David S. Landes, L'heure qu'il est. Extrait.

David S. Landes, L'heure qu'il est. Les horloges, la mesure du temps et la formation du monde moderne, traduit de l'anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat et Louis Evrard, Les Belles Lettres, coll. Histoire, broché, 640 pages, 29,50 €.

L'heure qu'il est constitue le premier essai d'une histoire générale de la mesure du temps et de son influence décisive sur la formation de la civilisation moderne. Cette vaste enquête mobilise les domaines les plus variés, religion et folklore, mathématiques, mécanique, astronomie, économie et sociologie.

Extrait : « Bref, les cloches étaient des rappels – des signaux moteurs du travail efficace et productif. C’est ce rôle-là, plus étendu, dépassant de beaucoup le simple réveil, qui explique peut-être comment et pourquoi les nouveaux ordres monastiques des XIe et XIIe siècles firent respecter un modèle plus poussé de ponctualité. Les cisterciens, en particulier, constituaient une entreprise économique autant que spirituelle (ils auraient refusé d’y voir une différence). Leur agriculture était la plus avancée d’Europe ; leurs ateliers et leurs mines avaient le meilleur rendement. Ils faisaient largement appel à la main-d’oeuvre de louage, et leur souci des coûts les poussait à recourir, partout où c’était possible, à des économiseurs de travail. Leur Règle leur enjoignait, par exemple, de bâtir près des cours d’eau, afin d’avoir accès à l’énergie hydraulique. Et ils apprirent à s’en servir dans des installations à fonctions et étages multiples, conçues pour exploiter à son maximum cette capacité énergétique. Pour une telle entreprise, horloges et cloches étaient un indispensable instrument d’organisation et de contrôle ; et il se peut que la prolifération de cet ordre à travers l’Europe et l’expansion de ses activités productrices aient stimulé le désir de trouver un garde-temps supérieur aux précédents, et précipité l’invention de l’horloge mécanique. Les abbayes cisterciennes de l’Europe centrale durent avoir fort à faire pour obtenir des clepsydres un fonctionnement adéquat.

Quelle qu’en fût l’inspiration, il paraît évident que, dans la période d’un siècle ou deux qui précéda l’apparition de l’horloge mécanique, il se fit un progrès substantiel dans la technique hydraulique de la mesure du temps, et que ce progrès s’accompagna d’une diffusion des méthodes et inventions nouvelles. Pour la première fois, nous voyons la discipline temporelle du cloître explicitement reliée à l’horologium : ainsi les instructions de Guillaume, abbé de Hirsau au XIe siècle, sur le devoir de régler l’horloge chaque soir (pour tenir compte des heures inégales) ; et les diverses clauses de la Règle cistercienne (début du XIIe siècle) sur le soin à prendre des horloges et des cloches. De ces références et d’autres semblables, encore occasionnelles mais trop fréquentes pour qu’on les écarte comme exceptionnelles, nous pouvons inférer que la clepsydre à sonnerie de cloche devint en cette période un trait particulier du monastère « bien tempéré ». À mon opinion, la corroboration la plus vigoureuse en est dans le langage que tient Robertus Anglicus quant à la recherche d’une horloge mécanique. Les « horlogers » (artifices horologiorum), nous dit-il, essaient de fabriquer une roue qui fera un tour en un jour. Qui étaient donc ces artifices, sinon des techniciens (des mécaniciens) qui s’étaient fait une spécialité de la clepsydre, surtout de la clepsydre avec sonnerie, et qui avaient vu assez d’engrenages pour être amenés à faire l’expérience de nouvelles espèces de garde-temps ? Je ne suis pas de ceux qui accordent créance à l’existence d’une guilde et d’une rue des horlogers (vraisemblablement, des constructeurs d’horloges hydrauliques) à Cologne, à la fin du XIIe et au début du XIIIe siècle – après tout, pourquoi Cologne ? Mais ce que je pense, c’est qu’en appelant ces spécialistes artifices horologiorum, Robert témoigne à son insu de la présence, sinon d’un métier organisé, du moins d’un groupe reconnu et établi de producteurs et, implicitement, d’un marché correspondant.

Il se peut que le clergé monastique ait offert le premier marché des garde-temps et qu’il ait été le premier à stimuler les progrès techniques en ce domaine, mais l’Église seule n’aurait pu engendrer la popularité quasi instantanée de la nouvelle invention, laquelle, en dépit de tous ses défauts, balaya la clepsydre. D’abord, la demande du clergé ne suffisait probablement pas, à elle seule, à entretenir ce qui allait devenir rapidement un grand métier. Ensuite, la nature de la mesure du temps telle que l’Église la pratiquait était incompatible avec les possibilités et caractéristiques techniques du nouvel instrument.

Considérons en premier lieu les nouvelles sources de demande. Elles consistaient d’abord dans les nombreuses cours, royales, princières, ducales et épiscopales ; et puis dans les centres urbains montants, aux patriciats bourgeois actifs et ambitieux. Tout au début, au XIIIe siècle et au commencement du XIVe, la demande laïque est venue, pour la plus grande part, des princes et des gens de cour – chose naturelle, car c’étaient eux les plus riches, et les plus adonnés au luxe du fait qu’ils n’avaient pas à gagner ce qu’ils prodiguaient. (Il est toujours plus facile de dépenser l’argent des autres.) Ajoutons que les siècles précédents avaient été une ère d’accroissement soutenu de la richesse et du pouvoir : la population augmentait, et avec elle les surfaces cultivées ; le commerce aussi, et avec lui les revenus en droits et en taxes. Ces nouvelles ressources nourrissaient l’autorité centrale et lui permettaient de faire respecter l’ordre, cet ordre qui est en soi le meilleur encouragement à l’activité productive. (Bien entendu, il ne faut rien exagérer. L’Europe était encore une région dangereuse selon les critères d’aujourd’hui, mais la sécurité s’était immensément améliorée depuis le temps où Normands, Magyars et Sarrasins faisaient leurs descentes dans l’impunité, et où régnait la loi du plus fort et du plus violent.) Il est donc facile de comprendre qu’après des siècles de reconstruction et de croissance, les souverains de l’Europe, toutes caisses remplies, se soient emparés des nouvelles horloges à sonnerie et qu’ils en aient fait leurs délices. Ces instruments d’une merveilleuse ingéniosité coûtaient cher à fabriquer et à entretenir, sans doute, mais valaient bien la dépense vu l’ubiquité retentissante de leurs carillons, rappel quotidien et symbole idéal de la très haute autorité. » p.113-115.

 

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