges les assassine simplement en en dressant une liste à côté de laquelle le vertige d’Umberto Eco n’est rien, au cours d’un roman à scandale que le magazine Lire du mois de février appelle une « farce » moderne, le terme étant moins péjoratif que prévu. En suivant les pérégrinations souvent jubilatoires vaines et vides d’une Emmanuelle à l’Elysée (me souffle un collègue hilare), nous sommes tenus de nous regarder pour ce que nous sommes, devenons, restons : peu de choses, gadgets jetables et zappeurs insatiables. Une autre idée de la fin du monde.


Russell, Bertrand - Essais sceptiques

 

Bertrand Russell serait sceptique, et je vous prie de m'excuser par avance de ce piètre jeu de mots en incipit. Cela lui valut d’ailleurs son Prix Nobel ce qui confirme que réfléchir avant de parler peut également être appréciable. De Pyrrhon à Bergson, il démontre dans une langue légère tout à fait accessible à qui serait peu lecteur du charabia des sciences humaines postmodernes, qu’aucune affirmation ne saurait être tenue pour vraie sans démonstration rationnelle, ce qui à l’époque des « faits » (1928 pour la première publication) dénote d’une personnalité violemment subversive, qui vaudra à son possesseur, mathématicien par ailleurs, deux emprisonnements en 1918 et 1961. L’homme, comme l’indique Mathias Leboeuf dans son agréable et éclairante préface, est tout sauf bien-pensant. C’en est terminé de la religion, par exemple, ou d’engagements politiques mus par une « simple » foi. Nous entamons l’ère du désenchantement du monde (dont l’ouvrage de Gauchet à ce propos est également disponible à la librairie), celle d’une liberté consciente et rationnelle ou d’une aridité de l’âme, selon probablement que l’on se situe en haut ou en bas, à gauche ou à droite du doute. Une occasion de redécouvrir un texte fondateur en philosophie moderne, très bellement mis en page et au prix plus qu’abordable pour un semi-poche, accompagné pourquoi pas du portrait de son auteur par Ali Benmakhlouf dans la collection des Figures du Savoir.


Fontaine, Brigitte - L'inconciliabuleFontaine, Brigitte - Rien, suivi de Colère noire 

 

L’Inconciliabule de Brigitte Fontaine, dans un parallèle décapant à nos préoccupations ci-dessus, se voit pour sa part réimprimé en modèle plus printanier avant l’heure, ainsi que son Rien, suivi de Colère noire qui me donne, si encore vous me le permettez, une transition vers les Démons de Mediavilla.

 

Richard de Mediavilla - Les démons 

 

Attardons-nous un instant sur le plus sombre, peut-être le plus difficile ouvrage de cet office mais probablement l’un des plus passionnants et attachants : le premier né d’une nouvelle collection dirigée par Alain Boureau : la Bibliothèque scolastique, et sa couverture papier à rabats marron glacé est un objet à lui-seul attirant, bien que le blanc de la typographie sur le pâle brun qui aurait mérité un brin d’intensité supplémentaire rende parfois la lecture des rabats et quatrième de couverture laborieuse. Effet visuel rapidement pardonné qui ne nous détournera pas de nos curiosités fort bien placées.  Le tome IV, livres 23-31 des Questions disputées intitulé sobrement Les démons, du franciscain Richard de Mediavilla est en effet un des premiers traités de démonologie portés à notre connaissance.  Texte précieux et parfaitement inédit, donné en bilingue avec un riche appareil de notes et une introduction solide, comme tous les ouvrages des collections bilingues, cet opus est bel et bien un évènement pour le microcosme auquel, si vous nous lisez en ce moment-même, vous appartenez donc.

Kondratieva, Tamara - Les Soviétiques 

 

Il faut déjà s’en arracher pour terminer d’appréhender cette tumultueuse vague d’office, en considérant attentivement le premier livre en langue française sur les Soviétiques vus par eux-mêmes, plus spécifiquement, par les historiens russes eux-mêmes. Autre temps autre époque, certes, mais la somme ici sous la direction de Tamara Kondratieva est néanmoins tout aussi fondamentale pour la compréhension des enjeux géopolitiques actuels. Elle présente les différentes catégories auxquelles pouvaient appartenir en leur temps les Soviétiques, et le regard qu’ils portaient alors sur leurs différents régimes.

 

Berlin, Isaiah - Le sens des réalités 

 

Il est temps de revenir au Sens des réalités, dans la même pertinente collection de Jean-Claude Zylberstein, le Goût des idées, que le Russell, avec l’ouvrage essentiel d’Isaiah Berlin qui nous permettra de conclure par la question que tout grand lecteur, penseur et affilié se posera tôt ou tard : « Comment construire une société décente ? »

 

 

Continuités et classiques, référents et iconoclastes, classiques et continuités… tout se côtoie donc comme autant de passerelles en schisme entre les mondes clos, pour perpétuer l’idée que si l’homme a pu réellement se tenir au centre du monde, le livre lui, se tient au centre de l’homme et l’aidera à y retourner. Partir de l’origine est toujours un bon début, mais aucun parcours de lecteur ne saurait se passer de folles embardées dans les domaines qu’il ignore. Il les abordera sans gène s’il a soif de connaître, serein comme celui qui est conscient de ce qu’il sait, mais l’est d’autant plus encore de ce qu’il ignore.

Paméla Ramos.

 

Détails bibliographiques, et commandes en lien ou à disposition en magasin :

 Jamblique, Vie de Pythagore, introduction, traduction et notes par Luc Brisson et Alain-Philippe Segonds, Les Belles Lettres, collection La Roue à livres, 2011, 288 pages, 25 €.

Sophie Van der Meeren, Exhortation à la philosophie, Le dossier grec, Aristote, Les Belles Lettres, collection Fragments, 2011, 320 pages, 35 €.

Nicolas de Cues, Conjectures, introduction, traduction et notes par Jean-Michel Counet, Les Belles Lettres, collection Classiques de l’humanisme, 2011, 496 pages, 39 €.

Bernard Faure, L’imaginaire du zen, l’univers mental d’un moine japonais, Les Belles Lettres, collection Japon, 2011, 240 pages, 25 €.

Jean-Noël Robert, Les Romains et la mode, Les Belles Lettres, collection Réalia, 2011, 432 pages, 25 €.

Michel Desgranges, Une femme d’État, Les Belles Lettres, 2011, 400 pages, 19 €.

Bertrand Russell, Essais sceptiques, traduit de l’allemand par André Bernard, préface de Matthias Leboeuf, Les Belles Lettres, collection Le goût des idées, 2011, 272 pages, 13,50 €.

Brigitte Fontaine, L’inconciliabule, Les Belles Lettres/Archimbaud éditeur, 2011, 64 pages, 10 €.

Brigitte Fontaine, Rien, suivi de Colère noire, Les Belles Lettres/Archimbaud éditeur, 2011, 48 pages, 10 €.

Richard de Mediavilla, Questions disputées, tome IV 23-31, Les démons, introduction, édition critique et traduction d’Alain Boureau, Les Belles Lettres, collection Bibliothèque scolastique, 2011, 432 pages, 55 €.

Sous la direction de Tamara Kondratieva, Les Soviétiques, un pouvoir, des régimes, Les Belles Lettres, 2011, 432 pages, 35 €.

Isaiah Berlin, Le sens des réalités, Les Belles Lettres, collection Le goût des idées, 2011, 368 pages, 14 €.

 

Déjà parus

Proclus, commentaire sur le Parménide de Platon

Proclus, Commentaire sur le Parménide de Platon, Tome II, livre II, texte établi, traduit et annoté par Concetta Luna et Alain-Philippe Segonds, Les Belles Lettres, collection des Universités de France, 2010, 350 pages, 57 €.

 

Benmakhlouf, Ali - Russell

Ali Benmakhlouf, Russell, Les Belles Lettres, collection Figures du savoir, 2004, 251 pages, 15 €.

 

 

 

 

 

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