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Peu après la mort de Justinien, en 565 après J.-C., Corippe, un lettré originaire de Carthage occupant une fonction subalterne à la cour de Constantinople,  débute la rédaction d’un panégyrique à la gloire de son fils et successeur au trône, Justin II. Ce sont justement les obsèques du glorieux souverain Justinien que chante le poète dans l’extrait suivant :

 

 

« Quand le prince toucha le seuil de l’auguste demeure, bien que la sixième heure de ce jour de fête fût consommée, il ne demanda pas des plats délicieux ni des coupes agréables, sans d’abord confier au tombeau le saint et vénérable corps de son père, après l’avoir honoré de luxueuses obsèques. Devant les portes il y avait déjà un cortège, tandis que ça et là à travers la Cour, le long des portiques, le sénat se tenait mêlé à la plèbe et, à l’intérieur, des serviteurs en pleurs, et mille vases en or, en forme de mille colonnes, mille en argent, qui remplissaient la salle des cierges qui les surmontaient, disposés chacun à sa place, ainsi préparés selon l’usage ancestral. C’est un triste devoir qui mettait de l’effervescence dans la vaste Cour. […] On brûle l’encens sabéen et l’on verse dans des patères disposées là du miel parfumé et un baume au suc odorant. Cent autres espèces d’aromates merveilleux sont apportées pour conserver dans l’éternité des temps le corps sacré. Tels furent les honneurs suprêmes que rendit à son père Justin, meilleur prince que César Auguste.

            Quand, en entrant le premier, il vit le corps vénérable, il se pencha sur lui en  larmes, recueillit les baisers glacés de son divin père, puis exprima sa douleur en ces mots : « Nous, nous pleurons de tristesse et notre esprit se consume de douleur. Toi, mon père très saint, tu te tiens joyeux au loin parmi les cohortes des anges ; ayant désormais abandonné ton corps, tu regardes Dieu et tu jouis d’un jour meilleur sous la lumière d’un soleil pour lequel il n’y eut point de nuit. Salut, père illustre, salut ! Adieu, père vénérable, pour l’éternité ! » Sans plus tarder, d’un signe auguste il commande de soulever dans les airs la civière, le peuple sortit en procession de toute  la Cour et dans ses rangs en deuil on allume les cierges funèbres. Tous les sexes et tous les âges se rassemblent pour les obsèques. Qui pourrait évoquer les merveilles d’un tel cortège ? Ici tonne l’ordre vénérable des lévites qui chantent, là un chœur virginal : leur voix ébranle le ciel. Les larmes se répandent comme neige : leur pluie mouillait les vêtements de tous, tandis que les yeux ruisselants nageaient dans leur propre source et arrosaient visages et poitrines. Des mères hébétées allaient les cheveux défaits, d’autres devant leurs portes, celles-là dans le haut des maisons remplissaient les fenêtres élevées en s’y entassant en foule, aussi nombreuses que le concert des oiseaux qui se rassemblent sur les rives de l’Ister hyperboréen, contraints par la rudesse de l’hiver de quitter leurs terres gelées : contraints par la glace et les neiges, les oiseaux se rassemblent innombrables, ils se serrent, accumulent les retards et ne veulent pas quitter le fleuve. Nombreux sont ceux qui brûlaient un pieux encens à l’occasion du défilé. De partout accourait la plèbe en deuil curieuse de voir le spectacle. Chez tous la même affection, chez tous la même légitime affliction augmentaient les larmes et la vue des funérailles les faisait pleurer jusqu’au moment où, pénétrant dans les parvis de l’église des Saints-Apôtres, on déposa les illustres membres dans le sépulcre consacré que dans sa piété il s’était fait construire en or massif. »


 Corippe, Éloge de l’Empereur Justin II, texte établi et traduit du latin par Serge Antès, Les Belles Lettres, coll. C.U.F., 1981 (2e tirage, 2002), p. 52-54

 

 

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