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Laurent Pernot, Alexandre le Grand. Les risques du pouvoir. Textes philosophiques et rhétoriques, Paris, Les Belles Lettres, coll. La Roue à livres, 2013, 242 p., 25 €.

 

 

« Alexandre fascine. Son règne fulgurant, ses immenses conquêtes ont servi de référence pour une réflexion sur le bon usage du pouvoir : comment faire le bien des sujets ? Comment éviter les dérives de l'autoritarisme et de la corruption ? Comment échapper au risque de perdre son âme ?

Telles sont les questions que posent Sénèque le Père, Dion Chrysostome, Lucien, ainsi que de multiples déclamateurs, écrivant en grec et en latin à l'époque de l'Empire romain. Leurs discours et leurs dialogues sur Alexandre le Grand n'avaient jamais été réunis et certains n'avaient jamais été traduits en français. À la fois drôles et profonds, ils sont riches d'implications politiques. »


À l’occasion de la parution récente de cette anthologie de textes rares introduits et commentés par Laurent Pernot, nous avons posé cinq questions à son auteur afin d’en savoir plus.

 

 

1. Pourriez-vous nous parler de la nature des textes composant ce corpus et de leur but ?

           

Laurent Pernot – J’ai choisi des œuvres latines et grecques relativement peu connues : deux déclamations de Sénèque le Père (le père du philosophe Sénèque), deux discours de Dion de Pruse (dit Dion Chrysostome), trois Dialogues des morts de Lucien, ainsi qu’une série d’extraits classés. Ces textes ne sont pas encore disponibles dans la Collection des Universités de France, et le Discours II de Dion de Pruse n’avait même jamais été traduit en français.

  Ces œuvres ont en commun le fait de considérer Alexandre le Grand d’un point de vue rhétorique et philosophique. La rhétorique fournit les schèmes du débat, de la délibération, le souci de peser le pour et le contre, d’argumenter, cependant que la philosophie, de son côté, invite au dialogue, à l’examen psychologique et moral, à la définition de la monarchie, à la méditation sur le sens de la vie et de la mort. Les auteurs donnent la parole à Alexandre lui-même. Ils mettent en scène le grand homme disparu, au milieu de ses conseillers et de ses interlocuteurs, afin de l’offrir au jugement de la postérité. Tout cela avec beaucoup d’esprit : c’est un corpus rafraîchissant et humoristique.

 

2. Vous avez sélectionné des textes d’une période spécifique. Pouvez-vous nous expliquer ce choix ?


  L. P. – L’époque sélectionnée est celle du Haut-Empire romain (Ier - IIe siècle ap. J.-C.). Nous sommes donc un demi-millénaire après les événements. Alexandre est entré dans les programmes scolaires, il a fait l’objet d’histoires et de romans. Si nos rhéteurs et nos philosophes s’attaquent à lui, c’est pour poser une question d’actualité, en parlant du pouvoir romain : car plusieurs empereurs romains avaient voulu, et voulaient encore, imiter Alexandre. Le détour par Alexandre permettait de s’exprimer à couvert, le Macédonien étant utilisé comme type, comme repoussoir, comme masque. Il était possible de parler ainsi de la moralité et de l’autoritarisme des empereurs, de leur politique en Occident et en Orient, de la guerre, de la maîtrise terra marique, ou encore de l’astrologie.

   Aux questions romaines, les Grecs ajoutaient leurs préoccupations spécifiques de sujets et d’associés à l’Empire. En citant Homère, Aristote, Démosthène ou encore Diogène en face d’Alexandre, ils affirmaient l’orgueil des élites grecques, campées sur leur glorieux passé, ainsi, probablement, qu’un soupçon d’insatisfaction à l’égard d’une situation dans laquelle le monde grec, conquis, était soumis au pouvoir de Rome. Considéré sous cet angle, le mot de Diogène à Alexandre : « Ôte-toi de mon soleil ! », par lequel Dion de Pruse débute son adresse à Trajan, apparaît chargé d’une certaine impertinence.

 

3. Quelles sont les vertus qui ont fait d’Alexandre un modèle pour nombre d’Anciens ? 


 L. P. – Rapidement, Alexandre fut surnommé « le Grand », et il aisé de comprendre pourquoi. Sa personne et son génie furent exceptionnels, sur le plan de la beauté, du courage, de l’intelligence, de la culture, de l’éloquence, de l’esprit de décision, de la réussite militaire, du sens politique, du charisme de chef. Le théâtre de ses exploits s’étendit à l’échelle planétaire. Sa vie fut aussi brève que pleine, un vrai destin tragique ou épique.

  Grâce à lui (et grâce à son père Philippe, qu’il ne faut pas oublier), le royaume macédonien a connu un prodigieux essor. Les fouilles archéologiques ont confirmé l’importance politique et artistique d’une civilisation en pleine ascension, notamment grâce à la mise au jour des sépultures royales de Vergina en 1977. Une récente exposition, présentée au Musée du Louvre, a permis de prendre la mesure de ce rayonnement.

 

4. Il apparaît que la figure d’Alexandre était tout de même ambivalente. Que lui reprochaient les auteurs antiques ?

 

L. P. – Tous les récits sur Alexandre font ressortir les contradictions du personnage. Son règne fut éclatant, mais si court ; émaillé de victoires militaires et de succès politiques, mais dépourvu de postérité dynastique et de pérennité institutionnelle.

Les auteurs de notre corpus se veulent iconoclastes et accumulent les notations défavorables, à propos du caractère d’Alexandre, auquel ils adressent les reproches de vanité et d’emportement, et à propos de la conduite du règne, dont ils blâment la tendance au despotisme. Leur principale critique porte sur les guerres de conquête : ils reprochent au Conquérant d’avoir abusé de la guerre offensive, à force d’invasions et d’expéditions de plus en plus lointaines, au nom d’une fausse idée de la gloire. Ils se moquent aussi des prétentions d’Alexandre à la divinité, des bruits qu’il fit courir sur sa naissance miraculeuse, de sa rivalité affichée avec Héraclès et avec Dionysos.

On a ici un avatar du thème, si important dans la culture occidentale, de la rencontre entre le philosophe et le roi, le premier admonestant le second.

 

5. Quelles leçons les anciens invitent-ils à tirer sur l’exercice du pouvoir ?

 

 L. P. – La première leçon est une leçon de modération, qui concerne les risques à éviter : il faut se garder des politiques centrées sur la guerre, l’impérialisme, les conquêtes, il faut se garder du culte de la personnalité, des dérives tyranniques et de toutes les vésanies qui se croient héroïques. L’histoire, y compris l’histoire récente de l’Europe, montre que ce danger n’est jamais loin.

 Il est plus difficile de tirer une leçon positive, et valable pour aujourd’hui, d’un règne aussi éloigné de tous les critères modernes. Ce qui doit nous inspirer, c’est le legs d’Alexandre à l’histoire du monde, ce qu’il représente en tant que grand homme créateur d’une époque et d’une nouvelle vision : comme, par exemple, l’hellénisation de l’Orient, la diffusion de la civilisation matérielle et intellectuelle, les découvertes scientifiques, le respect des institutions et de la culture des peuples vaincus, un concept de monarchie universelle. Ces résultats sont essentiels aux yeux des savants d’aujourd’hui.

 

Paris, mars 2013.

Propos recueillis par Mélanie Mougin.

 

 

Laurent Pernot, membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, est professeur de langue et littérature grecques et directeur de l’Institut grec de l’Université de Strasbourg. Il y est également responsable du Master de philologie classique. Spécialiste de l’histoire de la rhétorique, il est l’auteur de nombreuses publications:

 

BIBLIOGRAPHIE SELECTIVE DE LAURENT PERNOT

 

 

 

 

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