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Livres de morale révélés par les dieux, textes présentés, traduits et annotés par Vincent Goossaert, Paris, Les Belles Lettres, coll. Bibliothèque chinoise n° 10, XLIV-400 pages, 29 €.

Présentation de l’éditeur

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Marie-José d’Hoop a fondé la Bibliothèque chinoise aux Belles Lettres, actuellement dirigée par Anne Cheng et Marc Kalinowski. À l’occasion de la parution, ce jour, du 10e volume de cette collection, Livres de morale révélés par les dieux, elle s’entretient avec Vincent Goossaert qui a assuré la traduction et l’édition de ces shanshu.



Marie-José d’Hopp — Pouvez-vous me dire quelle idée directrice a présidé au choix de ce livre, au choix des textes, des périodes, des courants religieux représentés ?

 

Vincent Goossaert — Mon idée pour ce livre est de rendre accessible des textes très importants pour la culture chinoise moderne, parce que très diffusés, lus, cités. Ces textes explicitent les normes morales et une vision religieuse du monde très largement partagées, et sont pourtant largement ignorés ou méprisés par les intellectuels contemporains comme étant trop populaires — ce n'était pas le cas jusqu'au début du XXe siècle, où les Occidentaux en Chine avaient bien vu l'importance de ces textes. Je souhaite qu'ils puissent être utilisés pour l'enseignement du chinois classique (la langue en est simple) aux étudiants, et aussi lus par des non-sinologues, qui y découvriront une vision morale du monde certes différente de celle des traditions chrétiennes, musulmanes ou juives, mais pas au point d'être incomparable. J'espère aussi que ce livre pourra être utilisé par des Chinois de langue française, comme un moyen de re-appréhender cet héritage de la morale traditionnelle.

Le choix des huit textes traduits a bien sûr quelque chose d'arbitraire, ou du moins de subjectif. Ce sont uniquement des textes révélés par les dieux (surtout par l'écriture inspirée), j'ai donc exclu les livres de morale rédigés par les penseurs. Certains trouveront que je tire ainsi le genre d'un côté taoïste (plutôt que bouddhique), et d'un côté théologique plutôt que philosophique ; c'est vrai, mais c'est à mon sens justifié : ce sont ces textes révélés-là qui jouissent de la plus grande autorité. L’introduction générale et celle de chacun des huit textes permettent de les contextualiser par rapport aux milieux socio-religieux qui les ont produits, aux divinités qui les révèlent, et à l'histoire générale du genre des livres de morale dont ils représentent non seulement quelques-uns des principaux classiques, mais aussi des jalons historiques (du XIIe au XIXe siècle — je n'ai pas inclus de texte contemporain du fait de l'esprit de la collection), des sous-genres (les barèmes de mérites, les descriptions des enfers...) et des sensibilités.


M.-J. d’H. — Comment justifiez-vous l’emploi en français du langage religieux ? Vous expliquez bien que ce n’est pas le propos du livre, mais vous dites également que ces textes peuvent être comparés à des textes chrétiens, utilisés comme des bréviaires ou des catéchismes : en fait à quoi servaient-ils ou servent-ils encore pour les Chinois? Pourquoi faut-il éviter de pousser trop loin la comparaison, même si cela a été fait par certains chercheurs ?

 

V. G. — J’ai proposé une traduction aussi claire que possible, avec assez peu d’annotations, pour laisser ces textes parler pour eux-mêmes. Il m’a paru important de rendre directement accessible au lecteur français des textes conçus pour s’adresser au plus grand nombre, et évoquant des questions universelles. Le vocabulaire que j’ai choisi pour rendre la langue des shanshu est volontairement religieux. La langue des shanshu est claire, faite de termes connus de tous ; il faut la traduire en des termes également simples, qui parlent à tous les lecteurs français. S’il existe des spécialistes pour s’offusquer de ce que l’on traduise des mots chinois par « péché », « enfers », « salut » ou « damnation », je pense pour ma part que c’est le seul registre à même de rendre compte de ce dont les shanshu nous parlent : les fautes, leurs punitions infligées par les dieux, le bien, le mal, le destin. Cela ne signifie évidemment pas que les conceptions de la religion chinoise sont identiques à celles du catholicisme dont notre vocabulaire français, pour parler de ces choses-là, est issu : elles sont évidemment différentes (même si elles peuvent être comparées, ce qui n’est pas mon propos ici), mais elles évoquent les mêmes questions fondamentales. Choisir un vocabulaire neutre, le plus laïc possible, reviendrait à nier le sens profondément religieux que donnent aux textes les Chinois, et se cantonner à un vocabulaire technique, avec abondance de termes chinois et sanskrits, ruinerait le projet même de la traduction.

Ceci dit, la langue des livres de morale, même simple, reste une langue écrite, peu aisément compréhensible lue en public. Leur message était aussi disséminé par d’autres moyens, comme des explications et élaborations en langue vulgaire, par le théâtre, les ballades, les sermons, etc. La forme écrite, en des petits formats, souvent distribués gratuitement ou à bas prix, a surtout permis une diffusion rapide dans tout le monde chinois. Le terme de « catéchisme » pour ces livres se justifie en cela qu’ils rassemblaient l’essentiel des connaissances religieuses utiles : outre les traités de morale, on y trouvait le calendrier religieux (les dates des fêtes, des jeûnes), des prières et incantations utiles, des recettes médicinales… Bien entendu, la comparaison avec les catéchismes chrétiens est limitée : les livres de morale ne présentent pas le dogme fixé par une Église, mais la production indépendante d’un très grand nombre de groupes d’activistes religieux qui n’étaient pas contrôlés par un quelconque magistère.



M.-J. d’H. — Je suis frappée en lisant ces textes comme certains sont axés sur la rétribution immédiate des actions, et d’autres au contraire ont une vision plus spirituelle voire eschatologique : cela dépend de l’époque, de l’auteur, du courant religieux dans lequel il baigne ?

 

V. G. —  Dans une certaine mesure, oui, chacun des groupes d’activistes qui ont produit les livres de morale a sa propre histoire, son ancrage social, et son orientation. Mais les différentes éléments sont toujours présents, quoique en des proportions variables : l’aspect pratique, immédiat, d’améliorer sa condition présente en cherchant les bénédictions, et d’imposer un certain ordre moral à la société, celui plus spirituel, de faire son salut et de se sanctifier, et celui, universel, de faire le salut de l’humanité. Il est clair qu’à certaines époques, notamment au XIXe siècle, l’anxiété face aux péchés de l’humanité et la peur eschatologique deviennent dominantes et imprègnent le discours des livres de morale d’une tonalité sombre, que n’ont pas, ou moins, d’autres textes plus orientés vers la sanctification individuelle.


M.-J. d’H. — Quels sont les fondements du Bien et du Mal dans une religion qui n’a pas un dieu unique, qui n’est pas une religion révélée, et où finalement les bonnes et les mauvaise actions sont à peu près les mêmes qu’en Occident ?

V. G. —  La religion chinoise, si l’on choisit d’appeler ainsi l’ensemble des croyances et pratiques incluant le bouddhisme, le taoïsme et le confucianisme, et qui forme le soubassement des livres de morale, n’est pas construite sur une révélation unique, mais elle en produit un nombre immense, puisque ces textes sont produits par l’écriture inspirée qui permet aux dieux de communiquer en permanence avec les humains. La variété des contenus doctrinaux dans cette religion chinoise et ses révélations est évidemment immense. On peut cependant y identifier un certain nombre de fondements communs, dont l’idée que l’ordre naturel du monde est moralement bon et compréhensible par l’observation. Se conformer à cet ordre est faire le bien ; l’enfreindre est faire le mal. Naturellement, certains traits fondamentaux de cette morale cosmologique sont sinon universels du moins familiers à la plus partie de l’humanité : le meurtre, le vol, le mensonge, le non-respect du mariage et des parents sont contraires à la morale naturelle.

 

M.-J. d’H. — J’ai découvert avec stupéfaction et ai été fort impressionnée par les séances d’écriture inspirée, pourriez-vous les décrire, voire même les dépeindre un peu en détail ? J’y vois une sorte d’écriture automatique comme les surréalistes. En quoi la technique d’écriture et le contenu sont-ils liés ?

V. G. —  L’écriture inspirée est une technique (qui connaît bien sûr des variantes), utilisée d’ailleurs par des groupes religieux très divers, allant des plus attestataires aux plus contestataires, pour produire des textes de formes et de contenu idéologique extrêmement divers. Le plus souvent, elle est utilisée pour permettre aux dieux de répondre à des questions individuelles précises (demande de guérison et d’aide de la part des fidèles) ; tous les groupes pratiquant l’écriture inspirée ne produisent pas de textes doctrinaux majeurs comme ceux traduits ici. Cela dépend bien sûr des souhaits du groupe, et du « talent » du ou des médiums — il existe en effet des techniques à une ou deux personnes ; dans ce dernier cas, un médium est généralement le principal, l’autre ne faisant qu’aider à tenir le stylet et bougeant moins. Le médium, doit bien sûr, outre son don, s’être formé à cette tâche, en assistant un médium confirmé. Lors d’une séance, après purification du lieu (dans un temple ou dans une maison) les dieux sont invités et « descendent » dans le corps du (ou des) médiums, qui tient un stylet en bois, le plus souvent en forme de Y, avec lequel il écrit, dans du sable, des cendres, voire dans le vide : un assistant, recopie alors sur papier, caractère par caractère, ce qu’écrit le dieu. Il est fréquent qu’une vérification soit faite ensuite et que le dieu corrige des mots qui auraient été mal notés. Les textes ainsi révélés restent confidentiels quand ils viennent en réponse à une question individuelle, mais doivent être publiés et diffusés s’ils s’adressent à l’humanité entière. Les parallèles avec l’écriture automatique sont plus apparents que réels : le médium n’est pas du tout censé laisser paraître sa propre personnalité (même si a contrario, un médium ne produisant que des textes convenus sans la moindre originalité ne rencontrera pas non plus de succès). Il existe des contraintes fortes sur ce qu’il peut « écrire » en fonction de ce que l’audience juge recevable de la part des dieux.


M.-J. d’H. — Vous parlez du caractère sacré de l’écriture. Quelles sont les choses qui surprennent un esprit occidental, qu’il trouve “exotiques” au point de les considérer comme des superstitions et de vouloir les éradiquer ?

V. G. —  Même si de nombreux éléments de la morale chrétienne ou laïque se retrouvent dans les livres de morale chinois, certains éléments nous paraissent moins familiers, tels que les tabous sur les directions ou d’autres situations liées à la présence des dieux, ou encore le respect de la vie animale ou des caractères d’écriture. Ils procèdent de choix culturels propres à la société chinoise, qui a sacralisé certains aspects considérés comme emblématique de la différence entre la civilisation (chinoise) et la barbarie. La piété filiale et le culte des ancêtres (d’où aussi la sacralité des sépultures) constituent sans doute le plus connu de ces aspects. Le respect des caractères d’écriture, moins connu parce qu’en fort déclin à l’époque contemporaine, est également important. Il exige de respecter tout mot écrit (même le plus trivial), non pour son contenu (au sens où la Bible ou le Coran doivent être traités avec respect, par exemple), mais parce que l’écriture même est une chose sacrée, apprise aux hommes par les dieux, et qui leur permet d’être civilisés : tout papier écrit doit donc être brûlé s’il est devenu inutile, plutôt que d’être souillé ou jeté.

M.-J. d’H. — Quelle est la part du taoïsme dans la morale chinoise ?

V. G. —  Le discours des livres de morale englobe dans un tout cohérent, qui a mis des siècles à se former, les apports distincts du bouddhisme, du confucianisme et du taoïsme. Les notions fondamentales qu’ils déploient (la rétribution morale des actes, le respect de la vie…) sont d’ailleurs communes aux Trois Enseignements. Si l’on veut identifier les éléments plus directement issus du taoïsme, on retrouve certaines choses, qui ne correspondent d’ailleurs pas toujours avec l’idée généralement répandue de la place du taoïsme dans la culture chinoise. On trouve d’abord un souci particulier de l’environnement naturel et du respect, non seulement pour la vie animale, mais aussi pour la nature dans son ensemble. On relève aussi des éléments relevant à la première lecture d’un certain libéralisme (et donc, en tension, dans notre propre système de valeurs, avec l’écologie) promouvant la libre circulation des personnes et des biens (encourageant la construction de routes et de ponts), le commerce, et le profit honnête (avec une éthique marchande insistant sur les poids et mesure corrects, sur la qualité des marchandises, etc.).

 

M.-J. d’H. — Somme toute, quel est le sens de ces textes pour les Chinois aujourd’hui ?

V. G. —  Ce ne sont pas les textes les plus subtils littérairement ou philosophiquement de la tradition morale et religieuse chinoise, mais ce sont des textes forts, frappants parfois, et qui ont réellement joué un rôle très important dans la société chinoise depuis bientôt un millénaire, pour les plus anciens. C'est d'ailleurs toujours le cas, ils restent omniprésents dans la littérature distribuée dans les temples, et sur internet ; on les trouve distribués gratuitement, en grand nombre (y compris dans les temples chinois à Paris) et diverses enquêtes montrent qu’ils sont lus.

 

Paris, décembre 2012, propos recueillis par Marie-José d'Hoop.


 

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