« C’est chose difficile que de parler des Italiens. Si on en parle avec sérieux, c’est-à-dire comme ils le méritent, ils le prennent de travers. Et si on en parle légèrement comme ils le veulent, en vaniteux qu’ils sont ils ne sont jamais contents de ce qu’on dit. Singulière vanité que celle qui se complaît aux compliments plutôt qu’à la louange justifiée. La prudence voudrait que je ne m’embarque pas dans cette difficile entreprise : parler des Italiens, faire leur portrait, les peindre, non tels qu’ils sont en apparence ou tels qu’ils croient être, mais tels qu’ils sont. Entreprise non moins difficile que dangereuse, à quoi nul écrivain italien ne s’est risqué jusqu’à présent.

Si bien qu’il n’existe pas de portraits d’Italiens peints par des Italiens, mais par des étrangers. Et, ceux-ci, il ne faut pas s’y fier. Non qu’ils ne sachent faire un portrait, mais parce qu’ils ne croient pas que les Italiens sont tels qu’ils sont, et ainsi ne les estiment pas selon leur mérite.

Cela vient du fait que les étrangers nous regardent de travers, à travers cils comme nous disons, c’est-à-dire avec méfiance, ce qui est la pire façon au monde de regarder, et ainsi, ne peuvent nous voir tels que nous sommes. Il n’y a pas à leur en vouloir ; ils nous regardent de leur mieux et nous ne pouvons les obliger à nous voir comme nous aimerions qu’ils nous vissent.

Mais s’il n’existe pas un seul portrait des Italiens peint par un Italien, la faute en est à nous et rien qu’à nous. Nous défiant les uns des autres, n’aimant pas être regardés en face, scrutés par d’autres Italiens, de peur d’être vus tels que nous sommes (ce  qui est très grave, si l’on songe qu’aucun de nous ne se sait tel qu’il est), nous restons fermés et noués comme pommes vertes, tout en nous donnant l’air d’être ouverts comme grenades. Qui donc me donnerait tort si je crois que les Italiens auraient tout à gagner à se laisser peindre, non tels qu’ils semblent être, mais tels qu’ils sont et que c’est notre rôle à nous, écrivains, que de regarder en face les autres Italiens, les scruter sans fausse pudeur et tenter de les peindre, non tels qu’ils paraissent, mais tels qu’ils sont ? La meilleure façon de nous peindre nous-mêmes, c’est comme nous sommes. » pp. 11-12.


Curzio Malaparte, Ces chers Italiens, traduit par Mathilde Pomès, Paris, Les Belles Lettres, coll. Le goût des idées, 2013, 192 pages, 13,50 €.


 

Malaparte.jpg

 

Retour à l'accueil