Serge Bianchi, Marat, "L'Ami du peuple". Extrait.

Serge Bianchi, Marat, "L'Ami du peuple", Belin, broché, 416 pages, 25 €

Détesté par les uns, adulé par les autres, Jean-Paul Marat est le plus controversé et le plus méconnu des grands acteurs de la Révolution française. Médecin et penseur au temps des Lumières, il subit l'hostilité ou l'indifférence de Voltaire et de Condorcet. Journaliste engagé, Marat illustre l'explosion de la presse d'opinion, le quatrième pouvoir, à travers son quotidien, l'Ami du Peuple, au fil de 685 numéros souvent censurés et publiés dans la clandestinité. Élu à la Convention, accusé d'aspirer à la dictature, associé à Danton et Robespierre, il est acquitté triomphalement par le Tribunal révolutionnaire, avant d'être assassiné, le 13 juillet 1793, par Charlotte Corday.

Après sa mort, sublimée par le tableau de David, commence pour Marat une existence posthume, non moins agitée que la première. Héros d'un culte inouï rendu au « martyr de la Liberté » pendant la Terreur, il devient ensuite un anti-héros absolu, victime d'une « dépanthéonisation » spectaculaire. Dès lors, des mythes tenaces, des légendes inconciliables – dorée ou « maratiste », d’un côté, noire ou « anti-maratiste », de l’autre –  s’affrontent et brouillent notre compréhension du personnage.

Recentrant les analyses sur les documents et les archives, donnant la parole au principal intéressé, Serge Bianchi se propose de réduire, voire d'abolir, le fossé creusé entre ces mémoires si contrastées et la biographie de celui qui se voulut « l'Ami du Peuple ».

 

Extrait : « Un député contesté, inquiété, clandestin

Jusqu’en avril 1793 et au-delà de son procès retentissant, Marat reste isolé au sein de son groupe et de son parti en devenir. Nous avons vu Danton et Robespierre se démarquer de lui en pleine séance de la Convention. Certes, Marat est proche des Cordeliers, qui vont le défendre contre ses adversaires, mais il ne siège pas directement au club. S’il compte des amis personnels aux Jacobins, comme Chabot et Legendre, chez les Montagnards, comme Tallien, Panis et sans doute Augustin Robespierre, voire le peintre David, il ne dirige pas de « parti » comme certains l’en accusent. Le Père Duchesne évoque en effet les « brissotiers et des maratiers », en janvier 1793. Camille Desmoulins parle du « parti Marat » dénoncé par Brissot, mais ajoute : « Il serait bien difficile dans le fait, de nous dire quels sont les hommes que Marat dirige, ou quels sont ceux qui dirigent Marat » ! Même le comité de surveillance qui a tant contribué à l’élection de Marat n’est plus influent après le changement des membres de la commune entre septembre et décembre 1792. Jacques Hébert, le nouveau substitut du procureur de la Commune le dénonce, le 22 septembre, comme « intrus » : « Tel est ce Marat, qui, malgré votre arrêté qui l’expulse de ce comité, ne cesse d’opérer et de répandre les bruits les plus ignominieux sur votre compte. »

Marat siège donc à la Convention, avec assiduité réduite par son état de santé et ses déboires judiciaires, ainsi qu’à sa section. Il entre alors dans une phase nouvelle de son existence, celle d’un certain « réalisme politique », analysé en 1996 par Lorenzo Giani. C’est ainsi qu’il invite les sections, le 8 octobre 1792, à rentrer dans la légalité : « Je les conjure au nom du salut public de ne pas lutter aujourd’hui contre le législateur, il est de leur intérêt comme de sa gloire de l’environner de respect. » La résistance à l’oppression (article 2 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen) n’est plus qu’un recours ultime, alors qu’elle était la raison d’être de l’ancien Ami du peuple. Désormais, c’est « l’union sacrée du peuple français » qui devient, le 26 août 1792, l’horizon politique auquel Marat dit aspirer. L’acharnement des Girondins à son égard n’aura comme conséquence que de braquer des députés de la Plaine, non concernés par ce règlement de compte, voire de souder les Montagnards autour d’un personnage qui était loin de faire l’unanimité parmi eux lors de son élection à la Convention.

Le virage politique amorcé par l’élection ne semble pas crédible aux yeux des adversaires acharnés qu’il avait poursuivis de sa vindicte avant septembre 1792. Dès octobre 1792, il est accusé par les Girondins d’avoir fait des erreurs dans les dossiers du comité de surveillance de la Commune. En effet, Marat avait été coopté et non élu par Panis. Il avait sans doute, au moment des massacres, pesé sur les perquisitions chez Brissot et Roland. En saisissant les dossiers, les Girondins espèrent montrer l’esprit partisan de Marat et, contestant ses élections, invalider son entrée à la Convention. Gorsas, « l’anti-Marat » le qualifie le 5 octobre de tous les noms d’animaux possibles (« sangsue », « moustique », « insecte amphibie », « serpent à sonnettes »). Il est mis en cause pour avoir dénoncé le général Dumouriez et des Girondins. Marat est isolé jusqu’à 21 octobre, où Barbaroux et Gorsas l’attaquent, lui reprochant d’aspirer à la dictature, le comparant à Cromwell, ou à Masaniello, l’un des meneurs de la révolution napolitaine de 1648.

Une campagne de presse se déchaîne contre lui. Le Créole patriote, Le Thermomètre du jour et Le Mercure français évoquent la « faction » ou le « parti » maratiste. Marat se défend à la barre de la Convention : « Il existe une faction contre moi, et cette faction se bat contre moi seul car personne n’ose prendre ma défense. Mes détracteurs m’accusent aussi d’aspirer à la dictature après l’avoir prêchée. » Il n’est guère défendu que par Augustin Robespierre, le 21 octobre, qui souligne que « [l]e premier qu’on se propose de sacrifier c’est l’intrépide Marat. Et il y a deux sortes de moyens pour cela : les moyens légaux et l’assassinat. » Il est isolé quand il se rend chez Dumouriez pour exiger des documents sur la conduite du général. Le 27 octobre, le ton monte chez les adversaires de Marat, à la Convention comme dans la rue. Lorsqu’il demande la parole ce jour-là, il provoque l’hilarité générale : « il n’y a pas un seul homme parmi vous qui ait le courage de parler pour moi ». Selon Le Déjeuner patriotique, « [i]l n’y a guère que trois ou quatre êtres sans pudeur qui aient osés se déclarer champions de ce scélérat. » Des Marseillais montés à Paris pour le 10 août et des dragons de l’Ecole militaire lancent alors la campagne physique, « la chasse à Marat ».

Une affiche apposée au café de Chartres, au café de Foy, au café Godet titre « Il faut pendre Marat », ajoutant « Quiconque arrachera cette affiche sera pendu sur-le-champ » ! Quatre à six cents jeunes gardes et dragons défilent devant la fenêtre de Marat, chassent les colporteurs de son journal. Le 2 novembre, Marat, parfois accompagné de gardes du corps, se plaint aux Jacobins d’être physiquement menacé. Son effigie est même brûlée près du Palais-Royal. Louvet somme la convention de purger Marat de sa présence, cet « homme unique dans les fastes du crime » ; alors que Buzot demande une peine de douze années de fer pour quiconque appelle au meurtre ou à la sédition. Danton lui-même charge Marat : « Je déclare à l’assemblée entière que je n’aime pas l’individu Marat. J’ai fait l’expérience de son tempérament et de son caractère. Non seulement il est volcanique et acariâtre mais insociable, j’en conviens. Aussi, je suis éloigné de l’approuver. Après un tel aveu, je ne crois pas que l’Assemblée me déclare son partisan. » Même Camille Desmoulins, son « frère d’armes » en 1791, mêle sa voix au concert de critiques, le 3 novembre : « Tel est cet être qui ne vit qu’avec lui-même, et qui n’a parlé de dictature que pour faire entendre au peuple que lui seul avait du génie, le caractère et le pouvoir pour le conduire et le protéger. » (p. 73-74)

 

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Marat. Gravure d'Eugène Joseph Viollat (XIXe siècle).

Marat. Gravure d'Eugène Joseph Viollat (XIXe siècle).

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