« L'Histoire ecclésiastique d'Eusèbe de Césarée (v. 260 – 339/340) compte parmi les pièces maîtresses du patrimoine littéraire mondial. Première véritable « histoire » composée par un chrétien, elle constitue une source inestimable sur les trois premiers siècles du christianisme, jusqu'à la « Grande Persécution », dont Eusèbe fut un témoin direct, et l'arrivée au pouvoir de Constantin. Pourtant, cette œuvre riche et complexe n'a jamais fait l'objet d’un commentaire complet. Des historiens et des philologues se sont associés pour combler cette lacune. Le commentaire proprement dit comportera quatre tomes donnant le texte grec de l'Histoire ecclésiastique, une traduction complètement nouvelle, et des éclaircissements historiques, philologiques et littéraires. »

 

Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique tome 1

 

 

Alors qu’une journée d’étude sur Eusèbe de Césarée vient de se tenir à la Maison de la recherche (Paris 6e), nous avons posé quelques question à Sébastien Morlet, Maître de conférences à l’Université de Paris-Sorbonne et membre de l’Institut Universitaire de France, spécialiste de la littérature polémique de l’Antiquité tardive, en charge de la coordination de cet ambitieux projet dont le premier tome a paru cette année (mai 2012, en co-édition Belles Lettres/ Le Cerf).

 

 

 

 – Quelles voies vous ont-elles conduit à la patristique et plus spécifiquement à l’étude d’Eusèbe de Césarée ?

Sébastien Morlet : Les études classiques, associées à une passion pour l'histoire des idées et la philosophie. La "patristique" ou plus largement la littérature chrétienne de l'Antiquité constitue un corpus fondamental pour qui veut comprendre la genèse du christianisme et le débat qu'il instaure, ou plutôt qu'il réinvente, autour du statut de la "culture" (la paidéia grecque). C'est donc avant tout l'aspect doctrinal et littéraire qui m'intéresse.
L'Antiquité tardive, plus particulièrement, est une époque de profondes mutations, notamment dans le domaine des idées et des pratiques intellectuelles, faite d'échanges, de controverses, et souvent de conflits entre communautés. C'est ce bouillonnement, ce caractère transitoire, entre l'Antiquité classique et le Moyen Âge, qui explique l'intérêt qu'elle ne cesse de susciter auprès des chercheurs comme auprès du grand public.
On pourrait dire qu'Eusèbe est l'incarnation par excellence de l'Antiquité tardive. Lui qui a connu la "Grande Persécution" (303-313) puis la reconnaissance officielle du christianisme sous Constantin, il est le dernier grand représentant de la pensée chrétienne avant Nicée (325) et le premier grand auteur du siècle d'or de la patristique, le IVe s. Imprégné de culture grecque, et notamment de philosophie, son œuvre, considérable, est l'un des premiers essais de définition et de totalisation de la doctrine chrétienne, entre hellénisme et judaïsme. Il est aussi le premier chrétien à composer une œuvre qui porte le nom d' "histoire".

– Comment coordonne-t-on un projet d’érudition collectif, transversal et international ?

S.M. : L'équipe a organisé des réunions régulières qui ont permis de définir avant toute chose l'esprit général du projet et de cerner les problèmes épistémologiques ou logistiques que nous allions rencontrer. Dans les faits, chacun travaille de son côté au sein d'une petite équipe dévolue à chaque tome de la série. Les textes circulent entre nous pour que chacun puisse donner un avis ou apporter des suppléments. Internet aide beaucoup à réunir des chercheurs parfois très éloignés dans l'espace…
L'une des difficultés du projet réside dans son bilinguisme. Dans le premier tome, trois textes ont été à l'origine composés en italien. Il a fallu les traduire, ce qui a pris un peu de temps. La charge qui m'est revenue plus spécialement, avec Lorenzo Perrone, consistait à contrôler les délais et à assurer l'unification typographique de l'ouvrage. Coordonner, c'est réunir, vérifier, relire, unifier…

– Quel public espérez-vous atteindre ?

S.M. : Au-delà des chercheurs, des enseignants et des étudiants, tous les lecteurs désireux de découvrir une œuvre importante mais peu accessible.

– Quels auteurs et/ou ouvrages déterminants ont nourri votre parcours ?

S.M. : Des lectures de classes préparatoires (Curtius, Seznec), puis, à l'université, d'abord des ouvrages anciens qui, quoiqu'un peu démodés aujourd'hui, restent des monuments : ceux de Gilson, Labriolle, Daniélou, Courcelles. Plus récemment, Peter Brown, Pierre Hadot, Jean Pépin, Marguerite Harl. Mais le vrai choc arrive lorsqu'on lit les auteurs eux-mêmes. Tout homme devrait avoir eu l'occasion dans sa vie de lire une page de Philon et une page d'Origène. Et les lire en grec, c'est encore mieux. Mais évidemment, on ne se forme pas uniquement dans les livres. La passion est née avant tout, comme souvent, de rencontres décisives avec de grands professeurs.

– Quels conseils donneriez-vous à quiconque voudrait s’initier à l’histoire de l’Église primitive ?

S.M. : Un étudiant d'histoire ou de lettres peut sans difficulté suivre une initiation à l'Université, qui peut déboucher sur un Master, voire une thèse. Pour le simple curieux, il y a des ouvrages à caractère encyclopédique comme l' Histoire du christianisme dirigée par  J.-M.  Mayeur, C. Pietri et L. Pietri (1), dont les deux premiers volumes sont consacrés à l'Antiquité, ou encore des « patrologies » ou des histoires de la littérature chrétienne pour les lecteurs plus spécialement intéressés par les textes. Parmi les ouvrages plus courts, il y a des classiques (E. R. Dodds, Païens et chrétiens dans un âge d’angoisse (2), par exemple, que les Belles Lettres viennent de rééditer) et des ouvrages récents extrêmement stimulants (Qui a fondé le christianisme ? de D. Marguerat et E. Junod (3), ou Les chevaliers de l’Apocalypse de J.-M.  Salamito (4)).

 

 

Propos recueillis par Paméla Ramos, 8 octobre 2012, Paris.
 

Notes :

(1) Histoire du christianisme, volume 1 : Le Nouveau Peuple (des origines à 250), sous la direction de J.M. Mayeur, Ch. et L. Pietri, A. Vauchez , M. Venard, Paris, Desclée, 2000, 927 pages et Histoire du christianisme, volume 2 : Naissance d’une chrétienté : 250-430, sous la direction de J.M. Mayeur, Ch. et L. Pietri, A. Vauchez , M. Venard, Paris, Desclée, 1995, 1092 pages.


(2) E.R. Dodds, Païens et chrétiens dans un âge d’angoisse, traduit par Henri-Dominique Saffrey, Paris, Les Belles Lettres, coll. L’Âne d’or, 2010, XVIII – 174 pages.


(3) Daniel Marguerat, Eric Junod, Qui a fondé le christianisme ? : ce que disent les témoins des premiers siècles, Genève, Labor et Fides / Montrouge, Bayard, 2010, 119 pages.


(4) Jean-Marie Salamito, Les chevaliers de l'Apocalypse : réponse à MM. Prieur et Mordillat, Paris, Lethielleux / Desclée de Brouwer, 2009, 158 pages.

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