Par Vincent Morch.

 

sueil du monde

 

 

Cruelle ironie du destin que d’être obligé de me tenir, pour écrire sur ton livre, en ce lieu incertain où les vivants s’adressent aux morts.

Tu étais marié et père de trois jeunes enfants. Tu étais aussi ce qu’on appelle un « jeune cadre dynamique », engagé, profitable, apprécié. Mais au cœur de ta vie trépidante de workaholic, tu n’auras cessé de nourrir en toi une intense vie intérieure qui t’inspirait le besoin de prendre du recul sur l’existence que tu menais. Un deuil familial survenu alors que tu avais dix-sept ans te fit découvrir un monastère de bénédictins olivétains situé au cœur de la campagne champenoise. Il était devenu depuis le lieu où,  une ou deux fois par an, tu venais rechercher l’essentiel.

De ces retraites régulières tu tiras la substance de ton livre. Sans doute le rédigeas-tu en partie penché sur la table minuscule de ta cellule, dans cette atmosphère humide à la vague odeur de feuilles mortes que tu décris si bien, tant ta prose est apaisée, sobre et lucide, si poétique dans son dépouillement. Ta voix n’y fait pas que nous entretenir de cet entre-deux où la conscience fait retour sur elle-même, elle en provient – sa musique en témoigne. Ton livre est un beau livre d’abord parce qu’il n’y a pas de hiatus entre sa forme et son fond, qu’à sa lecture le sentiment s’instille qu’il s’enracine ailleurs que dans notre monde éclaté.

Cet ailleurs n’est pourtant pas de nulle part. Il a germé d’un lieu qu’on peut trouver sur une carte – un coin sans apprêt des campagnes de France, un cloître de brique et de chaux – qui n’est pas hermétique aux influences extérieures. Entre monastère et gratte-ciel existe une porosité secrète, qu’inévitablement tu crées en passant le portail. En ton âme qui aspire à la paix, l’existence de moines accrochés à une terre, arrimés à une Règle, coulée dans le rythme immémorial des Heures ouvre sur ta vie une perspective nouvelle. Écrasé par la jouissance ambigüe de ta profitabilité, formaté jusque dans ta vie intime par l’impératif catégorique comptable, tu y redécouvres le sens du temps et du travail, et la possibilité de la liberté.

 

J’ai cru d’abord qu’il y avait le monde urbain, ses néons, ses jingles et ses tableaux de bord, et son désir d’extension infinie ; et çà et là quelques enclaves poétiques qui étaient autant de refuges pour les hommes fatigués – des lieux de vacances au sens plein du mot. Voire. Le monastère et son rapport au temps ne sont peut-être pas le contraire de ce que vit l’homme de la Ville ; mais un miroir utile en ce qu’il ne se situe pas hors du monde mais à son seuil. Parce que vous êtes au bord du monde vous êtes sans doute poreux à sa contagion, mais cela signifie également que ceux que vous accueillez un instant peuvent retourner dans le monde sans y être pris.

Encore faut-il qu’ils gardent de leur passage aux abords du cloître la trace de cet autre mode d’existence, qu’ils aient à l’esprit, quotidiennement, l’idée qu’un autre monde est possible ; c’est-à-dire qu’une autre façon d’être, une autre relation au monde est envisageable et qu’il leur revient, individuellement, de l’envisager.

 

Un autre monde est possible… En réalité, toute l’expérience que tu relates, la tienne et celle, pluriséculaire, des moines, déborde largement cette phrase connotée. Cet « autre monde » n’a pas besoin d’être inventé : il existe déjà, à portée de la main :

 

La conversion véritable est dans ce rapport au temps, et donc à l’être tout entier, qui consiste à s’arrêter pour écouter, à se rendre disponible, attentif à ce qui nous entoure. Le temps nous est donné, il ne nous sera pas repris. L’urgence est dans la suspension de cette course en tous sens, dans ce moment de revirement qui nous fait prendre conscience, intensément, de ce qui nous est donné de percevoir et de comprendre, de vivre.

 

La vie effectue une synthèse des contraires a priori impossible. Le seuil du monde est ce lieu où l’ici s’enracine en lui-même par l’imprégnation d’un ailleurs, où l’ailleurs se donne sans réserve dans le plus trivial des ici. S’il ne peut y avoir, pour nous les vivants, d’extériorité au monde – il nous suivra comme notre ombre –, il existe des lieux, des instants, des gestes qui sont comme autant de belvédères sur l’Autre. Sur ces points d’observation improbables, nos chemins s’égarent pour mieux se retrouver. Et alors il devient possible de comprendre qu’ils ne sont pas l’antithèse du monde mais leur plus solide fondement.

Le monde que tu as arpenté en expert pendant des années et dont tu brosses, dans la première partie de ton texte, un tableau saisissant, est un monde en apnée. Dans ce Grand Bleu où chacun s’efforce de descendre au plus bas afin d’accrocher son nom au tableau des médailles, foin de dauphins rieurs mais des requins avides. La mainmise arithmétique sur la moindre parcelle de réel – dont l’omniprésence de l’argent n’est qu’un seul des aspects –, le désir fou de maîtrise, le refus apeuré de surprise, d’inconnu, de mystère, d’altérité enfin, défigurent l’humain, sapent la société.

Pour autant, la marginalisation volontaire des renonçants blancs n’en fait pas les négateurs de ce monde qui sait si bien se nier lui-même. Dans leur éloignement ils le gardent en leur cœur, en recueillent les souffrances et les débris épars pour les présenter à Celui qui  peut tout guérir et tout rénover. Veilleurs d’éternité, ils enseignent aux gyrovagues affolés à goûter les secondes fuyantes. Sentinelles de l’au-delà, ils détiennent le secret d’une paix qui s’offre à chacun perpétuellement. La fécondité de leur existence est dans le témoignage que ce qui semble le plus lointain est en réalité le plus proche, que ce qui semble éloigner de l’humain en réalité l’accomplit.

 

Monos : par définition le moine est seul. Cette solitude est un apprentissage, celui de l’unité spirituelle. Unité ou unicité, le sens est le même : il ne peut être véritablement moine que s’il est unifié, agrégé. Quand le monde nous désagrège, finit par nous décomposer – et c’est là l’ordre impénétrable des choses – le retrait du monde unifie. Le mal absolu est pensé dès l’origine comme la division (le diable) ; il faut donc que le bien absolu soit l’Union. L’effort constant de l’anachorèse est bien d’être seul avec le Seul, un avec l’Un, dans cette conviction que le silence favorise le retour à l’homme intérieur, permet d’entendre l’appel divin. À ce prix seulement il peut entrer en communion avec tous les hommes.

 

Résister au monde non pas contre le monde mais pour lui, pour le préserver de sa tendance naturelle et morbide à occuper tout l’espace, à coloniser la durée, à tant obnubiler l’âme qu’elle en devient invisible à elle-même. La mondanisation du réel, la négation de toute altérité à l’humain, et avec elle la disparition de ces zones épidermiques et crépusculaires entre l’humain et le non-humain, est le plus sûr chemin vers la dé-création et l’im-monde, la voie royale vers la barbarie. Décider d’habiter dans ces marges incertaines, dans ces lieux d’humilité improbables, s’y fixer, patienter, des années durant, pour se laisser peut-être, un instant, traverser par les effluves légères de la Vie – soi seul mais pour tous les autres –, c’est décider d’habiter là où en vérité tout se joue. Cette frontière si subtile, incompréhensible, insupportable à l’esprit du monde dévorant, en constitue le rempart ultime. Car sans elle il s’immolerait lui-même sur l’autel de son appétit.

 

S’il est un sens à ces voyages répétés au seuil du monde, c’est de pouvoir dans la vie quotidienne tirer parti de cette connaissance nouvelle, ménager dans le jour des instants de retrait. Car le retrait est ce qui met au jour, ce qui fait apparaître : ainsi Dieu créant le monde comme la mer crée le continent – en se retirant, dit la Kabbale.

 

Dieu crée en se retirant, en offrant l’espace nécessaire pour que soient l’autre et la liberté, tout en demeurant mystérieusement présent au creux même de sa négation. En habitant les rivages du monde, les moines et les retraitants se tiennent là où la présence divine est la plus sensible. Ils imitent ce faisant l’acte par lequel le monde a été formé et pénètrent de l’intérieur la dynamique de sa création. Mystique, métaphysique, poésie – toutes langues balbutiantes –, spontanément montent aux lèvres en ces marches de paradoxes.

Notre Père qui êtes au seuil. Cette formule admirable qui condense ta pensée est pour moi un cadeau magnifique. Je la garderai dans mon cœur et je la ferai mienne. Elle restera le lien le plus solide d’une amitié commencée sur deux rives, le sourire que je t’adresserai en attendant de passer, moi aussi.

 


 

Retour à l'accueil