R. I. Moore, Hérétiques. Extrait.

R. I. Moore, Hérétiques. Résistances et répression dans l’Occident médiéval, traduit de l’anglais par Julien Théry, Belin, broché, 576 pages, 27,00 €

Une histoire des hérésies qui montre comment l'Eglise médiévale, en tant que pouvoir absolu, centralisé, théocratique et fondé sur la séparation des clercs et des laïcs, a criminalisé des opposants et des dissidents.

Extrait : « La seule appréciation soutenue par les sources, c’est que l’hérésie parmi les gens ordinaires, dans la première moitié du IXe siècle, ne confrontait ni l’autorité de l’Église, ni la structure de la société à aucune remise en cause cohérente ou concertée. A mille ans de distance, ce jugement a une valeur fatalement limitée par la rareté des sources et la difficulté de les interpréter. Mais il est considérablement renforcé par celui des contemporains. Adémar de Chabannes fut le seul à croire que les « messagers de l’Antichrist » formaient un mouvement hérétique concerté, apporté en Aquitaine par des gens de l’extérieur et diffusé au-delà par l’intermédiaire des paysans du Périgord qui, selon lui, avaient converti les lettrés d’Orléans. Son opinion a été (et demeure encore) largement acceptée et a cet avantage commun à toutes les théories de la conspiration qu’elle ne peut être infirmée par des preuves. Personne, que l’on sache, n’était de son avis à l’époque. Raoul Glaber lui-même, qui a recueilli, parfois en des termes sensationnels, toutes les histoires d’hérésie qu’il a pu trouver parce qu’il y voyait des signes de l’apocalypse imminente, ne sous-entend pas l’existence de connexions entre les divers épisodes qu’il raconte.

Dans la pratique, les évêques qui traitèrent les cas dont on a gardé trace les virent différemment. Tout d’abord, ils savaient que les idées hérétiques ne sont pas la même chose que l’hérésie. Toutes sortes d’idées religieuses, chrétiennes et non chrétiennes, étaient courantes dans l’Europe du haut Moyen Age comme dans toute société paysanne. Inévitablement, il y en avait beaucoup parmi elles qui avaient été condamnées comme hérétiques dans les écrits des Pères de l’Église et par les conciles officiels. Tout le monde pouvait reprendre de telles idées, en d’innombrables manières. Mais ceux qui le faisaient ne devenaient hérétiques, comme Gérard de Cambrai en apporta la démonstration à Arras, que s’ils refusaient d’y renoncer face à la correction épiscopale. Cette nécessité formelle ne relève pas de l’argutie universitaire ou du pointillisme juridiques ; elle renvoie à des différences profondes de tempérament, d’expérience, et de regard sur le monde entre ceux qui étaient susceptibles de devenir des hérétiques obstinés et ceux qui resteraient, instinctivement, de bons catholiques.

Wazon de Liège l’avait très bien compris. Quand l’évêque de Châlons-sur-Marne Roger II le consulta à propos des « paysans qui suivaient la doctrine perverse des manichéens », il répondit : « L’hérésie de ces gens, au sujet de laquelle tu m’écris, est évidente. Elle a été examinée il y a longtemps par les Pères de l’Église et réfutée par leurs excellents arguments. » Après avoir donné un bref résumé de ces arguments, Wazon conclut que « la religion chrétienne abhorre ces opinions et tient ces hérétiques pour coupable de sacrilège arien ». A première vue, cette analyse est déroutante. Wazon était l’un des hommes les plus savants de son temps. Il savait parfaitement que les hérésies décrites par Roger - éviter le mariage, refuser de manger de la viande ou de tuer des animaux - étaient très caractéristiques des manichéens, tandis que le même Roger n’avait fait aucune mention de la Sainte Trinité ou de la nature du Christ, thématiques liées à l’hérésie d’Arius. Mais Arius était le prince des hérétiques, associé par-dessus tout au terrible schisme qui avait déchiré l’Église pendant des générations après sa condamnation au concile de Nicée en 325. De ce fait, son nom était synonyme de division dans l’Église et l’on invoquait couramment l’accusation de raviver son hérésie contre ceux qui se rebellaient contre l’autorité épiscopale, comme l’avait fait le duc Guillaume d’Aquitaine contre les chanoines de Saint-Hilaire. En parlant ici d’arianisme, Wazon déplaçait délibérément la question pour la faire passer du champ de la spéculation théologique sauvage à celui, mieux circonscrit, de la discipline ecclésiastique, et rappelait ainsi courtoisement mais clairement à Roger où se situait l’essence de son devoir. Ce dernier avait pour obligation d’affirmer son autorité épiscopale pour maintenir l’unité et la discipline de son troupeau, sans se laisser distraire par les détails peut-être bizarres, mais assurément sans importance, de ce que les gens « ignorants et sans éducation » pouvaient croire ». p.118-120.

 

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Le pape Innocent III , Basilique Saint Jean de Latran, Rome.

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