l'aretin, le maréchal-lephilosophe

 

 L’Arétin, Il Marescalco/Le Maréchal-Il Filosofo/Le Philosophe , texte édité par Giovanna Rabitti et Alessio Decaria, introduit, traduit de l’italien et annoté par Paul Larivaille, Paris, Les Belles Lettres, coll. Bibliothèque italienne, LXXXIV-234 pages, 55 €. 

 

La publication aux Belles Lettres de l’œuvre théâtrale de  l’écrivain Pietro Aretino, dit l’Arétin, se poursuit avec l’édition critique et bilingue de deux de ses comédies. Le Maréchal raconte comment le duc de Mantoue s’est joué d’un maréchal en le forçant à épouser un jeune garçon déguisé en femme, alors que Le Philosophe évoque les déboires de Messire Plataristote, si épris de sagesse qu’il en néglige sa pauvre épouse… jusqu’à ce que la belle-mère s’en mêle.
Paul Larivaille, l’éditeur de ce volume, répond à nos questions.

 

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1. Pourriez-vous nous tracer un bref portrait de Pierre l’Arétin et nous rappeler son importance dans le mouvement renaissant italien ?

 

Paul Larivaille — J’ai récemment une nouvelle fois répété que s’il est fort loin d’avoir été le saint homme que beaucoup de ses contemporains voyaient, croyaient voir, ou par peur de sa plume et de sa langue assuraient voir en lui, l’Arétin n’avait pas été non plus le suppôt de Satan, sentine de tous les vices, qu’après sa mort et la mise à l’Index de tous ses écrits par la Contre Réforme triomphante, allait faire de lui la légende (1). Sa langue et sa plume, aiguisées à l’école de Pasquino, la statue romaine à laquelle on placardait des sonnets satiriques, lui avaient certes valu une réputation méritée de redoutable polémiste, mais il avait écrit bien d’autres choses que des ‘pasquinades’ : des Sonnets luxurieux et les deux volumes de ses Ragionamentiqui restent aujourd’hui encore des classiques de la pornographie mondiale, mais aussi sept œuvres religieuses dont certaines avaient été à l’époque des best-sellers ; cinq comédies, parmi lesquelles un ancêtre avéré du Tartuffede Molière, et une tragédie anticipant l’Horace de Corneille ; deux avortons de poèmes chevaleresques et autres poésies variées ; mais surtout six gros volumes de Lettres régulièrement publiés à partir de 1538 (plus un septième, de lettres éparses, qui verra bientôt le jour), monument d’un pionnier, conscient et fier à juste titre d’avoir – avec le concours de son compère, l’éditeur Marcolini – été l’inventeur du livre de lettres.

 

2. Le Maréchal est la première pièce publiée par L’Arétin tandis que Le Philosophe est, elle, la dernière qu’il ait composée. Pourquoi avoir précisément rapproché ces deux comédies parmi les cinq qu’il a écrites ?

 

P. L. — Le Maréchal n’est effectivement pas la première écrite, mais seulement « la première publiée » des comédies de l’Arétin : la priorité revient à la première version de La Comédie courtisane / La Cortigiana (1525), dont j’avais précédemment (en 2005) procuré pour les Belles Lettres une édition bilingue établie à partir du manuscrit Magliabechiano, classe VII, n°84 de la Bibliothèque Nationale de Florence. En « rapprochant » dans la présente édition Le Maréchal et Le Philosophe, j’ai voulu  prendre une vue de l’ensemble des cinq comédies publiées par l’Arétin entre 1534 et 1546 : ensemble où La Cortigiana, publiée quelques mois après le Marescalco dans une seconde version mise à jour et passablement remaniée, ne figure logiquement plus qu’à la seconde place.

De part et d’autre d’un adieu de près de huit années au théâtre traditionnel pour le théâtre à une seule voix d’un auteur déterminé à « montrer les comédies débarrassées des scènes et de l’ennui des interlocuteurs », suivi d’un retour – sur commande – à partir de 1542, le rapprochement dans un seul volume du Maréchal et du Philosophe permet de mieux saisir l’évolution de l’Arétin : d’un va-et-vient agile de personnages, émaillé de morceaux de bravoure comiques, donnant à la pièce des allures de ballet bien réglé, à une intrigue plus respectueuse des canons du genre, mais maladroitement bien que brillamment entrelardée de « sketch » tirés de Boccace annonçant les lazzis de la désormais toute proche Commedia dell’arte.

 

3. Comment qualifieriez-vous l’humour de l’Arétin et le ton de ces deux textes ?

 

P. L. — Plutôt que d’humour, s’agissant du théâtre de l’Arétin, il conviendrait de parler d’humeur, et plus précisément peut-être d’une humeur qualifiable de goliardique, dans la mesure où, avec des dosages variables au gré des circonstances – voir la conclusion inopinément bien-pensante du Philosophe, gage d’une orthodoxie soudain retrouvée au lendemain de l’ouverture du Concile de Trente ! – on y retrouve, actualisé, l’essentiel de l’esprit frondeur des goliards médiévaux : satirique, anticlérical, antisémite, anti-pédantesque, anti-pétrarquisant ; un monde que l’on dirait sinon dominé, animé du haut en bas de l’échelle sociale (du duc au jeune apprenti du Maréchal) par des farceurs, aux dépens de fâcheux comme ceux qui ne jurent que par Pétrarque, ou le pédant magister esclave de son latin, ou le Philosophe éternel prisonnier de ses spéculations absconses ; ou encore, plus banalement, aux dépens de plus faible que soi, comme le Maréchal ennemi des femmes que le duc fait mine de vouloir marier, ou – comble de la manigance – comme tous les courtisans benêts des Gonzague qui servilement obéissent à leur maître, Deus ex machina absent de la scène, croyant jusqu’au dénouement s’être dévoués à la préparation d’un vrai mariage. Le ton général, cela étant, ne peut qu’être celui de la facétie  rehaussé, à l’occasion, de quelques sarcasmes hérités des pasquinades.

 

4. Ces pièces étaient-elles destinées à être représentées sur scène et à quel autre rôle pouvaient-elles servir ?

 

P. L. — Qu’elles l’aient été ou non, les comédies étaient expressément composées pour être représentées. Les prologues, mettant en scène des histrions qui apostrophent vertement et parfois nommément les spectateurs en témoignent, même si par ailleurs – comme c’est le cas  pour le  Maréchal, mais non pour le Philosophe – la dédicace de la pièce ne fait pas toujours mention de cette éventualité. Cela dit, pour nous en tenir à l’Arétin, représentée ou non, sa comédie du Maréchal, une fois imprimée, est destinée à connaître au moins le même sort que ses autres ouvrages publiés au cours de la même année 1534 (dans l’ordre, le premier volume des Ragionamenti, la Passion de Jésus-Christ, la Vie de cour, les Sept Psaumes de la Pénitence de David) et ses lettres – jusque-là dispersées et, pour une part, perdues – dont il ne comprendra que deux ans plus tard, et commencera aussitôt à exploiter, tout le parti qu’il pourra tirer de leur publication : soutenir et répandre sa réputation – à ses yeux dûment consacrée par la somptueuse chaîne d’or que lui a offerte François 1er l’année précédente – de vertueux et  « implacable  révélateur des vertus et des vices » du monde ; d’où une série éparse de brocards et d’éloges plus ou moins mesurés, et surtout l’interminable catalogue d’ « hommes et femmes illustres » de l’acte IV, scène III, dont le ridicule du Pédant qui le débite ne compense que difficilement la piètre théâtralité.

 

5. Vous étudiez la vie et l’œuvre de l’Arétin depuis plus de quarante ans. Comment avez-vous découvert cet auteur et qu’est-ce qui chez lui vous a plu au point d’y consacrer une large partie de vos recherches ?

 

P. L. — J’avais découvert l’Arétin en 1952-53 lorsque, préparant un mémoire de maîtrise sur les peintres florentins dans les Vies de Vasari, j’avais trouvé çà et là chez les historiens de l’art mention de ses rapports orageux avec Michel-Ange : autant que je me souvienne, il s’agissait de brèves considérations, généralement outrées, sur la lettre du 15 septembre 1537 où l’Arétin avait eu le front de proposer à l’artiste sa vision personnelle du Jugement dernier, et sur le refus (peut-être ironiquement) courtois que Michel-Ange avait opposé à sa proposition, indiquant que son travail était trop avancé pour qu’il pût en tenir compte. J’ignore si j’avais dès cette époque eu connaissance de la fameuse lettre de novembre 1545 où Pietro, excédé de n’avoir jamais obtenu « un morceau de ces cartons » que le peintre  jetait au feu, avait stigmatisé l’impudeur et l’incongruité de son Jugement dernier. Toujours est-il que j’étais resté frappé par la présentation généralement faite de l’Arétin, comme un infâme maître-chanteur vivant aux crochets entre autres d’un François 1er et d’un Charles Quint, pour ne citer que les plus grands, et par le fait surtout qu’un tel homme, en ces temps-là, avait pu mourir au calme, de sa belle mort ! Au point que, une dizaine d’années plus tard, me décidant à déposer un sujet de thèse, j’avais pensé à lui ; et je ne l’ai depuis jamais abandonné longtemps.

 

Paris, le 22 novembre 2012. Propos recueillis par Gaëtan Flacelière.

 

Note :

(1) Dans l’introduction de L’Arétin, Ragionamenti, Tome I, introduction, traduction et notes de Paul Larivaille, texte établi par Giovanni Aquilecchia, Paris, Les Belles Lettres, coll. Bibliothèque italienne, 2008, CIX-212 pages, 37,60 €.

 

 

 

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