Michel Angot, Histoire des Indes, Extrait

Michel Angot, Histoire des Indes, Les Belles Lettres, broché, 896 pages, 39 €.

 

Faire l'histoire de peuples et de pays qui jusqu'au XVIIIe siècle ont tout ignoré de l'Inde et des Indes, et dont beaucoup ont ignoré l'idée même de l'histoire, tel est la pari de ce livre.

En 1888, John Strachey écrivait dans son India : "Il n'y a pas, et il n'y a jamais eu d'Inde, ou même un pays, l'Inde, qui, selon les idées européennes, aurait possédé quelque unité, physique, politique, sociale ou religieuse." L'Inde était un artefact créé par l'impérialisme européen. Cela était vrai à la fin du XIXe siècle et pour le passé, mais aujourd'hui l'Inde, partie des Indes, existe : être indien est la fois une réalité et une prétention ; c'est aussi une exclusion, dont témoignent les violents débats historiques qui passionnent l'Asie du Sud.

Pour retracer la longue histoire de ce pays promis à devenir une des grandes puissances du monde, Michel Angot réussit un véritable tour de force : embrasser plusieurs milliers d'années et un espace aux dimensions de l'Europe, avoir recours aux sources les plus étendues et tenir ensemble les traces du temps, de l'Antiquité à nos jours, qui font de cette histoire une fabrique de l'Histoire.

 

Extrait : « 10.6. Art de vivre et stagnation technologique

Le cadre chronologique de cet art de vivre correspond à la période comprise entre Louis IX (Saint Louis mort en 1270) et Louis XVI. Les sultans de Delhi vivent pendant la guerre de Cent Ans, les sultans du Deccan au temps de la Renaissance, Akbar est un contemporain d’Élisabeth d’Angleterre, Aurangzeb de Louis XIV. Bien que depuis la fin du xve siècle l’Occident soit présent avec les Portugais puis d’autres nations, l’univers mental et l’outillage technologique des souverains et de leurs sujets indiens ne changent guère. Les ambassadeurs, marchands, voyageurs, missionnaires, qui venus d’Europe par milliers se succèdent dans les pays indiens n’intéressent guère les souverains, sauf les artilleurs. Akbar s’est intéressé de près aux armes à feu (canons, mousquets). Pour le reste, les souverains ignorent les technologies européennes. Même celles qui comme l’artillerie peuvent les renforcer demeurent une spécialité étrangère, à PænÚpat (1526) où les artilleurs sont des Turcs comme à Plassey (1757) où certains sont des Français. C’est en Iran que l’artillerie était la mieux conçue et réalisée mais, lorsqu’en 1622 les Persans s’emparent d’Ormuz, ils sont ébahis par la qualité des armes à feu qu’utilisaient les Portugais : ils n’ont rien de comparable, a fortiori aux Indes, où le retard technologique est encore plus fort.

L’imprimerie demeure inconnue en Inde non européenne jusqu’à l’orée du xixe siècle, et les techniques navales ne progressent pas : la maîtrise de la mer si importante pour le commerce et l’indépendance est laissée aux Européens. Ce n’est pas que les sultans et les Moghols s’en désintéressent ; ils n’ignorent pas l’importance de la navigation et la possession d’une flotte de guerre. Qaisar a montré que, dès l’époque des sultans, les souverains ont voulu posséder une flotte de guerre et ont même connu le succès contre les Portugais. En 1694, Aurangzeb a fait construire le Ganj-I-Savai, un navire équipé de 80 canons et 400 mousquets. Mais les techniques autochtones de navigation sont rudimentaires, et le sens de la navigation est médiocre ; privés de boussole, de télescope, de clepsydre, de globe, de cartes marines, les navigateurs utilisent le kamàl, un instrument qui se règle sur l’étoile polaire aux latitudes équatoriales et tropicales. Le transfert technologique se limite à l’armement. Au total, même quand ils ont des vaisseaux conçus et conduits localement, ceux-ci sont difficilement manoeuvrables. L’Inde contemporaine est un musée de technologies anciennes ; on y trouve encore des chantiers navals qui construisent des navires selon des méthodes ancestrales. C’est le cas à Mondvi (Gujaræt) où des équipes de vingt-cinq hommes environ parviennent avec un outillage rudimentaire à construire en trois ans des cargos de 2 000 tonnes en bois destinés aux pays arabes. Le bois (de l’azobé) est importé de Malaisie sous forme de grumes, et le navire est monté par une caste de charpentiers musulmans travaillant sous des oriflammes protectrices ; il n’y a pas de grue, les scies sont mécaniques, le calfeutrage se fait au goudron.

Aujourd’hui, un tel chantier naval produit ingénieusement des navires technologiquement dépassés, avec ceux qui sortaient des chantiers européens sans parler de leur équipement militaire et des techniques de navigation en haute mer. Les ouvrages de Pearson en administrent la preuve : dès le début du XVIe siècle, l’océan est sans doute Indien de nom, mais il est européen de fait. Si Shâh Jahân construit le Tâj Mahal et Louis XIV Versailles, il n’y a rien qui corresponde dans les pays indiens au De humani corporis fabrica de Vésale (1543), au Theatrum Orbis Terrarum d’Abraham Ortelius  1570), au Discours de la méthode (1637) de René Descartes, etc., ni aux navires qui s’affrontent à la Hougue en 1692. Avant la fin du XVIIIe siècle, aucun voyageur indien ne se rend en Occident à la rencontre des autres, pour les connaître ou en tirer quelque avantage. La révolution scientifique passe inaperçue jusqu’au XIXe siècle auprès des érudits indiens, qu’ils soient musulmans, brahmanes, etc. : pendant tous ces siècles, l’Inde n’invente guère et n’apprend pas. Toutes les disciplines de l’observation sont négligées : il faut attendre 1835 pour que, sous influence britannique, ait lieu la première dissection, et la fin du XIXe siècle pour que soient réalisées des planches d’anatomie et encore sont-elles en retard sur celles de Vésale.

 En 1785, l’abbé Perrin qui vit au pays tamoul note : « Je n’ai pas remarqué qu’ils fussent très curieux. Rien ne leur échappe, il est vrai, mais c’est sans recherche de leur part. Ils ne concluent rien au-delà de ce qu’ils voient, et même ce qu’ils voient les affecte peu et ils oublient bientôt. » Cette apathie intellectuelle que dénonce l’abbé Perrin ne peut être généralisée à tous, partout et à tous les temps. Mais, dans la période tardive, elle est certaine et peut s’apprécier en fonction des nouveautés apportées par l’étranger. L’introduction des armes à feu (fin du XVe-début du XVIe siècle) et de l’artillerie a un effet certain mais limité sur l’architecture, alors qu’on sait combien l’architecture militaire et la poliorcétique ont changé entre Château-Gaillard (Normandie, 1197-1198), la forteresse de Salses construite par les Espagnols à l’extrême fin du XVe siècle et les fortifications de Vauban au XVIIe siècle. S’il y a des forteresses en Inde, les villes ne sont pas fortifiées sauf par une palissade de bois. Aux Indes, peu de fortifications à bastions étoilés sont bâties ; le fort de Potagarh près de Ganjam en Orissa est une exception anglaise construite à partir de 1768. Les ingénieurs indiens n’adaptent pas les défenses au développement de l’artillerie à boulets de fer et à vitesse élevée alors que N. Machiavel (Dell’arte della guerra, 1519-1520) remarque : « Il n’y a pas de murs si épais qu’un canon n’abatte en seulement quelques jours. » L’évolution des fortifications indigènes s’arrête au milieu du XVIIe siècle sur la base des techniques de l’Inde du Nord musulmane : Français et Anglais n’ont aucun mal à s’emparer des forteresses réputées les mieux défendues, et souvent leurs intrigues suffisent. La forteresse de Daulatabad, forteresse par excellence, est construite sur un site naturel renforcé via des travaux séculaires réalisés selon des techniques transmises par des mercenaires turcs (Deloche 2002 et 2005), comme beaucoup de ce qui relève de l’artillerie. Malgré la venue de nombreux Européens rompus à l’utilisation des armes à feu après la fin de la guerre de Trente Ans (1648), tel Nicolao Manucci, les techniques de fabrication n’évoluent guère. Jean de Thévenot (1633-1667), bon observateur, note que, quand ils mêlent des métaux diversement fondus, « il arrive pour l’ordinaire que leur canon ne vaut rien » (Thévenot 1684 : 126). »

 

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