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Héros, magiciens et sages oubliés de l'Égypte ancienne, textes réunis, traduits et présentés par Damien Agut-Labordère et Michel Chauveau, Paris, Les Belles Lettres, coll. La Roue à Livres, 2011, XXX- 402 pages, 23,40 €.

Résumé, sommaire et détails sur le site des Belles Lettres.

 

Qui était donc Setné le magicien ? Connaissez-vous le valeureux Pétoubastis-Inaros ? Vous saurez tout de ces personnages oubliés grâce à cette anthologie de contes et sagesses démotiques. Damien Agut, docteur en égyptologie, et Michel Chauveau, directeur d’études en égyptologie à l’EPHE, nous offrent la possibilité de voyager dans une période méconnue de l’Égypte ancienne à travers des textes pour la plupart traduits pour la première fois en français.

1. Quel est le contexte historique de ces textes ?


Michel Chauveau — Ces textes ont été rédigés en gros entre le VIIe siècle avant notre ère et le IIe siècle de notre ère, bien que leurs sources d’inspiration puissent dans certains cas remonter beaucoup plus loin dans le temps. La période considérée a été affectée pour l’Égypte par de multiples mutations à la fois politiques, sociologiques, ethniques, culturelles et économiques. En premier lieu, ces bouleversements ont eu pour cause des invasions et des occupations étrangères, celle des Assyriens entre 671 et 664, celle des Perses en 526 qui vont dominer le pays jusqu’en 400, puis enfin celle des Macédoniens d’Alexandre qui « libèrent » la Vallée du Nil d’une seconde domination perse en 332. Ceux-ci cèderont la place aux Romains un an après la victoire d’Octave sur la flotte d’Antoine et de Cléopâtre à Actium en 31 avant notre ère. Pendant toute cette période, la vieille culture pharaonique est sur la défensive, face aux influences multiples de nations en plein essor qui se disputent la domination du monde méditerranéen. Deux tendances dominent alors : le repli identitaire sur le passé glorieux et idéalisé (contes de Setné), et l’assimilation de nouvelles valeurs et de nouveaux modes d’expression qui se manifeste par l’imitation ou la transposition (romans d’Inaros, sagesse du Papyrus Insinger).


2. Qu’est-ce que le démotique ?
 

 

M.C. Le « démotique » (du grec démos « peuple ») est le nom donné par les auteurs grecs à une écriture cursive apparue en Basse-Égypte au VIIe siècle avant notre ère, et dont l’usage s’étendit à toute l’Égypte sous la dynastie des pharaons dits « saïtes » (664-526 avant notre ère). Dérivée des hiéroglyphes, mais d’une extrême simplification (ce qui la rend paradoxalement beaucoup plus difficile à lire !), cette écriture fut d’abord strictement utilitaire (d’où son appellation « populaire », par opposition avec l’écriture dite « hiératique », c’est-à-dire propre aux prêtres), avant d’être employée progressivement pour des œuvres littéraires, puis finalement pour des compositions religieuses. Le terme « démotique » désigne également la langue dans laquelle ces textes étaient rédigés, à savoir un égyptien très évolué, à peu près aussi éloigné de l’égyptien contemporain des pyramides que le français moderne l’est du latin !


3. Quelles sont les sources de ces écrits ?


M.C. Ces textes ont été à peu près tous conservés sur des papyrus, sauf le conte de « L’hirondelle et la mer » qui a été écrit sur la panse d’une jarre. Ces papyrus ont pu être retrouvés dans des tombes, auquel cas ils pouvaient être pratiquement intacts, comme la Chronique de Pétéisé ou les enseignements de Chasheshonqy et du Papyrus Insinger. D’autres fois, ils proviennent des ruines de maisons de prêtres, et alors leur état est bien plus fragmentaire, comme l’est le roman de « Pétékhons et les Amazones ». Dans tous les cas, il s’agit d’œuvres originales qui n’ont que peu de rapport avec les productions littéraires du Moyen et du Nouvel Empire, même si elles reprennent parfois des figures célèbres du vieux passé pharaonique, tel Setné-Khâemouaset, fils du grand Ramsès II et fondateur du Sérapéum de Memphis.

4. À qui s’adressaient-ils?


M.C. Là, il s’agit d’un problème délicat. Il est évident que, malgré l’appellation « démotique », peu d’Égyptiens de la période en question étaient capables de lire ces textes, l’apprentissage difficile de l’écriture démotique ne pouvant pas être accessible au plus grand nombre. D’où la supposition qu’ils s’adressaient au cercle restreint des scribes qui à cette époque servaient également la plupart du temps comme prêtres des temples indigènes. On peut néanmoins supposer que des lectures, peut-être dans certains cas des représentations, étaient organisées devant un public d’illettrés. Des ponctuations, comme dans le papyrus du « Harpiste dévoyé », ou des indications scéniques, comme dans le « Mythe de l’Œil du Soleil », pourraient être des indices d’une telle pratique qui aurait permis de populariser ces œuvres.
 

 

5. Quel était leur but ?
 

 

M.C. La réponse à cette question doit différer suivant le type de texte considéré. La « Chronique de Pétéisé » par exemple se présente comme la copie de deux pétitions circonstanciées narrant les disputes de son auteur et de ses ancêtres avec les prêtres d’Amon d’une obscure localité de Moyenne-Égypte. Mais, si l’une de ses pétitions a pu être réellement adressée à un haut fonctionnaire memphite, l’autre paraît être une sorte de mémorandum personnel, l’ensemble ayant été sans doute légué à la postérité de l’auteur afin de justifier son action et ses revendications, mais dans une forme où la prétention littéraire est évidente. Les contes de Setné en revanche semblent avoir eu essentiellement une fonction récréative, mais peut-être aussi éducative à l’intention des apprentis scribes. Les enseignements constituent quant à eux de véritables traités de morale, là encore destinés à la classe des prêtres scribes. Curieusement, les deux principaux papyrus qui ont préservés ces derniers ont été conservés dans des tombes et l’un d’entre eux comporte même à la fin des formules funéraires au bénéfice de son propriétaire.  Ainsi, le dépôt de tels textes dans une tombe pouvait être une preuve de la rectitude morale et de la grande sagesse de son défunt détenteur, et par conséquent lui sauver la mise lors du redoutable jugement du tribunal d’Osiris !

 

Propos recueillis par Mélanie Mougin, Paris, le 24 octobre 2012.

 

 

Note de la librairie: Grâce à notre nouvelle libraire, Mélanie Mougin, doctorante en papyrologie et spécialiste des animaux sacrés dans l'Égypte ancienne, la librairie développe à présent un rayon Égypte ancienne, venez le découvrir !


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