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Archimede Latino, édition, traduction, introduction et annotations de Paolo d’Alessandro et de Pier Daniele Napolitani, Paris, Les Belles Lettres, coll. Sciences et Savoirs, 2012,

XXVIII-380 pages, 75 €.

 

 

Si les inventions d’Archimède sont célèbres dès l’Antiquité, ses écrits mathématiques vont connaître un destin moins favorable, du moins jusqu’à la redécouverte, au XVe siècle, des textes de ses brillants travaux scientifiques. Archimede Latino nous raconte cette aventure intellectuelle et propose une édition critique de certains écrits essentiels du grand savant grec.

Francesco Furlan a coordonné l’édition de ce livre et dirige aux Belles Lettres la collection « Sciences et savoirs » dont Archimede Latino est le premier titre. Il répond à nos questions.

 

 

1. Qu’est-ce que l’Archimede Latino et de quoi se compose cette publication?

 

Francesco Furlan – L’Archimede latino n’est autre que l’histoire véritable et saisissante à la fois de la quête du texte d’Archimède à la Renaissance, dans la Rome du pape Nicholas V et du cardinal Bessarion, dans la Toscane de Piero della Francesca et Léonard de Vinci, dans l’Europe de Regiomontanus (i.e. Johannes Müller), etc. C’est un volume en même temps très beau et très savant, qui se lit fort agréablement dans ses chapitres historiques et qui nous apprend énormément de choses dans ses parties les plus philologiques, car il comprend aussi l’édition critique de la Quadrature de la parabole (Quadratura parabolæ) et de la Mesure du cercle (Circuli dimensio), deux grands ouvrages d’Archimède traduits l’un comme l’autre en latin par Iacopo da San Cassiano.

 

 

2. Qui est Iacopo da San Cassiano et quelle place tient-il dans le mouvement humaniste de la seconde moitié du XVe siècle ?

 

F.F. – Iacopo da San Cassiano est une des figures les plus intéressantes de l’humanisme mathématique et technique de l’époque et un des principaux acteurs de cette quête: élève du grand pédagogue Vittorino da Feltre, il y succède à la Demeure joyeuse de Mantoue. Après avoir obtenu un doctorat ès Arts à l’Université de Pavie, fort de sa profonde connaissance tant du grec que des mathématiques antiques, il traduit Archimède et Eutocius en latin. Nicholas V l’appelle alors à Rome et lui confie d’abord la révision de la version latine de l’Almageste de Ptolémée que venait d’établir Georges de Trébizonde puis, avec Le Pogge et Pier Candido Decembrio, la traduction de la Bibliothèque de Diodore de Sicile.

 

3. Comment en vient-il à redécouvrir puis traduire le corpus d’Archimède?

 

F.F. –  C’est, hélas!, le point sur lequel nous sommes le moins informés. En effet, le manuscrit grec dont Iacopo s’est servi pour sa traduction a disparu, et on ignore où et comment il a pu mettre la main dessus. En revanche, et P. d’Alessandro et P.D. Napolitani le démontrent clairement dans le chapitre de l’Archimede latino qu’ils consacrent à cette question, on sait désormais qu’il ne s’agit pas du codex A, c’est-à-dire le manuscrit ayant appartenu à Bessarion et à Giorgio Valla d’où sont tirés tous les témoins humanistes de l’œuvre d’Archimède. C’est d’ailleurs pourquoi la traduction latine d’Iacopo nous permet d’accroître sensiblement notre connaissance des originaux grecs de cette œuvre.

 

 

4. Quel impact la redécouverte du corpus d’Archimède a-t-elle eu sur la connaissance du savant grec et l’état des connaissances scientifiques de l’époque?

 

F.F. – La redécouverte d’Archimède et sa traduction en latin ont suscité immédiatement l’intérêt le plus vif (et le plus tangible) d’artistes et de savants tels que Francesco dal Borgo, Piero della Francesca ou Léonard de Vinci. Un peu plus tard, l’editio princeps grecque et latine du corpus d’Archimède, parue à Bâle en 1544, en élargit considérablement le public et installe l’œuvre d’Archimède au cœur des réflexions et des études les plus avancées des philosophes de la nature, des mathématiciens et des ingénieurs de toute l’Europe, de sorte que l’on peut affirmer que cette édition a grandement contribué à la naissance de la science moderne. C’est d’ailleurs l’Archimedes latinus de 1544 que Galilée connaît et étudie dans sa jeunesse, et c’est ce même Archimedes latinus qui, à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle, inspire un changement radical dans la manière d’entendre les mathématiques.

 

 

5. Archimede latino est le premier titre d’une nouvelle collection des Belles Lettres, Sciences et Savoirs : Bibliothèque de Science, Tradition et Savoirs Humanistes. Pourriez-vous nous la présenter et évoquer vos prochains projets?

 

F.F. – Il s’agit d’un chantier des plus ambitieux, car à la fois novateur par ses caractères et ses objectifs, très exigeant sur le plan scientifique et philologique, et de longue haleine. En un mot, nous nous proposons de questionner de manière systématique l’essor de la science classique et moderne en interrogeant les sciences et leur cheminement dans leurs textes consulaires, bien sûr, mais aussi dans leurs traditions « pratiques » depuis l’Antiquité tardive et jusqu’au XVIIe siècle, voire au XVIIIe.  Ne seront donc oubliés ni la science médiévale arabe, ni la grande tradition de la Scolastique, ni les arts et les savoirs humanistes au sens large, ni non plus la pensée renaissante. Le Comité éditorial de la collection, qui réunit un petit nombre de spécialistes reconnus et très actifs au plan international, a d’ores et déjà mis en chantier l’édition, la traduction et l’étude de quelques textes et auteurs susceptibles de répondre à ces exigences: parmi les prochains titres de la collection nous aurons ainsi des ouvrages de Regiomontanus, Gosselin, Peurbach et Kepler ou encore Sarpi et Galilée. Nous aurons l’Anatomie de Realdo Colombo, élève et successeur à Padoue de Vésale, ainsi que des écrits de Henri de Langenstein et des manuscrits d’Étienne Gaudet qui nous permettront de mieux connaître le milieu scientifique parisien au XIVe siècle. Nous pensons au demeurant consacrer rapidement deux volumes aux commentaires grecs aux Éléments d’Euclide et présenter également le Portulan de la Méditerranée vénitienne de Grazioso Benincasa, sans doute le plus marquant des géographes du Quattrocento. Il est par ailleurs à remarquer, car c’est bien l’une des spécificités de notre collection, que ces différents ouvrages seront en principe étudiés et traduits dans la langue de leurs éditeurs : outre le français, l’anglais et l’italien ou encore l’espagnol y trouveront donc leur place.

 

Paris, 3 décembre 2012, propos recueillis par Gaëtan Flacelière.

 

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