Après les Mémoires du maréchal Soult et les Dépêches du Vietnam de John Steinbeck, la collection « Mémoires de guerre » s’enrichit aujourd’hui de deux textes sur la Première Guerre mondiale : Visite sur les trois fronts d’Arthur Conan Doyle et La France en guerre de Rudyard Kipling. De Reims en ruine aux lignes de Soissons, le père de Sherlock Holmes et le prix Nobel de littérature témoignent de la vie des officiers comme des jeunes soldats  anglais, français et italiens dont ils magnifient le courage, l’abnégation et les innombrables sacrifices. Œuvres ambigües, au ton férocement anti-allemand et s’inscrivant dans un programme de propagande remarquablement organisé, elles demeuraient inédites depuis près d’un siècle. Malgré leur parti-pris, ces textes n’en restent pas moins d’une grande puissance narrative, comme vous le prouveront les deux extraits que nous avons sélectionnés pour vous.

 

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Arthur Conan Doyle, Visite sur les trois fronts, traduit de l'anglais par Laurent Bury, Les Belles Lettres, coll. Mémoires de guerre, broché, 94 pages, 12,90 €.

 

Extrait : « Les soldats français sont magnifiques. Ils sont magnifiques. Il n’y a pas d’autre mot pour exprimer cette réalité. Il ne s’agit pas simplement de leur bravoure. Toutes les races ont fait preuve de bravoure dans cette guerre. Mais c’est leur solidité, leur patience, leur noblesse. Je n’imagine rien de plus superbe que l’attitude de leurs officiers. Elle est fière sans être arrogante, sévère sans être farouche, sérieuse sans être déprimée. Tels sont aussi les hommes qu’ils dirigent avec tant d’habileté et de dévouement. Sous les terrifiants coups de boutoir des événements, les tempéraments nationaux semblent s’inverser. C’est notre soldat britannique qui devient désinvolte, insouciant et gai, tandis que le Français a acquis un flegme solennel et une patience taciturne qui n’appartenaient jadis qu’à nous. Au cours d’une longue journée dans les tranchées françaises, je n’ai pas entendu une seule fois le son de la musique ou d’un rire, et je n’avais pas vu un seul visage qui ne fût pas plein de la plus austère détermination.

L’Allemagne avait décidé de saigner la France à blanc. Eh bien, elle l’a fait. La France est pleine de veuves et d’orphelins d’un bout à l’autre du pays. En proportion de sa population, c’est peut-être elle qui a le plus souffert. Mais en exécutant sa mission infernale, l’Allemagne aussi s’est saignée à blanc. Sa lourde rapière a fait son office, mais le vif sabre français n’a rien perdu de son talent. À la fin, la France sera debout, faible et vacillante, et son immense ennemie sera étendue morte à ses pieds. Mais c’est une action effrayante, une action comme le monde n’en avait encore jamais vu. Elle est redoutable pour les Français. Elle est redoutable pour les Allemands. La malédiction divine s’abatte sur les hommes arrogants et sur les ambitions impies qui ont lâché cette horreur sur l’humanité !

En voyant ce qu’ils ont fait, et en sachant qu’ils l’ont fait, on penserait qu’un cerveau humain perdrait la raison sous ce fardeau. Peut-être le cerveau central de toute l’affaire avait-il perdu la raison dès le départ. Mais quel type de gouvernement que celui dans lequel un seul cerveau dément peut causer la perte de l’humanité ! » p.61-62

 

 

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KIPLING FRANCE

 

 

Rudyard Kipling, La France en guerre, traduit de l'anglais par Laurent Bury, préface d'Olivier Weber, Les Belles Lettres, coll. Mémoires de guerre, broché, 96 pages, 12,90 €.

 

Extrait : « Mais il n’existe pas de hiéroglyphe pour Reims, pas d’engourdissement de l’esprit face aux abominations commises sur sa cathédrale. L’édifice scrute le ciel, estropié et aveuglé, surgi de l’épave absolue du palais archiépiscopal d’un côté et des tas de poussière des maisons écroulées de l’autre. Ils l’ont bombardé, comme ils le bombardent encore, à force d’explosifs et d’obus incendiaires, de sorte que les statues et les sculptures ont pris par endroits la couleur de la chair à vif. Les gargouilles sont en miettes ; les statues, les crochets et les flèches effondrés, les murs fendus et abattus, les vitraux éclatés et les ogives effacées. Partout où l’on regarde cette masse torturée, on ne voit que mutilation et profanation, et pourtant elle n’a jamais eu plus d’âme qu’elle n’en a aujourd’hui.

   À l’intérieur (« Couvrez-vous, messieurs, dit le sacristain, cet endroit n’est plus consacré »), tout a été balayé ou brûlé d’un bout à l’autre, sauf deux candélabres devant la niche où se trouvait autrefois l’image de Jeanne d’Arc. Il y a là maintenant un drapeau français (et la dernière fois que j’ai vu la cathédrale de Reims, c’était par un crépuscule printanier, quand la grande rosace ouest rougeoyait, et les seules lumières à l’intérieur étaient celles de cierges qu’un pénitent anglais avait allumés en l’honneur de Jeanne sur ces mêmes candélabres). Le maître-autel était couvert de tapis de sol ; les dalles du sol étaient craquelées et descellées par les débris tombés du toit ; le sol était jonché de verre pilé et de pierre réduite en poudre, de lambeaux de plomb des vitraux et de fragments de fer. Deux grandes portes, soufflées par un obus tombé dans le jardin de l’Archevêque, s’étaient incurvées, grotesques, comme un tonneau. Et elles s’étaient bloquées là. Les vitraux… mais le bilan a été dressé, et sera tenu par de meilleures mains que les miennes. Il durera tout le temps de la génération pendant laquelle le Teuton sera mis au ban de l’humanité, pendant toutes ces longues années qui viendront une fois la guerre du corps terminée, quand commencera la guerre véritable. Reims n’est que l’un des autels érigés par les païens pour commémorer leur propre mort à travers le monde. Il servira. Il y a là une marque, désormais bien connue, qu’ils ont laissée comme sceau visible de leur destin. Quand ils ont mis le feu à la cathédrale, on y soignait quelques centaines de leurs blessés. Les Français en ont sauvé autant qu’ils ont pu, mais il a fallu en abandonner certains. Parmi eux se trouvait un major, étendu le dos contre une colonne. On a ordonné que les traces de ses tourments soient préservées, le contour des deux jambes et de la moitié d’un corps, imprimé en traînées noires et grasses sur les pierres. Il y a quantité de gens qui espèrent et prient pour que ce signe soit respecté au moins par les enfants de nos enfants. » p.39-40

 

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Nous vous rappelons que le mercredi 12 février 2014 à 17h, la Direction des services des Archives de Paris organise une conférence sintitulée « La Première Guerre Mondiale à travers le témoignage de Rudyard  Kipling et Arthur Conan Doyle ». Elle sera animée par Laurent Bury, professeur de littérature anglaise à l’Université Lyon-II et traducteur de Visite sur les trois fronts de Doyle et de La France en Guerre de Kipling. 

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