Browning, C.R. - A l'intérieur d'un camp de travail nazi 

Le dernier livre de Christopher Browning a une colère pour origine. Celle que ressentit l'historien en découvrant l’incompréhensible acquittement de Walther Becker, chef de police de sécurité du district de Radom ayant pris part active à l’éradication du ghetto de Wierbznik, le 27 octobre 1942, lors d’un procès ayant eu lieu trente ans après les faits à Hambourg. En dépit d’une centaine de témoins oculaires, la cour de justice allemande considéra en effet que le système judiciaire ne pouvait, en l’absence de preuves documentaires irréfutables, condamner le prévenu. Ce rejet de principe des témoignages des victimes n’était alors pas le propre du judiciaire. Depuis le monumental ouvrage de Raul Hilberg, La Destruction des Juifs d’Europe (1), publié en 1962, dans lequel l’historien juif américain jugeait les témoignages oraux ou visuels des victimes problématiques dans le cadre d’une étude sérieuse du système concentrationnaire, la plupart des historiens du nazisme adhéraient malgré quelques réserves à une méthodologie marginalisant les recollections des victimes. En 1996, cependant, Daniel Jonah Goldhagen, auteur du contesté Les Bourreaux volontaires de Hitler (2), condamnait violemment l’appréciation de Hilberg, s’époumonant contre les historiens de l’Holocauste coupables selon lui de rester sourds aux déclarations des survivants et de dédaigner leurs différentes formes de témoignages (journaux, récits, entretiens, dépositions, etc.). Une décennie plus tard, Saul Friedländer prenait le parti de Goldhagen tout en s'appuyant sur une argumentation à la fois plus fine et convaincante, que l'on pourrait résumer en peu de mots : le récit, ou plutôt les récits des victimes du nazisme, en raison même de leur puissance et de leur manque de vision globale, sont susceptibles de remettre en question la manière dont l'historien se représente des événements aussi dramatiques et complexes, et de l'aiguiller vers des chemins de traverse peu fréquentés. Cette réorientation méthodologique, que certains jugeront tardive, s'avère patente dans l'extraordinaire ouvrage de Friedländer, Les Années d'extermination (3), publié en 2008, les témoignages des victimes s'intégrant parfaitement à une étude technique du génocide et de ses auteurs.

C'est dans ce contexte que Christopher Browning décida «  d’écrire une histoire scientifique de ce phénomène relativement peu étudié qu’était le camp-usine du travail forcé, à travers l’analyse d’un cas, celui de Starachowice, qui, par nécessité, vu l’absence quasi-totale de documentation, devrait s’appuyer presque entièrement sur des témoignages de victimes recueillis ultérieurement ». (p. 23) Défi certes gigantesque, mais selon l’historien britannique, tout à fait pertinent et éclairant à condition de ne pas se laisser intoxiquer par une vision univoque des événements, d’accepter les contradictions entre les différents récits, de s’appuyer sur une connaissance approfondie du contexte historique afin d’apporter aux témoignages corrections et nuances nécessaires. Il ne faut cependant pas s'y tromper, les motivations profondes de Browning diffèrent de celles de ses deux autres collègues : Goldhagen utilisa les témoignages en partie pour prouver le plaisir sadique que prenaient les bourreaux à exterminer un peuple, étudiant l'état psychologique de ces derniers davantage que les événements ; Friedländer, pour mettre en avant la complexité des positions et ressentis, l'interaction des faits et des sentiments dans l'histoire, mettant ainsi en garde devant une assimilation trop simpliste de ce qu'il appella les «   affaire courantes » de l'appareil d'extermination nazi. Browning, lui, insiste sur un fait capital : aussi compliqués que soient les enjeux historiographiques liés à l'utilisation des témoignages, il existe des cas où les exclure  reviendrait, purement et simplement, à effacer toute trace des crimes et à rejeter la mémoire des victimes dans les catacombes de l'histoire au profit d'événements plus facilement  « lisibles ». Il n'y a parfois pas d'autre alternative, nous dit Browning, que de reconstituer le passé de cette manière :

«  Certains historiens, conscients de la présence inévitable d'erreurs factuelles dans les témoignages de survivants et de l'étroitesse du point de vue […] qui les caractérise, préfèrent en limiter l'utilisation. Pour beaucoup de sujets, c'est possible. Mais dans le cas des camps-usines de Starachowice […], cela signifierait simplement que l'on renonce à tenter d'en écrire l'histoire. Or, ce sont là, à mon avis, des sujets trop importants pour être écartés, simplement parce que l'on préfère éviter les défis que soulève l'utilisation du témoignage oculaire des survivants. » (pp. 28-29)

 Etant donné la multiplicité des points de vue des 292 témoins, l’historien est de fait «   confronté à des souvenirs ou à des témoignages divergents, contradictoires, voire manifestement erronés », qu’il s’agit donc de remarquer, comparer et, au besoin, de corriger. Le chapitre 8, traitant de la dramatique liquidation du ghetto, nous fournit un exemple édifiant du nécessaire regard critique de l’historien face à certains témoignages sincères et cependant éloignés de la réalité des faits. Walther Becker, qui coordonna l’opération à Wierzbnik, est globalement considéré comme un «  homme pris de folie furieuse, possédé », «  un pistolet dans une main, un fouet ou une matraque dans l’autre ». La majorité des témoins insiste sur son omniprésence, son sadisme et son mépris absolu de la dignité humaine :  « pour la plupart, il ne fait aucun doute que c’est lui qui dirigeait l’opération ». Bien que de nomnbreux témoins déclarent « avoir vu Becker tirer et tuer une ou plusieurs personnes », un témoignage selon lequel le SS aurait notamment commis un acte d’une atrocité sans nom sur un enfant laisse Browning dubitatif. « Cette description, selon l’historien, étant devenue une image archétypique du génocide commis par les nazis, il y a de fortes chances qu’elle se soit introduite ultérieurement dans le souvenir de ce jour précis, et le fait que, malgré la notoriété de Becker, aucun autre témoin ne se souvienne de ce qui aurait sans doute été la pire des atrocités commises ce jour-là et donc la plus marquante, rend également cette accusation peu crédible ». (p. 122) 

L'intérêt de l'oeuvre de Browning est de ne diminuer en rien l'impact de ces témoignages sur son interprétation des événements tout en les accompagnant toujours d'informations sur la situation personnelle du témoin au moment des faits qu'il raconte. Ainsi Browning ne présente-t-il aucun des récits sans en expliquer le contexte ; le lecteur a toutes les clés en main pour lire ces témoignages à l'aune de la personnalité et de l'existence préalable de chaque victime.Il nous indique de plus comment certaines difficultés méthodologiques peuvent être surmontées par ce qui posait précisément problème auparavant, à savoir la multiplicité des expériences face à la survie et la mort. Ainsi que nous venons de l’illustrer, et nous aurions pu à loisir multiplier les exemples, l’ouvrage de Browning accorde  une place essentielle au lien ténu entre mémoire et récit, entre réalité vécue, recollection fantasmée et reconstruction a posteriori d’un événement dont le choix et l’articulation par le(s) témoin(s) obéit à des phénomènes psycho-neurologiques plus ou moins reconnus. La prise en compte de ces phénomènes  va nécessairement de pair, pour que fonctionne un projet de cette envergure, avec une capacité d’écoute laissant une large part à ce que Browning appelle les  «  témoignages non directifs » , «   dans lesquels les survivants s’expriment librement sans être interrompus par l’interviewer », méthode permettant «   de voir comment ils construisent leur récit et racontent leurs souvenirs quand il n’y a pas d’intermédiaire. » (p. 26) Browning ajoute toutefois que, selon les traumatismes, un entretien directif peut les aider à surmonter un soudain mutisme ou une perte de mémoire.

 Bien que le livre de Browning puisse dans une certaine mesure être considéré comme une réponse au verdict du procès de Becker, son but n'est pas d'opposer au scepticisme de la cour envers la parole des victimes une crédulité qui ne ferait que saper le discours de l'historien. L'usage des témoignages a des limites, écrit Browning, celles qui séparent la sincérité de la véracité ; contrairement à beaucoup de ses confrères, l'auteur soutient que la concordance des témoignages, malgré la différence de contexte, prouve leur légimité à renseigner sur le passé et le reconstituer, et pas seulement à offrir des informations sur l'état présent des survivants. Si la mémoire est  «  en ruines », pour reprendre l'expression de Langer (4), comment expliquer qu'elle s'avère dans bien des cas exacte, que les témoins respectent naturellement une chronologie linéaire des événements, garant, il nous semble, de leur capacité à intégrer leurs récits dans une logique historique et un contexte temporel et spatial relativement précis et détaillé ?

Au-delà d'une tentative pour répondre à ces questions périlleuses, l'objectif premier de l'ouvrage reste d'analyser un sujet relativement peu étudié, à savoir, évidemment, les camps de travail réservés aux Juifs et considérés comme une alternative à l'extermination. Il semble dans un premier temps que les habitants de Wierbznik et du district de Radom aient en partie eu l'espoir d'échapper, sinon à une élimination industrielle que peu étaient en mesure d'imaginer à ce moment de l'histoire, du moins à un assassinat ou à une déportation en se procurant des cartes de travail auprès de différents contacts locaux. L'étude de Browning démontre s'il le fallait encore qu'à côté du système concentrationnaire proprement dit et des «  centres de mise à mort » dont Treblinka fait notamment partie, existait un important dispositif plus ou moins autonome, puisque hors de ce qu'on a appelé l'Etat SS : un réseau de camps-usines gérés par des entreprises civiles, à qui les SS «  louaient » la main d'oeuvre juive dans le but que cette dernière participe à l'effort de guerre nazi. Point absolument essentiel puisque cette interprétation s'oppose à celle de Goldhagen, pour qui ces camps-usines ne sont autre qu'une forme supplémentaire d'extermination, ne se différenciant d'Auschwitz que par les moyens utilisés. Les camps-usines obéissaient ainsi à des prérogatives économiques et des préoccupations pragmatiques, ce qu'illustre parfaitement le cas étudié par Browning, une usine de munitions dont le fonctionnement s'avérait important pour l'appareil militaire allemand, particulièrement dans le cadre de l'opération Barbarossa. Le travail dans ces camps constituait pour les Juifs eux-mêmes, malgré les conditions de travail et l'horreur des expériences intimes, une stratégie de survie non dénuée de fondement – ce que confirmera le taux de survie exceptionnellement élevé de la communauté de cette ville par rapport à celui des Juifs du district en général.

Arguant de nouveau que la micro-histoire défendue par Poni et Ginzburg peut aider l'historien à comprendre un phénomène d'ensemble, Browning analyse les camps-usines de Starachowice dans toutes ses composantes : rapport des prisonniers entre eux et avec leurs anciens voisins, intéraction des premiers avec les gardes ukrainiens, mise en place d'une hiérarchie au sein des camps sur le modèle de la communauté juive antérieure, structure économique de l'usine, organisation d'un marché parallèle de vivres et de biens, agressions sexuelles, etc. C'est grâce à cette compréhension des différentes interactions sociales que Browning essaie de répondre à une question fondamentale : de quelle manière les détenus réussissaient-ils à survivre dans les camps et comment  s'organisaient-ils pour reconstituer une structure sociale dont la stabilité garantissait en partie la survie même de la communauté et donc, de son humanité ? Ce n'est malheureusement pas le lieu de revenir sur les différentes stratégies adoptées par les prisonniers, et nous laisserons les lecteurs apprécier les nombreuses explications fournies par Browning dans la seconde partie de son ouvrage.  Nous dirons seulement que les conditions de survie dépendaient étroitement de l'époque et du lieu, selon la personnalité des commandants des camps et du personnel encadrant, et que l'attitude des prisonniers ne correspond guère au schéma de résistance et de passivité que de nombreux auteurs évoquent à propos des camps de concentration. Si bien qu'il est nécessaire, selon Browning, d'établir un vocabulaire différent pour décrire leur lutte pour la survie. Tâche immense à laquelle les historiens du nazisme commencent à se confronter avec courage, malgré le dégoût qu'évoquait Ian Kershaw à force de cotoyer quotidiennement l'horreur passée. Browning est un de ces hommes que d'autres époques appelèrent encore un passeur.  Édifiant est ainsi le fait que l'historien, par l'écrit, redonne à la parole des victimes ce que la justice allemande, en 1972, lui refusa en la considérant comme passée, donc illégitime : du poids. Pour ne pas dire une existence. De même, grâce au livre de Browning, leurs voix ont un avenir, le nôtre, et il s'agit certainement d'un triomphe de la langue sur ce que Lanzmann appela naguère la «  seconde mort » des victimes du nazisme.

 Gaëtan Flacelière. 

Notes:

(1)  Raul Hilberg, La destruction des Juifs d'Europe, Fayard, 2007.

(2)  Daniel Jonah Goldhagen, Les Bourreaux volontaires de Hitler, Seuil, 1997.

(3) Saul Friedländer, Les Années d'extermination : L'Allemagne nazie et les Juifs 1939-1945, Seuil, 2008.

(4) Lawrence Langer, spécialiste de l'Holocauste et auteur remarqué du recueil d'essais Admitting the Holocaust.

 

 

Disponibles à la librairie :

 

Browning, C.R. - A l'intérieur d'un camp de travail nazi 

Christopher Browning, À l'intérieur d'un camp de travail nazi, Les Belles Lettres, coll. Histoire, 2010, 458 pages, 27€

 

Browning, Christopher - Des hommes ordinaires

Christopher Browning, Des hommes ordinaires, Les Belles Lettres, coll. Histoire, 2002, 340 pages, 27€

 

Browning, Christopher - Les origines de la solution finale

Christopher Browning, Les origines de la solution finale, Les Belles Lettres, coll. Histoire, 2007, 631 pages, 35€

 

Browning, Christopher - Politique nazie, travailleurs juifs

Christopher Browning, Politique nazie, travailleurs juifs, bourreaux allemands, Les Belles Lettres, coll. Histoire, 2002, 256 pages, 21€

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