Lucien, Jouer avec les mots. Extrait

Lucien, Jouer avec les mots, traduit et commenté par Anne-Marie Ozanam, textes établis par Jacques Bompaire, A.M. Harmon, K. Kilbur, Les Belles Lettres, coll. Classiques en poche, broché, XXVI-450 pages, 15 €.

 

Au IIe siècle, se développe la seconde sophistique, phénomène littéraire et social qui permet aux rhéteurs de faire la démonstration de leur art au gré de leurs conférences. Dans les douze textes présentés, Lucien montre son agilité rhétorique, notamment dans des controverses, des plaidoiries pour des accusés imaginaires, ou des éloges de personnes et d'actions diverses.

Dans l’extrait que nous avons choisi, Lucien s’attèle à la tâche de l’éloge paradoxal. Il s’agissait de choisir un sujet désagréable ou banal et d’en louer les qualités grâce à la rhétorique, tout en se gardant de verser dans le ridicule. Exercice que Lucien maîtrise à la perfection et qui nous donne à voir toute l’étendue de son art oratoire.

 

Extrait : « ÉLOGE DE LA MOUCHE

1. La mouche n’est pas le plus petit des êtres ailés, si on la compare aux moucherons, aux moustiques et aux insectes, qui sont encore plus menus et qu’elle surpasse en taille autant que l’abeille la surpasse elle-même. Elle n’a pas les ailes semblables aux autres volatiles, qui ont des plumes sur tout le corps, et d’autres plumes sur les ailes pour voler : ces dernières, comme celles des sauterelles, des cigales et des abeilles, sont faites d’une membrane et l’emportent autant en délicatesse sur toutes les autres que les tissus indiens surpassent les étoffes grecques en finesse et en moelleux. De plus, elles sont colorées comme celles des paons, si on la regarde attentivement quand elle les déploie face au soleil pour s’envoler.

2. Elle ne vole pas comme les chauves-souris, en battant continuellement des ailes, ni comme les sauterelles, par bonds, ni comme les guêpes en vrombissant, mais avec souplesse, quelle que soit la direction de l’espace vers laquelle elle s’élance. Elle a aussi la particularité suivante : elle ne vole pas silencieusement, mais en émettant un son qui n’est pas strident comme celui des moustiques et des moucherons, qui ne gronde pas sourdement comme celui des abeilles, qui n’a rien d’inquiétant et de menaçant comme celui des guêpes, mais qui surpasse autant par son harmonie la voix de ces insectes que l’aulos est plus doux que la trompette et les cymbales.

3. Quant au reste du corps, sa tête est reliée à son cou de manière très délicate : elle peut se tourner dans tous les sens et n’est pas soudée à lui comme celle des sauterelles. Ses yeux sont proéminents et ressemblent beaucoup à de la corne. Le thorax est solide et les pattes attachées à sa taille qui n’a pas l’extrême finesse de celle des guêpes. L’abdomen est renforcé, lui aussi, et ressemble à une cuirasse, avec ses larges bandes et ses écailles. La mouche ne se défend pas avec la partie postérieure de son corps comme la guêpe et l’abeille, mais avec sa bouche et sa trompe, laquelle est pareille à celle des éléphants, et lui sert à se ravitailler, à saisir les aliments et à les tenir fermement, parce qu’à son extrémité, elle ressemble à un tentacule. Il en sort une dent qui pique et boit du sang (la mouche, qui boit aussi du lait, aime également le sang), mais sans faire grand mal à ceux qu’elle pique. Elle a six pattes, mais en utilise seulement quatre pour marcher : les deux pattes de devant lui servent de mains. On peut donc la voir marcher à quatre pattes, en tenant en l’air un aliment dans ses deux mains, tout à fait comme nous, les hommes.

4. Elle n’a pas cette forme dès la naissance : c’est d’abord un ver qui naît des cadavres humains ou animaux. Ensuite, peu à peu, il lui vient des pattes, il lui pousse des ailes, et de créature rampante qu’elle était, elle devient insecte volant. Puis elle est fécondée, et pond un petit ver qui deviendra plus tard une mouche. Elle partage la vie des hommes, leur nourriture et leur table, et goûte à tout, sauf à l’huile, car en boire la ferait mourir. Comme elle ne vit que peu de temps (la durée de son existence est étroitement limitée), elle aime beaucoup la lumière, et vaque à ses occupations pendant qu’elle brille. La nuit, elle reste tranquille, sans voler ni bourdonner : elle se cache et ne bouge pas.

5. Je peux affirmer que son intelligence est grande quand elle fuit celle qui conspire contre elle, son ennemie, l’araignée. Elle la surveille lorsqu’elle se met en embuscade et, l’apercevant en face, elle détourne son vol pour éviter d’être prise dans ses filets et de tomber dans la toile du monstre. Quant à son courage et à sa bravoure, ce n’est pas à nous d’en parler, mais au plus éloquent des poètes, Homère. Lorsqu’il cherche à louer le meilleur des héros, il compare sa bravoure, non à celle d’un lion, d’une panthère ou d’un sanglier, mais à la vaillance de la mouche, à son intrépidité et à son insistance quand elle attaque. Il ne lui attribue pas de l’imprudence, mais de la vaillance : on a beau l’écarter, dit-il, elle ne renonce pas mais cherche toujours à piquer. Homère loue et chérit tellement la mouche que, loin de la mentionner une seule fois, ou dans de rares passages, il le fait souvent, tant son évocation confère de beauté à ses vers. Tantôt, il décrit le vol des mouches en troupe vers le lait, tantôt, évoquant Athéna qui repousse la flèche loin de Ménélas, pour l’empêcher de frapper ses organes vitaux, il la compare à une mère attentive à son nourrisson endormi, et il introduit de nouveau la mouche dans sa comparaison. Bien plus, il a paré les mouches des plus beaux qualificatifs en disant qu’elles viennent « en rangs serrés », et en donnant à leur troupe le nom de « peuples ». » p.94-99.

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Petrus Christus, Portrait d'un Chartreux, détail. (1446)

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