Carlos Levy, Cicero Academicus. Extrait

Carlos Lévy, Cicero Academicus. Recherches sur les Académiques et sur la philosophie cicéronienne, 2e édition, École Française de Rome, coll. Classiques de l'École Française de Rome, broché, 697 pages, 20€.

Trop souvent considérées comme traitant exclusivement du problème de la connaissance, les Académiques sont replacées par C. Lévy dans la double perspective de la philosophie hellénistique et de l'itinéraire personnel de Cicéron, à la fois philosophe et homme politique.

Extrait : « La mise en scène : la mer comme « excitant à douter »

Comme l’a si bien montré Pierre Grimal, les villas qui servent de décor aux dialogues cicéroniens ne sont pas un cadre impersonnel, elles ont un rôle « intellectuel ». Lieux d’otium, c’est-à-dire de méditation et d’étude mais aussi de rencontre et de dialogues, elles offrent, par leurs jardins ou par les paysages qui les entourent, le spectacle d’une beauté à la fois naturelle et ouvrée par la main de l’homme et stimulent l’esprit à la réflexion philosophique. Cela est vrai pour la plupart des grands dialogues et nous vaut ces textes admirables que sont, par exemple, l’évocation d’Arpinum dans le dialogue préliminaire de Leg.II, ou la description, si vraie dans sa simplicité, de la visite à la bibliothèque de Caton, au début de Fin. III. C’est cependant dans le Lucullus que le décor joue le plus grand rôle, parce qu’il est présent, parce qu’il intervient, non seulement dans les premières pages, mais dans une grande partie de l’œuvre.

L’entretien du Catulus était censé se dérouler dans la villa de Catulus à Cumes, le Luculus a pour cadre celle d’Hortensius à Baules et ce choix exprime bien la continuité entre l’Hortensius et les Académiques : le dialogue pro-treptique ayant eu lieu chez Lucullus, il convenait donc que ce fût l’avocat qui accueillît cette fois ses amis. Ces visites incessantes étaient, la correspondance le montre, un des aspects de l’otium dans les villas – « j’ai une basilique, non une villa », écrit Cicéron à propos du Formianum – et leur évocation apporte donc un élément de réalité très important pour donner de la vraisemblance à la fiction des dialogues. Mais comme dans une pièce de théâtre, à l’unité de lieu s’ajoute l’unité de temps : Cicéron et Lucullus arrivent de bon matin dans la villa d’Hortensius avec l’intention d’en repartir en fin de journée pour aller par mer l’un à Pompéi, l’autre à Naples. La demeure d’Hortensius est donc le lieu où vont se croiser, pour un jour, à la fois deux itinéraires réels et deux pensées philosophiques. Ce parallélisme de la réalité vécue et de la philosophie dure jusqu’à la fin du dialogue, le moment où Cicéron estime devoir s’arrêter de parler étant aussi celui où le vent se lève et murmure aux voyageurs qu’il faut embarquer. L’Arpinate sait tirer merveilleusement parti de cette insertion de l’œuvre dans le temps car, contrairement à Lucullus qui ne fait qu’une allusion, et encore indirecte, à la mer environnante, il décrit avec une sensibilité artistique raffinée les variations de la lumière et le chatoiement du paysage marin : « cette mer, qui, en ce moment où commence à souffler le zéphir, paraît pourpre, paraîtra de même à notre sage ; seulement il ne donnera pas son assentiment à cette apparence, puisque tout à l’heure elle nous semblait d’un bleu sombre, et ce matin grise, alors que, maintenant, du côté où le soleil l’éclaire, elle blanchit, scintille, et ne ressemble pas à la terre ferme qui en est proche ». Cette différence de procéder entre les deux personnages est assez facilement explicable, si l’on tient compte de la situation dans laquelle ils sont censés se trouver et des doctrines qu’ils représentent. Lucullus prétend reproduire de mémoire une disputatio entendue à Alexandrie et les exemples qu’il utilise pour illustrer la théorie de la connaissance sont très souvent impersonnels et intemporels, ce qui convient fort bien à une philosophie dogmatique qui prétend exprimer non pas une vérité, mais la vérité. Cicéron, en revanche, parce qu’il n’est pas aussi étroitement lié à une source, et parce qu’il défend une pensée qui, dans un premier temps en tout cas, privilégie le subjectif et le singulier, se réfère au hic et nunc, et raisonne sur la manière dont il perçoit (ou plutôt ne perçoit pas) la réalité qui l’entoure. Lorsqu’il veut prouver la faiblesse des sens, il illustre son propos en disant l’impossibilité dans laquelle il se trouve de voir la villa de Catulus à Pompéi ou un ami se promenant dans le portique de Neptune à Pouzzoles, bien qu’aucun obstacle ne lui dissimule ces lieux. Et surtout, la mer en sa mouvante permanence est dans son discours comme l’image de cette vérité à la fois réelle et inaccessible, objet de la quête de la Nouvelle Académie. Certes l’eau qui déforme, qui met en question les certitudes de sens, a toujours été présente dans l’argumentation des philosophes sceptiques, mais le génie de Cicéron est d’avoir su dépasser les sophismes scolaires trop souvent répétés. Lucullus n’ayant guère été convaincu par l’exemple de la rame brisée, ce sont les jeux de la lumière et les reflets de l’onde, c’est la nature elle-même, qui lui prouveront la fragilité des certitudes humaines. « Le Temps scintille et le Songe est savoir », dira le poète* ; dans le Lucullus, au contraire, ce que la mer apprend au philosophe, c’est qu’ici-bas le Savoir est songe. » p.157-159.

*Paul Valéry.

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Joseph Mallord William Turner, Cicéron dans sa villa à Tusculum.

Joseph Mallord William Turner, Cicéron dans sa villa à Tusculum.

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