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Les cultes isiaques dans le monde gréco-romain, documents réunis, traduits et commentés par Laurent Bricault, Les Belles Lettres, coll. La roue à livres, broché, 576 pages, 35 €.

 

 

L’ouvrage essentiel et richement documenté de Laurent Bricault permet à tout lecteur, confirmé ou non, de comprendre ces cultes et leur impact durable sur le monde antique méditerranéen.

Nous avons posé cinq questions à l’auteur pour en savoir plus.



 1. Quand on parle de cultes isiaques, nous pensons bien évidemment à la déesse égyptienne Isis mais il s’avère que d’autres divinités étaient aussi concernées. Pouvez-vous nous dire lesquelles et en quoi consistaient leur culte ?

 

Laurent Bricault – L’expression « cultes isiaques » a été mise en avant il y a un demi-siècle par les savants francophones, et notamment Jean Leclant, qui fut Professeur au Collège de France. Il s’agissait de distinguer des cultes nombreux de l’ancienne Egypte celui, mis en place par les Ptolémées, à Alexandrie notamment, mais bientôt exporté hors d’Egypte, d’un cercle de divinités liées plus ou moins directement à la déesse Isis, qui en est la figure centrale. Ces dieux sont Sarapis, qui prend alors place à ses côtés en tant que parèdre-époux, Harpocrate, le dieu-enfant issu de ce couple divin, Anubis, le dieu-chacal qui assista Isis lors de la quête qu’elle mena pour retrouver le corps démembré d’Osiris, et de quelques autres divinités associées pour des raisons diverses comme sa sœur Nephthys, la déesse-chatte Boubastis ou encore Hydreios, une forme divinisée d’Osiris-Nil.

 

2. Nous savons que les auteurs antiques ont manifesté de l’intérêt sur ce sujet. Quelles sont donc les sources littéraires dont nous disposons ?

 

L. B. – Les sources littéraires sont multiples et les informations que l’on y puise de nature extrêmement variée. Le philosophe grec Plutarque nous a laissé un traité entier « Sur Isis et Osiris » ; l’avocat, philosophe et romancier latin Apulée a consacré, à la fin du IIe s. apr. J.-C., le dernier livre de son récit « Les Métamorphoses » à la rencontre entre son héros, Lucius, et la déesse Isis. A la même époque, le rhéteur Aelius Aristide, un dévot de Sarapis, a beaucoup écrit sur le dieu, composant même un hymne à sa gloire. Des auteurs chrétiens comme Clément d’Alexandrie, Eusèbe de Césarée, Rufin d’Aquilée, ont souvent pris pour cible les divinités isiaques dans leur critique du paganisme. Des poètes ont versifié autour de l’image de la déesse et de ses acolytes, pour les célébrer, comme Ovide ou Mésomède, ou pour les vilipender, comme Virgile ou Juvénal.

 

3. Outre ces sources littéraires, les supports de diffusion furent des plus riches et des plus variés quant à leur nature. Pouvez-vous nous en donner quelques exemples ?

 

L. B. – S’appuyer sur la seule littérature aboutit à une vision parcellaire et le plus souvent erronée d’un phénomène historique. Il en va ainsi de l’étude de ces cultes, qui se révèle d’une formidable et complexe pluralité lorsque l’on intègre dans le champ d’étude les inscriptions (décrets de cité, dédicaces, lois sacrées, épitaphes, …), les papyrus (littéraires mais surtout documentaires), la statuaire (qu’il s’agisse des imposantes statues de pierre qui prenaient place dans les sanctuaires mais aussi de statuettes de bronzes, d’argent ou de terre cuite qui peuplaient les milieux domestiques), la bijouterie et la glyptique (boucles d’oreilles, pendentifs, bagues et gemmes), le petit matériel (lampes, tirelires, vases, …) ou encore les monnaies frappées d’un bout à l’autre de la Méditerranée ou les fresques ornant sanctuaires et demeures privées.

 

4. Il apparaît que ces cultes eurent un franc succès dans le monde antique. Où furent-ils diffusés ?

 

L. B. – D’une certaine manière, ces cultes connurent le succès par leur capacité à s’insérer dans de multiples réseaux, à diverses échelles : du global au local ; du royal ou de l’impérial au plus humble ; du collectif à l’individuel. Ces cultes sont diasporiques. Dans un premier temps, au IIIe s. av. J.-C., ils se diffusent surtout en Méditerranée orientale, dans le sillage des marchands d’Egypte et d’Alexandrie. Les ports furent leurs premiers havres, avant qu’ils ne s’enfoncent dans les terres. Puis, après le sac de Délos en 88 av. J.-C., ils essaiment d’un bout à l’autre de la Méditerranée dans les bagages des commerçants, armateurs et marins qui tissent alors un vaste réseau interactif de la Bretagne à l’Indus et de la Nubie à la Crimée. Et, de fait, on retrouve des temples pour nos dieux au pied du mur d’Hadrien, sur des îles de l’Océan Indien, le long du Danube ou encore de part et d’autre du détroit de Gibraltar.

 

5. D’après les divers documents auxquels nous avons accès, pouvons-nous savoir quand ces cultes prirent toute leur importance ?

 

L. B. – L’oecoumène hellénistique leur offrit très tôt un champ d’action remarquable et l’on trouve dès le dernier quart du IIIe siècle av. J.-C. des dévots constitués en association à Athènes ou des prêtres de Sarapis parmi les plus éminents des Rhodiens. À Délos, à la fin du IIe s. av. J.-C., pas moins de trois sanctuaires leurs sont consacrés. Si les débuts de l’Empire romain ne furent guère favorables à nos dieux – ils étaient ceux de Cléopâtre, la nouvelle Isis et l’ennemie jurée d’Octave –, l’empereur Vespasien, en se présentant comme l’élu de Sarapis lors d’un épisode célèbre rapporté entre autres par Tacite et Plutarque, les remit au premier plan. Devenus protecteurs impériaux, divinités tutélaires de la flotte annonaire apportant à Rome le blé qui lui était nécessaire, Isis et Sarapis connurent un succès durable, si fort même que la destruction par les chrétiens, en 392, du grand temple de Sarapis à Alexandrie apparut à beaucoup comme l’événement sonnant le glas du paganisme antique.

 

Propos recueillis par Mélanie Mougin.


 

Pour aller plus loin, consulter notre bibliographie sur les cultes à mystères dans l’Antiquité.


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